Chapitre 43 (Finn) (2/2)

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Il ne fallut pas plus de quelques secondes à Finn pour remonter l'arme qu'il avait prévu d'emprunter. Ce fut suffisant pour attirer l'attention du scientifique qui se tourna vers lui, les yeux écarquillés.

— Eh, mais qu’est-ce que vous…

Sa voix se brisa lorsque, une fois l’assemblage terminé, Orson se retrouva mis en joue. Il leva aussitôt les mains en l’air et se recroquevilla derrière son tableau blanc, ses supplications flottant dans l’air sans que Finn n’en perçoive jamais les mots exacts.

Dissimulant l’arme dans son dos, ce dernier préféra quitter les lieux avant d’agir impulsivement. Le couloir était baigné d’une lumière rasante provenant du hall d’entrée, et l’extérieur semblait figé dans un calme de plomb. Pourtant, tout en lui criait que cette sérénité allait bientôt voler en éclats. Si les silhouettes appartenaient bel et bien à l’Académie, ils se retrouvaient désormais en supériorité numérique. Cinq soldats et lui contre un Élite, une petite chose mal armée et un scientifique aussi lâche que stupide… les probabilités joueraient clairement en sa faveur.

Sauf que rien ne se déroula comme prévu. Pas du tout, même, et l’espace d’un instant, Finn peina à croire que les silhouettes apparaissant dehors dans son champ de vision étaient bien réelles. Trois uniformes de l’Élite avançant en tout décontraction avec Kazuki jusqu’au centre de la place. Trois silhouettes dont deux laissaient le soleil se refléter dans leurs cheveux cuivrés, tandis que la troisième voyait sa peau d’ébène étinceler sous ses rayons.

Et puis deux autres. La première détonnait si violemment dans le décor qu’elle semblait sortir d’un rêve un peu loufoque : cheveux rose, teint de poupée, vêtements à mi-chemin entre le lolita et le punk. Et la dernière, malgré les hématomes qui parcouraient son corps…

Idiote, ne put-il s’empêcher de fulminer. Incapable.

Étonnamment, le mépris de Finn pour sa subordonnée s’étiola dès lors qu’il aperçut la silhouette de sa petite chose s’avancer vers le groupe. Elle ne s’était jusque-là pas aventurée beaucoup plus loin que lui, si ce n’est qu’elle avait déjà franchi les portes de l’hôtel de ville.

Perkins n’hésita pas une seule seconde avant de se jeter sur elle pour la prendre dans ses bras, mais elle ne répondit jamais à son étreinte. Ses bras restaient ballants, et Finn reconnut ce vide dans son attitude, celui qui tentait de dissimuler le poids d’un double jeu trop bien huilé.

— Evanna ! Le président, il…

La voix qui avait résonné derrière lui s’éteignit net, et tous les regards convergèrent dans leur direction. S’ils s’étaient tous arrêtés sur lui un bref moment, c’était sur le scientifique qui venait de les rejoindre que toute l’attention était désormais cristallisée.

En un instant, tout bascula. L’ambiance légère et pleine d’entrain se fit soudain plus lourde, chargée d’un malaise oppressant. Même le ciel sembla perdre de sa clarté, comme si la lumière elle-même reculait face à ce qui s’annonçait. Et Perkins…

Perkins n’avait pas bougé, mais il n’en avait nul besoin pour insuffler la peur au plus courageux des hommes. Son visage se figea dans une expression de fureur, sa mâchoire crispée et les poings si serrés que ses jointures blanchissaient à vue d’œil. Il n’y avait plus rien d’humain dans ce regard. Juste un feu noir, pur et glacé, une rage absolue qui ne demande ni explication ni permission pour frapper.

Tout alla très vite. Orson détala en direction de la forêt et courut à en perdre haleine pour échapper à celui qui s’était déjà lancé à sa poursuite. Il ne fallut que quelques secondes à l’Élite pour le rattraper. Il le plaqua au sol et lui asséna le premier coup, puis un autre, et encore un.

— Eliott, non !

Sa petite chose se précipita vers eux et tenta vainement de tirer Perkins en arrière pour l’empêcher de tuer le seul espoir qu’elle avait encore de sauver son frère. Elle l’implorait d’arrêter, sa voix brisée se noyant dans le silence écrasant de Sadell.

Car c’était bien lui qui dominait, même s’il était rompu par les cris et le martèlement sourd des coups de poing. Tous ici étaient figés, assistant à la scène avec une solennité presque dévote. Même l’entité. Même Kazuki, pourtant complice du rôle qu’elle s’était imposée. Et dans cette absence totale de réaction, Finn ressentit, sans pour autant le comprendre, le poids de tout ce qu’ils taisaient.

— Eliott, je t’en prie, arrête !

Elle pleurait maintenant, sanglotait, suppliait toujours plus, mais personne ne s’en souciait. Personne ne répondait à son appel, comme si sa détresse n’existait que pour elle seule. Seul Perkins réagissait encore à sa présence, mais seulement pour la repousser. Et dans sa rage aveugle, il finit par la frapper au visage, elle aussi – si violemment qu’elle s’effondra en arrière.

— Merde, Evy…

Revenu à la raison, son regard se figea sur le sang qui maculait le visage de la femme qu’il aimait. La fureur qui l’avait habité s’était effondrée d’un seul coup, dissipée par la culpabilité dévorante qui semblait désormais l’étreindre.

— Evy, je… je suis désolé, je voulais pas… Laisse-moi voir, s’il te plaît…

Il s’approcha prudemment, mais à peine avait-il tendu la main dans sa direction qu’elle le repoussa de toutes ses forces, ses sanglots déchirant le silence. Elle se releva par elle-même, ses jambes tremblotantes la guidant jusqu’au corps d’Orson devant lequel elle tomba à genou.

La stupéfaction, le désarroi, l’incompréhension… Autant d’émotions qui traversèrent le visage de l’Élite tandis qu’il la regardait prendre le visage du scientifique entre ses mains, ses larmes se mêlant aux tâches carmines qui le recouvraient.

— Bordel, mais t’es sérieuse, Evy ? T’as pas versé une larme depuis que t’es revenue, mais c’est pour lui que tu chiales ? Tu te fous vraiment de ma gueule, putain.

— Va-t’en…

— Quoi ?

— Je te dis de partir ! hurla-t-elle en se tournant vers lui, les traits ravagés par la fureur. J’ai pas besoin de toi, d’accord ?! J’ai besoin de lui, et de personne d’autre !

— Bordel, mais…

Abasourdi, Perkins la dévisagea comme s’il ne reconnaissait plus la personne qu’il avait en face de lui. Un instant, Finn crut même qu’il allait abdiquer, ses pas le détournant en direction du chemin par lequel il était arrivé. Mais il revint sur ses pas presque instantanément, rouge de colère et un doigt accusateur pointé sur elle.

— Putain mais comment tu peux le protéger, sérieusement, Evanna ?! s’étrangla-t-il. Qu’est‑ce qu’y tourne pas rond chez toi, bordel de merde ?! C’est quoi ton PUTAIN de PROBLÈME ?!

— Eliott, calme-to…

— Nan, j’me calmerai pas, Yann ! Pas cette fois ! Bordel Evy, t’en as vu un seul bouger pour le protéger, ton Caleb, pendant que je lui défonçais sa gueule ? T’en as vu un seul prendre son parti, hein ? Non, et tu sais pourquoi ? Parce qu’on sait tous ici qu’il mérite de crever pour ce qu’il t’a fait subir ! Et toi, tu t’échines à le…

— Eliott, ça suff…

— Il t’a violée, putain, Evy !

Les mots claquèrent contre les façades des maisons, écho de l’onde de choc qui s’était propagée entre les corps immobiles de la place centrale. S’il avait jusqu’à présent assisté au drame en simple spectateur, Finn sentit cette fois quelque chose se fissurer en lui. Ce n’était pas seulement dans sa tête, mais surtout dans sa poitrine. À tel point que, si tous les regards étaient braqués sur Perkins et la pauvre malheureuse, le sien ne voyait plus que l’homme à leurs pieds.

— Je dois te rappeler combien de temps t’es restée traumatisée ? Comment il a paralysé le moindre de tes muscles pour se servir de toi comme d’une vulgaire poupée ? Et toi, non seulement tu l’as laissé te sauter à sa guise après ça, mais en plus, tu le choisis lui au lieu de moi ? Ouais, j’crois que t’as raison. J’ferais mieux de me barrer.

Cet homme qu’il avait contenté en suggérant à sa petite chose de le manipuler. Mais si cette pensée martelait déjà l’esprit de Finn comme un tambour de guerre, ce n’était pas elle qui faisait bouillonner son sang. Ce qui le consumait, c’était cette idée – tragique, mais pourtant bien réelle – que le pire avait déjà eu lieu il y a longtemps.

Il le comprenait à travers les paroles de Perkins, bien sûr, mais surtout dans le regard de Kazuki et celui de tous les autres Élites massés sur la place. Ce silence pesant, ce malaise contenu qu’il n’avait pas su décrypter… ils prenaient tout leur sens, désormais. Tous avaient su. Tous avaient vu ce que cet homme lui avait fait lorsqu’il s’était infiltré dans leur rang… lorsque lui l’avait envoyé là‑bas pour la capturer.

Et elle le savait. Elle le savait depuis le jour où son paternel lui avait craché la vérité dans son bureau, et malgré tout, elle avait continué de collaborer avec lui. Pire, elle l’avait soutenu et l’avait aidé à prendre le contrôle de l’Académie alors que lui avait une nouvelle fois cherché à la trahir. Même au travers de sa haine et de son mépris continuait de percer cette foi inaltérable qu’elle semblait lui porter, cet espoir de briser sa solitude et de lui apporter une paix qu’il n’avait pourtant jamais eu aucune chance de retrouver.

Qu’est-ce qu’elle était stupide.

Stupide et incroyablement idiote.

Un rire dément brisa soudain la cacophonie de ses pensées. Le visage en sang, Orson se redressa dans un effort tremblant, ses doigts glissant dans la terre mêlée de carmin avant de parvenir à se hisser en position assise. Un filet épais s’échappa de ses lèvres entrouvertes, coulant le long de son menton à chaque spasme de rire.

— Tu sais, tu devrais plutôt me remercier, Perkins…

Il n’y avait plus de peur dans ses yeux, plus de regret non plus. Sa lâcheté s’était dissoute dans la douleur, glissée quelque part entre la folie et la jouissance morbide d’être encore en vie. Ou plutôt d’avoir été choisi.

— Quoi, t’as pas trouvé qu’elle avait gagné en expérience ?

— Ta gueule, putain de merde !

— Qui lui a appris à aussi bien sucer, tu cr… ?

Un coup de feu résonna soudain, violent et inéluctable. Le corps du scientifique tomba lourdement en arrière, d’une balle logée en pleine tête. Finn ne fut pas surpris un seul instant de cette finalité. L’idiot avait été assez stupide pour provoquer l’homme qui lui faisait face, un homme qui se trouvait déjà au bord du gouffre bien avant de le revoir.

Ce qui le surprit, en revanche, fut tous les regards braqués sur lui plutôt que sur celui qui avait fait feu. Et aussitôt, le décor glissa comme si la scène se rejouait selon un nouvel angle. Sa petite chose – qu’il aurait juré avoir vue plusieurs mètres devant lui un instant plus tôt – se tenait désormais à ses pieds, Perkins juste derrière elle. Mais il n’y avait aucune arme entre leurs doigts, pas plus qu’il n’y en avait entre ceux de tous les autres.

La réalité lui revint d'emblée. Finn baissa les yeux, assez pour constater que le métal froid d’une arme à feu épousait parfaitement la paume de sa main gauche. Pourtant, il n’avait aucun souvenir d’avoir dégainé. Aucun souvenir de s’être avancé vers eux, et encore moins d’avoir pressé la détente.

Une fraction de seconde, il n’expérimenta plus que le vide. Puis, tout se remit en ordre de marche : les voix affolées, les pas précipités, les battements sourds de son propre cœur cognant contre ses côtes. Des bras se refermèrent sur lui pour le tirer en arrière. Il ne résista pas, incapable de détacher son regard de celle qui, dans tout ce chaos, n’avait jamais cessé de fixer le cadavre devant elle.

Elle pleurait encore. Non. Elle le pleurait, en réalité. Celui qui l’avait violée, puis rabaissée pendant des mois. Une vague de dégoût le traversa, brutale et implacable. Comment osait-elle ? Comment osait‑elle le prendre dans ses bras et le bercer comme un homme qu’elle aimerait ? Comment osait‑elle lui accorder ne serait-ce qu’une once de crédit ?

— Vous êtes tellement pathétique.

Finn n’aurait rien dû dire, mais son mépris était tel qu’il n’avait pas pu s’en empêcher. Elle releva ses joues inondées de larmes vers lui, les traits ravagés par la haine.

— Vous…

Se hissant sur ses pieds, elle s’avança vers lui sans trembler.

— Vous vous prenez pour un héros, c’est ça ?

Elle s’approchait toujours, droite, déterminée. Et dans l’éclat doré de ses yeux enfiévrés, il ne lut ni tristesse ni peur. Seulement une violence pure et explosive – l’une de celles qui ne cherchaient plus à convaincre mais à frapper.

— D’abord, vous l’empêchez de me toucher et maintenant, vous le butez ?!

Elle le repoussa de toutes ses forces mais il resta de marbre, toujours maintenu par Kazuki qui avait pris soin de ne pas le relâcher. Ce fut Perkins qui dut intervenir pour l’empêcher de recommencer, l’entourant de ses bras pour la retenir en arrière.

— Alors ça y est, vous avez fait amende honorable, vous avez tué le monstre que vous m’aviez envoyé, et ensuite quoi ?! Vous croyez que ça va réparer tout ce que vous m’avez fait ?! Eh ben devinez quoi, Monsieur Weber : j’avais tort ! Rien ne peut plus vous sauver. Vous êtes aussi un monstre et vous le resterez toujours, aux yeux du monde comme aux miens !

— Oh, et vous vous y connaissez en monstre, Mademoiselle Orsby, rétorqua-t-il en repoussant son geôlier pour s'avancer, son sang bouillonnant d’indignation. Vu comment vous vous accrochez désespérément à eux. Que ce soit lui ou moi, vous avez toujours préféré vous tourner vers nous plutôt que vers… disons : l’homme que vous aimez ? Vos amis ? ajouta-t-il en les désignant tous d’un mouvement du bras. Alors que tous désiraient être là pour vous. La preuve : ils ont traversé la moitié du continent pour vous retrouver tandis que vous, vous ne trouvez rien de mieux à faire que de pleurer un violeur sociopathe qui vous terrorisait. Et vous osez prétendre que je suis le problème, ici ?

Il eut un petit rire sec et méprisant.

— Vous passez votre temps à vous auto-mutiler et à vous terrer dans votre solitude parce qu’elle vous soulage et vous donne l’illusion d’un contrôle. Mais vous voulez un scoop, Mademoiselle Orsby ? Celui-ci vient de l’homme et non pas du monstre que vous voyez en moi : la solitude ne guérit pas. Elle anesthésie l’espace d’un instant, puis dévore tout sur son passage jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de la personne que vous étiez. Alors continuez comme ça, allez-y. Continuez comme ça, et vous finirez par devenir aussi monstrueuse que moi.

Le silence retomba, cristallisant des paroles qu’il n’avait encore jamais laissé échapper. Le regard de la furie se troubla d’un éclat infiniment ténu, mais suffisant pour fissurer la nuit opaque de ses deux iris dorés. Elle le fixa un long moment, ses traits crispés par la rage se relâchant peu à peu jusqu’à retrouver la douceur qu’il lui connaissait. Son regard glissa ensuite vers Perkins. Elle resta immobile une seconde, puis s’approcha de lui d’un pas incertain. Ses foulées s’accélérèrent à mesure qu'elle avançait jusqu’à ce que, dans un premier sanglot, elle se jette désespérément dans ses bras.

— Oh mon dieu, Eliott, je suis tellement désolée, pleurnicha‑t‑elle. Je te demande pardon, je t’en prie, pardonne-moi. Je voulais pas, je… Thomas… Je suis complètement perdue…

— Yann, emmène le président à l’intérieur.

Une main se referma sur le bras de Finn, ferme mais sans brutalité. Il se laissa entraîner sans un mot, et, franchissant le seuil de l’hôtel de ville, jeta un dernier regard en arrière.

Suspendue à son compagnon, la malheureuse s’était enroulée autour de lui tandis que ses lèvres ne cessaient de trouver les siennes dans une tendresse qu’elle avait depuis trop longtemps refoulée. Chaque baiser était une supplique et chaque étreinte une reconquête, un moyen de se raccrocher enfin à ce qui lui restait de lumière. Et alors qu’il reportait son attention devant lui, Finn réalisa soudain quelque chose d’essentiel : cette petite chose stupide qu'il avait retrouvé au mausolée, près d’un an auparavant… elle n’était plus la sienne depuis longtemps.

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