Chapitre 45 (Eliott) (1/2)

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Exposé sur son socle métallique, le cylindre émettait de petites lueurs mauves et dorées qui dansaient en volutes paresseuses. Il suffisait à projeter des reflets incertains sur les murs de la salle du conseil, conférant à l’espace une atmosphère aussi mystique qu’irréelle.

Autour de lui, cinq silhouettes – chacune figée dans un silence perplexe. Même les respirations semblaient suspendues, avalées par cette tension diffuse que personne n’osait rompre. L’objet exhalait les réponses, mais surtout cette insupportable notion de destin.

— Bon, le fixer comme ça va pas nous aider à trouver une solution ! s’exclama Eliott.

N’attendant pas de retour, il frappa sa paume de son poing. Le claquement résonna dans l’air, réveillant les corps engourdis des autres. Grant fut le premier à bouger. Quittant le mur contre lequel il était adossé, il décroisa les bras puis s’avança d’un pas vers le centre de la pièce.

— Récapitulons ce que nous savons, lâcha-t-il. Ce cylindre sert à maintenir scellé le portail entre notre monde et l’Écume. Il contient l’âme des trois Gardiennes, est indestructible, mais a déjà été par deux fois arraché de son socle. La première peu avant la Scission, et la seconde par Anderson il y a deux ans. Quel est le dénominateur commun entre ces deux cas ?

Son ancien chef jeta un regard à l’assemblée, seulement pour constater que personne ne semblait avoir de réponse. Des regards fuyants, des mâchoires crispées… le silence s’était de nouveau invité à la fête, aussi lourd que dense.

— C’est Erin qui l’a libéré la première fois, se lança Eliott en faisant les cent pas. Ce qui est étonnant, c’est que d’après Moss, les choses ne se sont pas tout de suite dégradées. Cinq années ont passé entre le moment où elle a libéré Ekha et celui où elle a tué son père pour le renvoyer dans l’Écume. Pourquoi ?

— Elle a agi ainsi parce qu’il avait ordonné le sacrifice de son enfant, se souvint Grant. Mais maintenant que j’y pense, oui, c’est étrange. Rappelle-toi ce que nous a dit Moss l’année dernière, au mausolée… Erin avait tissé des liens très forts avec lui.

— Quoi, vous pensez qu’il est amoureux d’elle et que c’est pour ça qu’il recherche tout particulièrement Evanna ? intervint Yann. C’est pas un peu tiré par les cheveux, votre hist…

— Ekha avait une femme.

Le silence qui suivit ces paroles claqua presque. Occupée à mâchouiller la ficelle de son sweat-shirt, Sarah releva la tête vers eux. Elle laissa échapper un petit pop sec en relâchant le cordon, puis redressa les épaules sous l’effet des regards qui venaient de converger vers elle.

— Yamba Ekha, reprit-elle. Celle qui veillait sur les morts avant que les Gardiennes ne la tuent, vous vous souvenez ? Je vous ai raconté leur histoire, l’année dernière.

Ses yeux naviguèrent sur l’assemblée, s’accrochant tour à tour à ceux d’Eliott, de Grant, de Yann puis de Christie pour s’assurer qu’ils suivaient bel et bien son raisonnement.

— Oui, et Ekha a pris sa place dans l’Écume, ce qui explique tout ce merdier.

— Oui, mais pourquoi, E.J ? Pourquoi l’ont-elles forcé à endosser ce rôle ?

— Parce qu’ils avaient désobéi aux Gardiennes et conçu un enfant…

Tous les regards se tournèrent cette fois vers Grant, qui avait murmuré ces paroles comme pour lui‑même. Un pli soucieux barrait son front, ses iris sombres fixés quelque part entre les volutes de lumière du cylindre et les souvenirs qu’il n’arrivait pas à chasser.

— Si cette légende est vraie, enchaîna-t-il plus doucement, cela expliquerait pourquoi il recherche activement Erin. Peut-être l’a-t-il avec le temps associé à la femme qu’il a perdu, et la voir à son tour enfanter a éveillé en lui de vieilles blessures. Peut-être veut-il simplement… l’avoir à ses côtés, finalement.

Un silence plus lourd encore s’abattit sur eux. Même Christie – d’ordinaire prompte à désamorcer les réflexions les plus profondes – gardait les bras croisés et les sourcils froncés.

— Désolée, mais quelqu’un peut m’expliquer ce que ça change ? intervint-elle enfin. L’idée, c’est bien de s’en débarrasser, non ? Alors qu’il aime Erin ou qu’il veuille la tuer, ça change rien à notre situation. Enfin, je crois… ? hésita-t-elle en jetant un regard en coin à Yann.

— Christie a raison, acquiesça Eliott. Ce qui compte pour l’instant, c’est de l’empêcher d’agir. Et pour ça, notre seule piste, c’est l’implant.

D’un signe de tête, il désigna le tableau encore couvert de formules mathématiques.

— Sarah, tu saurais… comprendre tout ça ? hésita‑t‑il.

Abandonnant le confort du meuble sur lequel elle était assise, l’adolescente bondit sur ses pieds et s’approcha. Après un instant d’analyse, un soupir s’échappa de ses lèvres. Un brin dramatique, elle plaça ses mains sur ses hanches avant de hocher la tête de gauche à droite.

— Disons que j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, lâcha-t-elle d’une voix plus sombre qu’à l’accoutumée. Je devrais pouvoir m’en sortir pour le réparer, mais je serais incapable de déterminer la bonne fréquence pour le synchroniser au répulseur d’âme dont vous a parlé Caleb. Ce n’est qu’un prototype, il n’existe donc aucune info sur le sujet.

— Chaque chose en son temps, concentrons-nous d’abord sur l’implant, intervint Yann. La zone anti-interférence est opérationnelle ?

— Ah, ça oui ! répondit-elle cette fois avec une pointe de fierté. On l’a stabilisée hier soir avec le président, comme nous l’a demandé M’sieur Kazuki. Tout ce qui se trouve dans le bâtiment est officiellement à l’abri des ondes magnétiques extérieures, on ne devrait donc plus avoir la moindre panne à ce niveau-là !

— Parfait, merci Sarah, la félicita Grant.

— D’ailleurs, en parlant de lui… C’est un homme très intelligent, vous savez.

— Ma parole, la mioche, mais ça te dirait pas d’avoir des coups de cœur pour des gens de ton âge, pour une fois ? s’étrangla Eliott. D’abord Thomas, maintenant lui… Ça va être qui, l’prochain ?

Les yeux de Sarah s’arrondirent aussitôt, ses joues s’empourprant à mesure que les rires discrets parcouraient l’assemblée. Elle se précipita sur lui pour le frapper mais il la maîtrisa sans problème, les mains posées sur ses épaules pour la maintenir à bonne distance.

— Tu dis n’importe quoi, c’est même pas vrai pour Thomas, d’abord !

Elle finit par abandonner, retrouvant bien vite tout son sérieux. Croisant les bras sur sa poitrine, Sarah désigna d’un coup de menton les formules mathématiques recouvrant le tableau.

— Ce que je voulais dire, c’est qu’il m’en a expliqué certaines hier soir, pendant qu’on stabilisait la zone. Je pense que si on le laissait travailler dessus, il saurait synchroniser l’implant avec le répulseur.

— C’est trop risqué de le faire bosser sur quelque chose d’aussi primordial, statua Yann. Cet homme est suffisamment dangereux en l’état, nul besoin de lui donner plus d’outils.

— J’suis d’accord, acquiesça Eliott. D’autant plus que cette fois, il aurait aucun intérêt stratégique à nous aider, sans compter qu’il travaillerait dans une zone anti-interférence. Autant le libérer tout de suite et appeler l’Académie pour lui, parce que ça reviendrait au même.

— Il le ferait, si c’est pour Evanna.

Un silence pesant s’installa, s’étirant juste assez longtemps pour noyer les paroles que Christie avait lâchées comme une évidence. Les regards s’échangèrent en biais, prudents, peut‑être même un peu fuyants pour certains. Les sourcils froncés, elle les observa à tour de rôle de ses prunelles oscillant entre surprise et incrédulité.

— Bah quoi, y’a encore quelqu’un ici qui doute de son affection pour elle, après hier ?

Personne ne répondit, aucun n’ayant vraisemblablement l’envie de se lancer dans un tel débat. Sauf qu’Eliott, dans un coin reculé de son esprit, n’était plus certain de pouvoir l’éviter. Jamais il n’aurait cru possible de se laisser happer par une idée aussi absurde. Et pourtant, elle était là, persistante, à s’imposer dans ses pensées et à raviver des souvenirs qu’il aurait préféré laisser derrière lui.

Il repensait à Ruther, à ces mots que son ancien président lui avait si généreusement offerts lors de leur confrontation. Des mots qu’il avait rejetés en bloc, persuadé qu’ils n’étaient que pure manipulation. Mais désormais, il n’en était plus si sûr. Parce que la vérité était telle qu’il aurait simplement pu le tuer, ce jour-là, d’un simple claquement de doigts… mais il ne l’avait pas fait. Pourquoi, si ce n’était pour elle ?

Et surtout, il y avait eu Orson. Cette détonation sèche qui résonnait encore dans sa mémoire avec un mélange de choc et de reconnaissance. Cette violence brute et incontrôlée à des années-lumière du self-control glacial qu’il lui connaissait. Et ce regard ensuite. Pas d’arrogance, pas de triomphe… juste vide. Ou bien perdu, peut-être… il n’aurait su le dire. Ce qu’il savait en revanche, c’est que jamais le grand Finn Weber ne lui avait paru aussi humain.

Interrompant le fil de ses pensées, la voix grave et résolue de Grant déchira le silence.

— Très bien, Sarah, je te mets à 100 % sur la réparation de l’implant, ordonna-t-il. Christie, je veux bien que tu la secondes si ça ne te dérange pas. Eliott, Yann et moi-même alternerons les patrouilles et les tours de garde des prisonniers suivant la rotation mise en place, mais il faudra me remplacer les jours où j’irai au laboratoire pour m’assurer que Thomas va bien. Quant au reste, nous verrons en temps voulu, conclut-il sans s’attarder.

— Bien reçu.

— Compris, Patron.

— OK, M’sieur Kazuki !

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