Chapitre 45 (Eliott) (2/2)
Le briefing prit fin sans qu’il ne soit nécessaire d’en dire davantage. Yann et Christie furent les premiers à quitter la pièce. Eliott les suivit d’un pas mesuré, laissant derrière lui l’écho des voix de Grant et Sarah qui s’attelaient déjà à leurs tâches. Ses pensées, pourtant, avaient déjà déserté les murs de la salle du conseil pour se perdre ailleurs. Vers cette chambre qu’il avait discrètement quitté aux aurores, et où sa princesse devait encore très probablement dormir.
Du moins était‑ce ce qu’il était en train d’imaginer lorsqu’il l’aperçut assise contre le mur du couloir un peu plus loin, près de la porte de l’infirmerie. La tête enfouie dans ses bras, elle n’avait même pas bougé lorsque Yann et Christie s’étaient arrêtés à sa hauteur – à tel point qu’ils finirent tous deux par reprendre leur route en échangeant un regard perplexe.
Inquiet, Eliott s’approcha d’elle.
— Evy ?
L’écho de sa voix lui fit relever la tête. Ses yeux s’arrondirent de surprise et elle bondit sur ses pieds, époussetant ses vêtements sans pour autant vraiment s’en soucier.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Euh, rien, je… j’allais vous rejoindre.
Son regard bifurqua un bref instant vers la porte. Eliott l’imita, son attention glissant vers l’homme qui se trouvait derrière avant de bien vite revenir à elle. Glissant une main derrière sa nuque, il l’attira à lui et déposa ses lèvres sur les siennes.
— On a terminé, souffla-t-il sans pour autant la relâcher. Sarah peut réparer l’implant, elle sait juste pas comment le synchroniser avec le répulseur d’âme. Mais t’inquiète, on trou…
Ses mots moururent sur ses lèvres, remplacés par un nouveau baiser volé. Si doux qu’il lui fit même oublier ce qu’il était en train de dire, le monde vacillant autour de lui comme s’il avait soudain basculé d’un degré. Il voulut comprendre ce qui lui valait cet élan de tendresse inattendu, mais elle ne lui en laissa pas l’occasion. Un deuxième baiser s’abattit sur ses lèvres, plus profond encore, si bien que tout ce qui n’était pas elle se dissolut dans l’instant. Le silence se chargea de battements sourds, et le troisième n’attendit pas. Il naquit de leurs souffles entremêlés, ne laissant derrière lui que le grain de peau de sa princesse, son odeur et ses doigts qui s’agrippaient toujours plus désespérément à ses cheveux.
À bout de souffle, Eliott n’eut d’autre choix que de se détacher d’elle. Leurs regards se croisèrent, chargés de ce trop-plein d’émotions qu’aucun d’eux ne semblait parvenir à contrôler. Il effleura ses lèvres du bout des doigts, les siennes s’étirant en un sourire des plus éloquents.
— Tu sais, j’ai encore une bonne heure devant moi, avant ma prochaine ronde…
Elle se mordit la lèvre, mais son désir s’effondra bien vite en une moue désolée.
— J’aurais adoré, mais j’ai promis à Sarah de la rejoindre dès que possible…
Timide, l’une de ses mains glissa tout de même jusqu’à l’objet de son désir. Il grogna lorsqu’elle l’effleura avec douceur, tiraillé entre l’excitation et cette frustration sourde de ne pas pouvoir lui faire l’amour. Pourtant, il ne la retint pas lorsqu’elle s’écarta de lui en gloussant – s’estima même être le plus chanceux des hommes. Car la voir ainsi, resplendissante d’une sérénité qu’il avait pensé ne plus jamais revoir sur son visage, était un cadeau bien plus précieux que son corps. Un rappel fragile qu’elle pouvait encore sourire malgré toutes les épreuves traversées, et surtout qu’il pouvait en être la cause.
Mais à peine cette pensée avait-elle effleuré son esprit que quelque chose en lui vacilla. Un murmure insistant qui gonfla jusque dans son cœur, ignorant le voile de déni qu’il s’évertuait à porter. Des zones d’ombre qu’il ne voulait pas explorer, mais qui, dans la lumière dégagée par sa princesse, brillaient comme un millier d’étoiles l’implorant de les comprendre.
— Tu viens pas ? s’étonna-t-elle lorsqu’elle le vit immobile au milieu du couloir.
— Si, j’te rejoins, vas-y d’abord. J’ai juste un p’tit truc à régler avant.
Elle resta un instant sans bouger, avant de reprendre la parole.
— Eliott, euh…
D’abord hésitante, Evanna finit par approcher d’un pas. Elle n’avait plus le sourire d’il y a une minute et son regard semblait plus grave, comme alourdi d’un poids incommensurable.
— J-Je crois vraiment qu’il faut qu’on parle, tu sais. De ce qui s’est passé, je veux dire…
Eliott secoua la tête d’un air qui se voulait tendre mais résolu.
— Non, moi, j’pense pas.
Elle fronça les sourcils, visiblement insatisfaite.
— Evy…
— Pourquoi refuses-tu d’en parler ?
— Mais parce que je t’ai enfin retrouvée, Princesse. Et c’est tout ce qui compte pour moi.
Il s’approcha pour poser une main sur sa joue, espérant ainsi la rassurer.
— Ce qui est derrière nous n’a vraiment plus aucune importance, Evy… murmura-t-il. T’es redevenue celle que t’étais avant, celle dont je suis tombé amoureux, et j’ai aucune envie de parler de toutes ces choses que t’as pu faire ou qui t’ont fait souffrir maintenant que tu vas mieux. Je les accepte, je les comprends, même. Mais on devrait aller de l’avant, d’accord ?
Elle demeura silencieuse, les lèvres pincées. Eliott l’enlaça pour dissiper ses craintes, puis embrassa ses cheveux dans l’espoir de lui montrer qu’elle n’avait aucune raison de rester piégée dans un passé révolu.
— Ça va mieux… ?
Quittant son étreinte, sa princesse hocha la tête et déposa un baiser sur ses lèvres. Après un dernier sourire timide, elle tourna les talons pour rejoindre Grant et Sarah. Il la regarda s’éloigner sans un mot, son cœur battant à un rythme si incertain qu’il lui sembla passer à côté d’une information essentielle sans pour autant pouvoir la nommer.
Lorsqu’elle eut enfin rejoint la salle du conseil, Eliott reprit le fil de ses pensées initiales. Son regard dériva brièvement autour de lui pour s’assurer que personne ne l’observait, puis il ouvrit la porte de l’infirmerie d’un geste sec.
De nouveau menotté au radiateur, Finn Weber ne remarqua pas tout de suite sa présence. Il fixait sa paume tendue avec une intensité étrange, et ce fut seulement lorsqu’il l’aperçut qu’il resserra le poing et retrouva un semblant de contenance.
Refermant derrière lui, Eliott ignora son regard glacé et se hissa sur l’un des meubles pour s’y asseoir. Les secondes défilèrent, aussi pesantes que les questions qui lui brûlaient les lèvres, mais qui ne parvenaient étrangement pas à en franchir la barrière.
— Oui ? résonna la voix de son ancien président. Que me vaut cette visite de courtois…
— Pourquoi vous l’avez tué ?
La première question fusa comme une vague fracassée contre la roche. Là n’était pas vraiment le cœur de son problème, mais elle avait au moins le mérite de poser les bases. Leur prisonnier lui répondit par un rire profond, accompagné d’un léger haussement d’épaules qui lui murmurait qu’obtenir des aveux ne serait pas chose aisée.
— Eh bien, ne méritait-il pas de mourir ?
— Pourquoi ?
— Attendez, vous me posez sérieusement la question ? Tenez-vous à ce point à ce que je vous rappelle ce que cet homme a fait subir à la femme que vous aimez ?
— Alors quoi, vous voulez me faire croire que c’était par bonté d’âme ?
— Considérez plutôt cela comme un acte de cohérence, rectifia-t-il. Un moyen d’assumer mes responsabilités dans un crime que je condamne fermement, voilà tout.
Il marqua une pause, son regard d’acier traversé d’un éclat plus terne.
— Mais permettez-moi de vous interroger en retour, Perkins… Vous aussi désiriez la mort de ce monstre – plus que tout autre chose, si je devais l’évaluer. D’ailleurs, je m’avance peut-être, mais j’aime à croire que vous m’êtes reconnaissant d’avoir agi ainsi. Alors dites‑moi, ajouta-t-il en se penchant dans sa direction. Pourquoi êtes‑vous là à me le reprocher, au juste ?
La question n’avait pas vocation à appeler une réponse, mais à le confronter à ses propres contradictions – Eliott le comprit dès lors qu’elle eut franchi la barrière de ses lèvres. Il n’en avait pourtant nul besoin car tout était très clair dans son esprit, pour une fois… du moins s’efforçait‑il de s’en convaincre.
— Maintenant, allez donc profiter de ce que je vous ai offert, voulez-vous ? reprit-il en se laissant retomber contre le mur, les paupières closes comme pour l’inciter à quitter la pièce. Inutile de vous torturer avec des problématiques qui n’en valent pas la peine, croyez-moi.
— Nan, rétorqua Eliott sans détour. Pas tant que j’obtiendrai pas une réponse claire de votre part. Si c’que vous dites est vrai, alors vous auriez pu vous contenter de le buter, cet enfoiré. Mais après ça, vous avez poussé Evy à ouvrir les yeux.
— Une nouvelle fois, pourquoi vous en plaignez-vous ?
— À votre avis, putain ? cracha-t-il plus sèchement. Vous pensez que j’suis idiot ? C’est p’têt dans mes bras qu’elle a sauté, mais ce sont vos paroles qui l’ont poussée à le faire.
L’ombre d’une émotion traversa le visage si lisse de son ancien président.
— Depuis quand avez-vous autant d’influence sur elle, hein ? s’emporta-t-il. Pourquoi je la retrouve assise devant votre porte alors qu’elle est censée vous haïr ? Bordel, mais qu’est‑ce qui s’est passé entre vous pour qu’elle redevienne celle qu’elle était avant, alors que moi, j’y suis jamais parvenu ?!
Le poing d’Eliott s’écrasa violemment sur la table, et l’espace d’un instant, le silence pesa comme un jugement de son propre sentiment d’infériorité. Il avait été stupide de perdre le contrôle – c’était même tout ce qu’il avait voulu éviter –, mais les mots avaient jailli de sa bouche avec une force qu’il ne s’expliquait qu’à moitié. La peur, la frustration, la jalousie… tout s’embrouillait désormais dans son esprit.
— Vous deux, vous… hésita-t-il à le formuler. Vous avez… ?
— Par pitié, Perkins, épargnez-moi vos absurdités, l’empêcha-t-il de poursuivre. Et je vous saurais gré, à défaut de respecter son intégrité, de bien vouloir reconnaître la mienne. Vous l’avez dit vous-même, ce sont mes paroles qui l’ont poussée à ouvrir les yeux. Et où l’ai‑je emmenée, selon vous ? Dans vos bras. Non, rectifia-t-il bien vite. Moi, je n’ai fait qu’exposer des faits, c’est elle qui a voulu s’y réfugier. Cela a-t-il donc si peu de valeur à vos yeux ? Pourquoi vous sentez-vous obligé de venir m’importuner avec de telles frivolités ?
Les mains crispées sur le rebord de la table, Eliott resta figé sur place quelques secondes. Ces mots résonnaient en lui comme une gifle froide mais douloureusement juste. C’était vrai. Penser qu’il avait pu y avoir quelque chose entre eux était ridicule – impossible, même, quand il repensait à la manière dont Evanna lui avait encore parlé la veille. Ce n’était pas de l’amour. C’était une faille – une brèche, peut-être –, mais certainement pas ce qu’il avait craint.
— Ouais, vous avez raison. Elle ressent rien pour vous, c’est évident.
Se laissant retomber sur ses pieds, Eliott prit la direction de la sortie. Sa main effleura la poignée mais il ne l’abaissa pas pour autant, le fil de ses pensées l’obligeant à se retourner une dernière fois vers leur prisonnier.
— Mais on peut pas en dire autant de vous, pas vrai ?
— Que voulez-vous m’entendre dire, à la fin ?
— Que vous l’aimez.
— Ne soyez pas ridicule.
Ces derniers mots avaient été prononcés avec une fermeté glaciale emplie de mépris. Pourtant, un rire bref échappa à Eliott. L’un de ceux qui jaillissent quand l’évidence frappe de plein fouet, ne laissant plus aucune place au doute et encore moins à l’ignorance.
— C’est marrant… lâcha‑t‑il en réponse. Evy dit toujours ça aussi, quand elle ment.
Les lèvres du président s’étirèrent en une ligne fine. Ses traits le trahissaient désormais plus qu’ils le protégeaient, admettant même ce que sa bouche refusait toujours de concéder.
Eliott ne s’en offusqua pas. Au contraire, il se sentait même rassuré. Rassuré, car ce n’était pas le fait que cet homme puisse réellement aimer Evanna qui comptait, mais plutôt qu’il soit incapable de le reconnaître. Il s’accrochait à ce refus comme à un dernier rempart, s’obstinant à traiter ses sentiments comme une faiblesse à éradiquer plutôt qu’une vérité à affronter. Et c’était précisément ce déni opiniâtre porté comme une armure qui constituait le plus clair des aveux. Il n’était pas un rival. Pas même un obstacle. Il était simplement un homme enfermé dans sa propre solitude, incapable d’aimer autrement que dans l’ombre et en silence.
Et avec le recul, Eliott y vit même là quelque chose à exploiter.

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