Chapitre 46 (Grant)
Akizora s’éveillait sous la pluie. Les gouttes ruisselaient le long des façades en bois noirci, filant dans les rigoles entre les pavés polis. Si un vent doux balayait les rues désertes, c’était surtout l’odeur de la cendre encore tiède qui chatouillait les narines. Un relent de brûlé âcre et tenace accroché aux pierres comme un souvenir trop lourd à effacer.
Au milieu des ruines de son village, Grant avançait, les épaules rentrées et les mains crispées sur les poignées d’un sac en toile presque éventré. À l’intérieur, une tunique trop petite qu’il avait trouvée lors de sa déambulation et la moitié du gâteau de riz qu’il partageait avec ses parents lorsque le drame était arrivé. Elle était tout ce qui lui restait encore de sa famille, assassinée au nom d’une foi aveugle.
Avant « eux », jamais aucun étranger n’était venu à Akizora. Encerclée de toutes parts par d’épaisses montagnes, la région semblait oubliée du reste de Barden. Il n’y avait rien à y faire, sans compter que pour y parvenir, il fallait d’abord traverser les sables arides du désert de Malga. Aussi, quand son père avait trouvé ce groupe d’inconnus échoués dans la rivière, ce n’était pas la peur qui l’avait saisi… c’était la fascination. Le besoin de savoir qui ils étaient, d’où ils venaient, et à quoi ressemblait leur monde au-delà du calme paisible de son pays natal.
Peut-être aurait-il dû remarquer que quelque chose clochait, finalement.
Non. Il n’y avait pas de peut-être.
Il aurait dû voir, comprendre… se méfier.
Ramassant un quignon de pain sec, Grant le fourra dans son sac avant d’errer à la recherche d’autres trésors. Il coupa à travers les cours abandonnées, ignorant le silence étrange qui régnait depuis plusieurs jours maintenant dans ce paysage de mort et de désolation.
C’est en dénichant une nouvelle trouvaille qu’il l’entendit. Un brouhaha diffus mêlé au sifflement du vent printanier, qui le convainquit de se lancer en direction de la place centrale d’où il semblait provenir. Là, un inconnu au long manteau sombre et aux yeux vifs était occupé à circuler entre une dizaine d’enfants regroupés autour de lui. Probablement des victimes secourues d’autres villages, imagina-t-il en le voyant à l’œuvre puisqu’il ne reconnut aucun d’entre eux.
À bonne distance, Grant observa cet homme qui ne haussait jamais le ton mais qu’on écoutait quand même. Il dégageait une aura indéfinissable, donnant des ordres à ceux qui l’accompagnaient tout en soulevant une petite fille pour la porter jusqu’à un abri plus sec. Il ne semblait ni fatigué ni dépassé par la situation. Juste… à sa place. Et avant même qu’il ne le remarque, ses propres épaules se redressèrent. Elles tentèrent d’adopter la même posture que lui, comme si agir ainsi pourrait lui permettre d’absorber un peu de sa force tranquille.
Balayant les alentours, l’étranger finit par poser son regard clair sur lui. Grant se figea, abandonnant là ses tentatives infructueuses pour tenter de calmer le rythme effréné qu’avait pris son cœur. Pourtant, ses traits n’avaient pas durci en l’apercevant. Ils ne s’étaient pas adoucis non plus, d’ailleurs, se contentant de le regarder avec une sérénité calme et pleine.
Une étrange certitude l’envahit soudain, lui faisant regretter d’avoir erré ici sans but pendant plusieurs jours : lui pouvait s’en sortir seul. Il n’était pas comme ces enfants blottis sous les auvents trempés, tétanisés et en pleurs. Il avait treize ans maintenant, il était presque un homme. Il pouvait s’occuper de lui tout seul, comme il l’avait prouvé en survivant jusqu’ici.
Animés d’une détermination nouvelle, les doigts de Grant se refermèrent sur les anses de son sac. Il tourna les talons et courut aussi vite qu’il le put, coupant à travers les ruines pour rejoindre les abords du village. Son regard glissa un instant sur la vaste prairie qui s’étendait devant lui. Au loin, il pouvait apercevoir le désert de Malga. Sa prochaine destination, venait‑il de décider, quoiqu’il devait encore trouver un moyen de le traverser sans encombre.
Trouvant refuge sur un talus humide, Grant s’y assit pour rassembler ses pensées. Pour la première fois depuis la mort de ses parents, l’air envahissait ses poumons comme s’il l’autorisait enfin à respirer sans douleur. La pluie fine se mêlait aux parfums des fleurs sauvages, illuminées par la douce lumière que laissaient filtrer les quelques nuages capricieux. Il n’y avait aucune effluve de cendre ou de mort devant lui, seulement celle de la vie. Un espoir certes fragile, mais auquel il n’avait pas d’autre choix que de se raccrocher.
— Je n’étais jamais venu à Akizora, avant.
Froide et chaude à la fois, une voix l’extirpa de sa contemplation. Il sursauta, ne se retournant que pour reconnaître la silhouette de l’homme dont il avait perçu l’aura un peu plus tôt. Vêtu d’un pantalon au tombé impeccable et d’un pull à col roulé, il se tenait droit malgré la pluie, les mains ancrées dans les poches de son manteau. Ses cheveux blonds captaient la lumière tamisée du ciel comme un éclat survivant du jour, laquelle contrastait avec la morosité des ruines derrière lui.
— J’aurais préféré que ma première visite ne se passe pas dans ces conditions.
L’étranger se tut, puis grimpa à son tour le talus pour venir s’asseoir à ses côtés.
— Pourtant, je ne le regrette pas un seul instant.
D’un bleu acier, son regard glissa sur les champs de fleurs sauvages.
— Alors la pureté existe encore dans ce monde, après tout…
Perplexe, Grant ne sut comment réagir à sa présence – et encore moins à son discours. Une part de lui voulait fuir et se débrouiller seul, mais une autre était intriguée par son charisme et sa prestance naturelle. Une troisième, plus profonde encore, brûlait de savoir qui il était, pourquoi il était là, et surtout ce qu’il lui voulait.
— Tu sais, je n’ai pas pour habitude de retenir le nom des enfants que je rencontre, avoua-t-il après un temps. Du moins pas avant qu’ils me le disent d’eux-mêmes.
Tournant la tête vers lui, l’étranger lui offrit un sourire rassurant.
— Au cas où tu voudrais me partager le tien, sache que je m’appelle Moss.
— Je ne suis pas un enfant, maugréa Grant. Et je n’ai pas non plus besoin de votre aide.
— Oh, ça, je le sais bien, crois-moi, s’amusa-t-il.
— Alors pourquoi êtes-vous là ?
Son sourire s’estompa doucement, remplacé par une gravité tranquille.
— Tu n’as peut-être pas besoin de moi, mon garçon, c’est vrai…
Il tourna les yeux vers l’horizon, là où les nuages s’accrochaient encore aux sommets.
— Mais bientôt, le monde aura besoin de toi.
Le regard perdu sur les lueurs bleutées de la cuve de confinement, Grant se remémorait, comme à chaque fois qu’il venait veiller sur son ami, ses derniers moments passés à Akizora. Non pas qu’ils fussent les plus heureux, loin de là, mais c’étaient étrangement les seuls qui lui revenaient en mémoire lorsqu’il repensait à son pays natal.
Il ne voyait plus le visage de sa mère, n’entendait plus la voix de son père. Juste la pluie sur les pavés, l’odeur de la cendre, et ce souffle ténu d’espoir que Moss lui avait offert. Peut‑être parce qu’il ne considérait plus l’enfant qu’il avait été avant comme une partie de lui, finalement, mais comme un fragment défectueux qu’il avait fallu sacrifier. Une innocence inutile à l’homme qu’il se devait d’être, une faiblesse qu’il n’avait pas pu se permettre d’avoir.
Mais voilà que désormais, une autre avait pris sa place.
Thomas.
Le plus pur des hommes, suspendu entre la vie et la mort dans un cercueil de verre et de fluides. Un homme à qui il avait confié, dans le silence de son sommeil, ce qu’il n’avait encore jamais partagé avec personne. Ses peurs les plus enfouies, ses doutes les plus tenaces… les morceaux de lui qu’il n’avait jamais su réparer.
Se relevant, Grant épousseta lentement la veste de son costume. Il aurait voulu pouvoir croire que toute cette histoire finirait bien, que Thomas rouvrirait les yeux, lui sourirait et lui parlerait de toutes ces choses inutiles qui le faisaient rire en silence. Il aurait voulu pouvoir croire que le monde offrait encore ce genre de miracle, mais il n’avait jamais été un tel homme. Il s’approcha de la cuve, sa lumière bleutée projetant sur le visage de son ami des reflets trop pâles pour être chaleureux. Il lui semblait pourtant presque paisible, à tel point qu’il ne put s’empêcher de poser les doigts sur la surface glacée qui les séparait.
— Si tu ouvrais les yeux maintenant, Thomas… Qui serais-tu ?
Le silence ne tarda pas à envahir la pièce, reflet muet de ses propres espoirs. Il laissa retomber sa main le long de son corps, son regard pourtant incapable de se détourner de celui qui lui avait tant apporté sans même le savoir.
Oui, Grant n’était pas le genre d’homme à croire aux miracles.
Mais pour Thomas, il voulait bien y croire cette fois.
*
Après être resté un long moment aux côtés de Thomas, Grant avait quitté la salle de confinement et tiré la porte derrière lui comme on referme un secret. Il s’était ensuite lancé dans sa ronde habituelle, arpentant les couloirs déserts du laboratoire sans vraiment savoir pourquoi puisque tout ici semblait figé dans le marbre. Peut-être un prétexte pour rester un peu plus longtemps dans les parages, ou simplement s’assurer que tout était prêt pour l’arrivée imminente du reste du groupe.
Mais alors qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, un bruit discret parvint jusqu’à lui. Un grincement faible mais bien réel, qui lui sembla provenir d’une porte de l’aile ouest qu’il savait condamnée. Les yeux plissés, il s’en approcha prudemment. La porte était collée au mur par un amas de débris en tous genres – morceaux de plafond, casiers renversés, câbles arrachés. Rien d’infranchissable, mais assez obstruée pour qu’on ne l’ait pas ouverte depuis longtemps.
Se concentrant sur chacun de ses sens, Grant retint son souffle. Il ne détecta rien d’autre que ce silence suspendu qu’il avait appris à écouter, signe que le vent avait probablement dû s’engouffrer pour faire tomber quelque chose. Il dégagea tout de même le passage, empilant les morceaux de métal sur le côté et repoussant les gravats. La porte céda enfin sous la pression de sa main, et un soupir d’air tiède ne tarda pas à s’échapper de l’interstice.
Une chambre d’hôpital. Mais contrairement à celles qu’il avait pu visiter, celle-là ressemblait davantage à un lieu de vie qu’à une salle d’hospitalisation. Elle avait appartenu à quelqu’un qui y était resté assez longtemps pour confortablement s’y installer, aménageant l’endroit comme s’il s’agissait là d’une maison miniature.
Dans un coin, un espace salon avait été créé – composé d’un canapé, d’un coffre en bois, et d’une petite table sur laquelle trônait un cadre retourné. Grant s’en approcha et le redressa, affichant au grand jour la photo d’une femme au regard doux accompagnée de son enfant. Un instant, il eut la sensation étrange d’être un intrus dans ce sanctuaire abandonné. Par respect – ou par pudeur –, il replaça alors le cadre face contre la table comme il l’avait trouvé.
Son regard glissa ensuite sur une porte entrouverte à travers laquelle filtrait une lumière plus froide. Il la poussa doucement et une autre chambre – d’enfant, cette fois-ci – se dévoila à lui. Petite, sobre, mais remplie de signes de vie : des dessins scotchés au mur, des jouets en tous genres éparpillés sur le sol… et dans un coin de la pièce, un vieux téléviseur. À ses pieds, une boîte à chaussures tout aussi ancienne, décorée avec des gommettes et autres motifs d’enfant.
Les sourcils froncés, Grant s’agenouilla devant elle pour l’ouvrir. Ce n’était pas tant la curiosité qui l’avait poussé à agir ainsi, mais plutôt le prénom qu’il avait pu voir inscrit dessus. À l’intérieur siégeait une série de cassettes, toutes marquées de la même écriture hésitante :
Evanna – 01 / Evanna – 02 / Evanna – 03 / (…)
Exceptée la dernière, où la calligraphie appliquée tranchait avec la précédente.

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