Chapitre 47 (Finn)
Enchaîné depuis plus d’une semaine, Finn demeurait assis contre le mur de l’infirmerie, immobile et les yeux fermés. Il n’avait plus reçu de visite surprise depuis Perkins, à l’exception de ce vent léger et insupportable qui s’échinait à lui tourner autour chaque matin. Parfois, il effleurait sa tempe ou glissait dans ses cheveux. D’autres fois, il faisait grincer la tuyauterie ou soulevait une feuille de papier dans l’espoir d’attirer son attention. Mais il était bien déterminé à ne plus lui en donner aucune.
Ce n’était pas tant sa proximité qui le dérangeait, mais plutôt ce qu’elle représentait. L’idée que derrière cette porte qui le séparait du monde, la fille était là, elle aussi, suffisamment proche pour que son entité lui tienne compagnie mais pas assez pour qu’il ressente sa présence. Voilà ce qui, plus que sa stupidité, l’agaçait vraiment. Ce geste silencieux et profondément altruiste, cette attention minuscule et gigantesque à la fois. Un geste qui lui prouvait qu’après tout ce qu’il lui avait fait subir, elle refusait toujours de le laisser tomber.
Et c’était insupportable.
Parce qu’il ne voulait plus avoir affaire à elle. Il ne voulait plus ressentir cette étincelle dans sa poitrine ni cette chaleur discrète dans le creux de ses côtes. Il voulait pouvoir se dire que tout était enfin terminé, qu’elle ne ressentait plus que haine et mépris à son égard, mais elle ne daignait même pas lui faire ce plaisir.
— Va-t’en.
Sa voix résonna en écho, plus empreinte de lassitude que de réelle autorité. Un vent plus brusque glissa sur son visage pour marquer son désaccord, mais Finn ne réagit pas.
— Dis-lui de partir. Qu’elle me laisse en paix, par pitié.
Cette fois, ce fut un courant d’air plus léger qui effleura sa joue. Une ultime tentative de persuasion, peut-être, ou bien une caresse de réconfort qu’il était pourtant bien loin de mériter. Puis… plus rien. Fini le souffle dans la tuyauterie, fini les frissons sur sa peau.
Un sentiment étrange se substitua à sa présence. La déception, le soulagement, ou bien autre chose encore… il l’ignorait, mais peu lui importait. Tout ce qu’il savait, c’était que le contrôle recommençait déjà à s’installer en lui, et il l’accueillit avec ferveur.
Mais comme pour lui refuser une solitude qu’il exaltait retrouver, la poignée de la porte tourna et quelqu’un pénétra dans la pièce. Finn rouvrit lentement les yeux, ne serait-ce que pour s’habituer à la luminosité que le nouvel arrivant lui avait imposée.
— Prêt à y aller, M’sieur le Président ?
Une silhouette en uniforme bleu s’agenouilla devant lui, et bien vite, la chevelure cuivrée de Perkins apparut dans son champ de vision. Il se pencha dans sa direction et le détacha du radiateur, sans pour autant lui libérer les poignets.
— Ai-je vraiment le choix ? se plaignit-il dans un soupir théâtral.
Un rire léger lui parvint en retour.
— Allons, m’dites pas que vous préférez rester menotté ici, quand même.
L’Élite l’aida à se remettre sur pied, puis l’attrapa par le bras pour le forcer à sortir de la pièce. S’il avait d’abord cru qu’on l’emmenait participer à la réparation de l’implant, ce ne fut pourtant pas vers la salle du conseil qu’on le conduisit mais à l’extérieur de l’hôtel de ville. Là, tout le monde semblait prêt au départ. Chargé comme une mule, N’Diaye surveillait Dellis – menottée, elle aussi – en compagnie de sa moitié. Et non loin d’eux, la fille aidait l’adolescente avec qui il avait stabilisé la zone anti-interférence à fermer un sac d’où dépassaient quelques pièces électroniques.
Concentrant plutôt son attention sur cette dernière, Finn ne put être qu’impressionné par son intelligence – ou plutôt son ingéniosité. Sans aucun doute, la jeune fille avait réussi à réparer l’implant par elle-même, comblant ses lacunes techniques par une curiosité infinie et une capacité d’adaptation remarquable. Cet état de fait, couplé à leur départ imminent et à l’absence de Kazuki, lui fit tout de suite comprendre leur destination.
— Sans zone anti-interférence, vous n’arriverez jamais à synchroniser l’implant avec le répulseur d’âme, lâcha-t-il à la volée. Le laboratoire n’en est pas équipé, il faudrait concevoir des stabilisateurs magnétiques portables avant de nous rendre là-bas.
Aucune réponse ne lui parvint. Il tourna la tête en direction de Perkins, occupé à hisser du matériel sur son dos avant de vérifier le chargeur de son arme. L’Élite ne sembla pas surpris par sa remarque, ni même par son intérêt pour quelque chose qui ne le concernait pourtant ni de près, ni de loin.
— On en a, répondit-il enfin en le forçant à avancer.
Finn l’ignora, son attention reportée sur l’adolescente.
— C’est une idée de cette jeune fille, n’est-ce-pas ? Elle est vraiment brillante.
— Ouais… marmonna Perkins. Mais par pitié, M’sieur le Président. Me la prenez pas, elle aussi.
*
Ils marchaient depuis plus de deux heures.
Le soleil approchait toujours plus de son zénith, sa lumière vive filtrant à travers les feuillages en surplomb. Le brouhaha des conversations se mêlait au chant des oiseaux perchés dans les arbres, accompagnés du craquement des branches sous leurs pas et du clapotis paisible des ruisseaux qu’ils longeaient par instants.
S’il ne se trouvait pas dans une situation aussi critique, Finn aurait très probablement apprécié cette petite randonnée. Déambuler au cœur des bois n’était pas vraiment dans ses habitudes, mais Sadell avait cette saveur particulière qui lui donnait envie de la redécouvrir. Il n’eut pas l’occasion d’approfondir cette pensée qu’un cri soudain résonna contre les arbres, faisant fuir une nuée d’oiseaux.
— Evy !
Si tout le monde s’était précipité vers celle qui s’était effondrée, c’est bien évidemment Perkins qui la rejoignit le premier. Le souffle encore court, elle le rassura de quelques mots avant de regarder autour d’elle pour admirer un spectacle qu’elle seule semblait voir.
— Il y en a partout… murmura-t-elle. Des âmes…
Elle se redressa difficilement, époussetant ses vêtements d’un air absent.
— C’est peut-être pour ça que Thomas ne parvenait plus à contrôler Ekha, ajouta-t-elle, le regard perdu sur ce qu’il ne pouvait percevoir. Leur énergie est bien plus forte qu’en ville, probablement parce qu’on se rapproche de la Passe. L’Écume, elle… elle l’a appelé. Elle l’a appelé comme elle m’appelle, j’en suis sûre.
À la fois attentif et incrédule, Finn demeura figé sur place. Il n’avait jamais cru à ces histoires de Gardiennes ni à cette théorie selon laquelle leurs descendants possédaient de quelconques pouvoirs mystiques. Il avait toujours pensé que ce genre de croyances servait surtout à combler les trous dans ce que l’être humain n’était pas encore capable de comprendre scientifiquement, et pourtant…
Pourtant, quelque chose dans la voix de la fille, dans cette façon qu’elle avait de percevoir ce que les autres ne voyaient pas, le troublait profondément. Peut-être parce qu’en cet instant précis, elle ravivait en lui le souvenir confus de sa mère – celle qui croyait en tant de choses mais qui avait toujours refusé de les évoquer avec lui. Et s’il n’avait jamais cherché à la comprendre, il le regrettait aujourd’hui de la plus amère des manières.
Une heure de plus s’écoula, et sans qu’il ne sache dire pourquoi, le groupe s’arrêta encore. Refusant de s’asseoir avec les autres, Finn préféra s’exiler un peu à l’écart, son regard attiré par un coin de paysage en contrebas. Là, une rivière paisible serpentait entre les rochers, surplombée par le tronc moussu d’un arbre effondré qui formait un passage naturel.
Il contemplait ce décor depuis plusieurs minutes déjà quand une fleur apparut soudain dans son champ de vision. Un seul coup d’œil sur le côté suffit pour constater qu’elle n’était pas arrivée là par hasard, la fille la tenant à bout de bras pour qu’il ne puisse voir qu’elle.
— Vous la reconnaissez ? demanda-t-elle.
Masquant son trouble, Finn l’examina en silence. Elle se dressait avec grâce sur sa tige, et ses fleurs formaient une grappe dense aux reflets oscillant entre l’améthyste et le bleu nuit.
— Un lupin, analysa-t-il rapidement. Très présente à Sadell, elle est selon les utopistes le symbole de Šamana. Mais elle est surtout connue pour ses propriétés exceptionnelles en matière de recherche et développement, s’empressa-t-il d’ajouter. Notamment dans l’étude des champs magnétiques. D’ailleurs, c’est de son essence que provient l’inhibiteur qui permet de contrôler votre entité. Une plante fascinante, s’il en est.
Le regard désabusé qu’elle porta sur lui ne manqua pas de lui faire comprendre que là n’avait jamais été la réponse qu’elle avait espéré recevoir. Le regard de Finn retomba sur la fleur. Il l’examina plus en profondeur, avant de se rappeler qu’il l’avait effectivement déjà vue ailleurs, sur le tableau représentant sa mère dans son bureau.
— Je ne sais pas ce que vous faites habituellement pour elle en ce jour si spécial, mais… hésita la fille, sa voix à peine plus forte qu’un souffle. Il semblerait que cette année, vous soyez dans l’incapacité de lui rendre honneur. Alors…
Elle ne termina pas sa phrase, sa main lui tendant une nouvelle fois le lupin avec une insistance douce mais assurée. Il l’attrapa sans vraiment savoir pourquoi, le regard perdu sur celle qui lui offrait le plus étrange des comportements.
— Ce n’est pas grand-chose, mais… offrez-la‑lui pour moi, d’accord ?
La vue de Finn s’illumina aussitôt de compréhension. Dilué par les évènements récents, le temps avait glissé entre ses doigts, mais ces quelques mots – et un rapide calcul mental – lui rendirent soudain toute sa clarté.
Aujourd’hui était l’anniversaire de sa mère. Celui où, chaque année depuis vingt et un ans, il se rendait au mausolée pour lui rendre hommage. Un rituel inébranlable qu’il n’avait cette fois pas été en mesure d’honorer, emprisonné ici sans même avoir conscience de ce jour si important pour lui.
La fille tourna les talons sans plus de cérémonie, ignorante de ce qu’elle venait véritablement de lui offrir. Pas une fleur cueillie au bord d’un chemin, non, mais un véritable repère. Une constance là où tout s’effritait autour de lui, une trêve inattendue entre l’homme qu’il était devenu et celui qui, chaque huitième jour du septième mois de l’année, osait encore penser à ce qu’il aurait pu être.
— Mademoiselle Orsby.
Elle s’arrêta net, puis pivota sur elle-même pour lui faire face. Ses traits trahissaient une surprise sincère, assurément troublée qu’il ne la retienne plus que nécessaire.
— O-Oui ?
— Vous êtes insupportable.
Ses lèvres se courbèrent aussitôt d’un sourire aussi fier qu’adorable. Finn réduisit la distance qui les séparait, puis glissa délicatement la fleur entre les mèches d’une de ses tresses. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix ne fut plus qu’un murmure :
— Mais c’est probablement le genre de choses qu’elle aurait aimé que je fasse.
Le sourire de la fille s’évapora, remplacé par un trouble bien plus marqué. Elle bafouilla quelques mots incompréhensibles, sa main cherchant fébrilement à constater son œuvre mais elle effleura surtout la sienne dans le processus. Elle recula aussitôt, les joues pourpres.
— Evanna.
Une voix tranchante interrompit leur échange feutré, et Perkins apparut soudain dans son champ de vision. La mâchoire crispée, il attrapa le bras de sa compagne et la tira en arrière avant de se tourner dans sa direction pour lui lancer un regard assassin.
— Ne lui adressez plus jamais la parole.
— Quoi ? Non mais tu te fous de moi, Eliott ?! protesta-t-elle en se dégageant de sa poigne. Pour qui tu te prends, je fais encore ce que…
— D’accord.
La confirmation de Finn tomba comme une lame. La fille resta figée sur place, son regard glissant plusieurs fois jusqu’à lui avant de revenir à Perkins. L’incrédulité s’y mêlait à la colère, et cette colère à quelque chose de plus profond encore. Puis, la fureur la quitta lentement. Elle se transforma en un vide plus amer qu’il reconnut aussitôt pour l’avoir souvent expérimenté. De la lassitude, peut-être… ou bien une forme de résignation feinte.
— Bien. Puisque vous savez toujours tout mieux que tout le monde, tous les deux.
Tournant les talons, elle repoussa Perkins lorsqu’il tenta de la retenir.
— Evy… soupira-t-il. Allez quoi, le prends pas comme ça. C’est pour ton bien.
— Tu sais quoi, Eliott ? Toi qu’as jamais eu envie de parler, c’est vraiment pas le moment de vouloir commencer.

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