Chapitre 48 (Evanna)
La colère n’avait pas disparu.
Elle s’était simplement tue, n’embrasant plus rien d’autre que son esprit bouillonnant. Pourtant, chacun de ses pas trahissait une tempête contenue sous une couche de non‑dits. Celle‑là même qu’elle avait tant de fois voulu briser, mais que son cher Élite s’était toujours acharné à minimiser l’importance.
Car si Evanna devait être honnête, toutes ses tentatives pour discuter avec lui s’étaient toujours heurtées au même mur. À chaque fois, il éludait, fuyait, ou la faisait taire par un baiser. Il ne savait pas la gérer autrement qu’en la muselant, et jusqu’à présent, cela ne lui avait jamais vraiment posé problème. Son refus de la confronter avait quelque chose de logique : il ne voulait pas voir ce qu’elle était devenue, se raccrochant désespérément à celle qu’elle était avant.
Mais ce qu’il venait de faire, Evanna ne parvenait pas à l’accepter. Pas cette façon de décider pour elle, ce ton, cette autorité qui n’avait rien à faire entre eux. Qu’il ne veuille pas la voir vraiment était un fait, mais qu’il cherche à la contrôler comme s’il savait mieux qu’elle ce dont elle avait besoin ? Non. Il n’en avait aucun droit.
— Evy, allez, parle-moi…
— J’ai rien à te dire.
Concentrée sur sa marche, Evanna accéléra le pas. Pour mettre de la distance entre eux, peut-être, mais surtout entre elle et ce qu’elle ressentait. La végétation alentour se refermait sur eux comme un couvercle humide, et rendait l’air plus lourd à mesure qu’ils approchaient de leur destination. C’est sur son arrivée là-bas qu’elle décida de se focaliser, tentant vainement d’oublier ce qu’Eliott s’acharnait à lui rappeler.
— Tu peux pas m’en vouloir de vouloir te protéger, bordel, Evy.
— Eliott, lâcha-t-elle en s’arrêtant pour lui faire face. Dans moins d’une demi‑heure, je vais arriver au laboratoire où se trouve le frère que je n’ai pas vu depuis six ans, emprisonné dans une cuve pour que la divinité qui a pris possession de son corps ne se réveille pas. Tu crois vraiment que j’ai envie de régler nos petits problèmes maintenant ?
— Non, mais…
— Alors s’il te plaît, fais-moi plaisir et laisse tomber, d’accord ? On en parlera plus tard.
Il resta figé un instant, son regard d’azur fouillant le sien avec attention. L’envie d’argumenter passa dans ses yeux, mais il finit par hocher la tête et se pencha en avant pour l’embrasser. Elle lui rendit son baiser avec sincérité, un mélange d’amour et de tendresse qu’elle ne voulait plus jamais lui refuser.
— Merci… murmura-t-elle.
Ils reprirent leur route main dans la main, rejoignant ceux qui les avaient dépassés. Les deux prisonniers suivaient Sarah et Christie qui ouvraient la marche, surveillés de près par Yann. Tous progressaient lentement mais sûrement entre les arbres, le pas alourdi par la fatigue et l’humidité du sous-bois. Plus personne ne parlait. Seul résonnait leur souffle court et le bruissement régulier de leurs bottes, le reste s’effaçant sous le couvert des feuillages.
Après un dernier effort, la silhouette du laboratoire émergea enfin. Partiellement dissimulé sous la végétation, il semblait presque avalé par la forêt, et le cœur d’Evanna se serra dans sa poitrine. Le béton gris mangé par la mousse, les vitres sales, les pavés à demi enfouis sous les feuilles… tout était là, comme si rien n’avait bougé depuis sa dernière visite.
Comme si elle n’avait jamais quitté cet endroit.
*
À leur arrivée, Kaz les mena à travers un dédale de couloirs jusqu’à une ancienne salle d’analyse. Une grande table métallique trônait en son centre, débarrassée du matériel qui l’avait un jour recouverte et qui avait été entassé contre les murs. Evanna le rejoignit de l’autre côté. Elle se retint de lui sauter dans les bras et se contenta d’un regard appuyé pour s’assurer que tout allait bien. Il le lui confirma d’un simple hochement de tête, puis interrogea Eliott du regard.
— RAS, chef, lâcha ce dernier en se hissant sur un meuble.
— Tout est là, m’sieur ! intervint Sarah en laissant tomber l’intégralité du contenu de son sac sur le plan de travail. Maintenant, j’aurais juste besoin du répulseur d’âme et de…
L’adolescente désigna leur prisonnier d'un signe de tête, lequel ne réagit pas un seul instant à tous les regards posés sur lui.
Solliciter l’aide du président avait été une idée d’Eliott, avait cru comprendre Evanna – même si elle ne saisissait toujours pas ce qui l’avait poussé à croire qu’il les aiderait. Elle avait beau avoir gardé espoir le concernant, s’imaginer qu’il puisse se contenter de coopérer sans calculs ni arrière-pensées relevait d’un optimisme auquel elle avait renoncé depuis longtemps.
Le silence flottait encore dans la salle lorsqu’une brise légère mais insistante frôla sa joue. Profitant du brouhaha qui revenait peu à peu, Evanna balaya les alentours et trouva bien vite ce qu’Erin avait voulu lui montrer.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-elle à Kaz.
L’ancien directeur de l’Élite n’eut pas besoin de suivre la direction de son doigt pour comprendre ce à quoi elle faisait allusion. Il hésita un instant, puis se détourna de Sarah pour s’approcher de la boîte à chaussures qu’elle avait repérée. Il l’ouvrit sans brusquerie et attrapa l’une des cassettes à l’intérieur, qu’il finit par lui tendre.
— Je les ai trouvées dans une chambre d’enfant, il y a quelques jours.
Par chambre d’enfant, Evanna comprit sans mal ta chambre. Elle tenta désespérément de faire remonter un souvenir ou une image de cette période de son existence, mais comme toujours, rien ne lui vint. Juste ce brouillard épais et lisse, comme si sa vie n’avait véritablement commencé que le jour où Erin s’était manifestée.
— Je me suis dit que tu aimerais peut-être les visionner, alors j’ai install…
— Ne les regardez pas.
Aussi froide que tranchante, la voix qui avait résonné derrière elle s’insinua dans les moindres recoins de son être. Et aussi sûrement que la nuit remplace le jour, le silence se propagea dans la salle. Dans cette immobilité soudaine, Evanna sentit tous les regards converger vers elle, puis vers celui qui venait de s’exprimer. Elle se retourna lentement pour lui faire face, les yeux plongés dans son regard d’acier.
Finn Weber ne bougeait pas. Son visage était aussi lisse et impénétrable que d’ordinaire, mais ses épaules trahissaient une tension assez inhabituelle pour qu’elle la remarque. Une assurance qui aspirait à ne rien laisser paraître, mais qui lui murmurait qu’il se positionnait en gardien des secrets de sa chère Académie. Et c’était précisément ce ton, cette manière de contenir l’indicible sans jamais fléchir, qui la poussa à resserrer ses doigts autour de la cassette.
— Je vous demande pardon ?
— Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir ce qu’elles contiennent.
— Que contiennent-elles ?
Un silence de sa part, et c’est tout ce qu’il fallut pour que le monde s’efface autour d’eux. Bientôt, elle ne vit plus que lui, sa respiration saccadée retenue de force dans sa poitrine. Il restait peut-être de marbre pour les autres, mais elle le voyait bien clairement désormais. Sa carapace craquelait à vue d’œil, aussi sûrement que son cœur à elle menaçait d’exploser sous la pression qu’il lui imposait.
Devant son absence de réponse, Evanna retira la cassette de son étui.
— Non, Evanna, ne faites pas ça !
Elle s’arrêta net, troublée par le pas qu’il venait de faire vers elle. Mais si cette perte de contrôle était déjà inhabituelle, ce furent surtout ses paroles qui achevèrent de la perturber. Evanna. Il l’avait appelée Evanna.
Le cœur au bord du gouffre, Evanna se dirigea vers le téléviseur. S’il refusait de lui répondre, alors elle n’avait d’autre choix que d’apprendre la vérité par elle-même – et tant pis s’il avait mis de côté sa fierté légendaire pour la supplier de ne pas le faire.
— Mademoiselle Orsby, vous perdrez bien plus que vous ne gagnerez.
Mais il était trop tard.
L’espace d’un instant, seul résonna le bruit sec d’une cassette qu’on insère, suivi du cliquetis mécanique d’un lecteur qui l’avale. Puis, les premières images apparurent. Elle s’était attendue à découvrir d’autres preuves de manipulation, peut-être une archive clinique ou une vidéo documentant ce qu’on lui avait fait, mais ce qu’elle voyait à l’écran était tout autre.
Des images de son enfance.
De simples souvenirs que son esprit se remémorait encore parfois, et qui l’aidaient à tenir dans cette vie qui était la sienne. Les aventures de deux enfants insouciants, leur cabane dans les arbres, leurs déambulations dans les forêts de Sadell… tout y avait été compilé comme le plus précieux des trésors.
Mais si leur complicité n’était plus à prouver, elle demeurait des plus bouleversantes. Car si Evanna reconnaissait chacun des lieux qu’elle voyait défiler devant ses yeux, si elle se reconnaissait, elle, enthousiaste, intrépide et un peu naïve… elle ne reconnaissait jamais Thomas. Non, à sa place, un garçon à la chevelure blonde et à l’air sérieux, le visage illuminé par deux yeux aussi froids que l’acier.
Un regard qu’elle ne connaissait que trop bien.
Un regard qu’elle pouvait en ce moment-même sentir peser sur elle.

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