Chapitre 49 (Evanna)

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Ce n’était pas Thomas.

Cela n’avait jamais été lui.

Les images défilaient toujours sous ses yeux, mais l’esprit d’Evanna s’en était détaché. Il s’acharnait à lui restituer ce qu’il avait si longtemps tenté de lui dissimuler, dissipant peu à peu le brouillard épais qui avait recouvert cette part d’elle qu’elle croyait perdue.

L’exercice était insoutenable. Non seulement elle se remémorait un pan entier de son existence, mais elle comprenait aussi que tout ce qu’elle croyait avoir partagé avec Thomas n’avait jamais existé – ou du moins pas comme elle se l’était imaginé.

Les sentiments qu’elle lui portait, les souvenirs auxquels elle s’était accrochée… chaque geste, chaque mot, chaque silence désormais contaminés par le doute. Elle avait projeté sur lui ce qu’elle voulait y voir, superposé des traits, des intentions, une voix… et elle l’avait aimé pour ça. Elle avait fait peser sur ses épaules un poids qu’il n’avait jamais eu à porter. Un poids qui l’avait poussé à la quitter, et qui l’avait mené jusque dans cette cuve dans laquelle il était prisonnier. Et lui

— Vous le saviez… Vous le saviez depuis tout ce temps, et vous ne m’avez rien dit.

Rien. Pas un mot. Evanna se retourna pour lui faire face, le cœur au bord de l’éclatement. Son visage conservait ce calme implacable, mais son regard ne pouvait plus mentir.

Non, c’était trop dur pour elle. Il fallait qu’elle parte. L’air se faisait de plus en plus rare, chargé d’attentes et de regards qu’elle sentait peser sur elle sans même les croiser. Tout son corps criait de fuir – cette scène, cette vérité, cette honte muette qui lui collait à la peau.

Elle ne voulait plus être observée. Elle ne voulait plus être cette silhouette vacillante écrasée sous le poids de ce qu’elle venait de comprendre, avec tous ces yeux emplis de pitié rivés sur elle. Un sanglot la prit à la gorge mais elle le ravala, ses jambes s’efforçant de la mener là où plus personne ne pourrait la juger.

— Mademoiselle Ors…

— Non, taisez-vous.

Le simple son de sa voix suffit à la faire vaciller. Prise de vertige, elle se raccrocha à l’embrasure de la porte pour ne pas s’effondrer.

— Ce que vous avez vu n’est que la représentation d’un passé depuis longtemps révolu, Mademoiselle Orsby. Ne le laissez pas vous atteindre.

Un rire cynique lui échappa. Et si sa poitrine ne s’était pas si douloureusement contractée en réponse, Evanna aurait même douté qu’il avait surgi de ses propres entrailles.

— Vous me faites rire.

Abandonnant l’idée de fuir, elle tourna plutôt les talons pour lui faire face.

— J’en ai assez de votre mauvaise foi. Un passé depuis longtemps révolu, non mais vous vous foutez de moi ? De toutes les personnes sur cette terre, vous êtes bien le dernier à pouvoir me tenir ce genre de discours. Comment osez‑vous ? siffla-t-elle, un doigt accusateur pointé dans sa direction. Vous qui êtes littéralement obsédé par lui. Vous qui vous laissez guider par ce besoin viscéral de ramener votre mère à la vie. Par cette obsession stupide de surpasser votre père sans jamais vous soucier du monde alentour. Et vous osez me dire que le passé est révolu ? Mais vous vivez littéralement dedans, Monsieur Weber !

Un bruit sourd claqua dans l’air, résonnant dans la pièce comme une détonation étouffée. Elle ne quitta pas des yeux celui qui venait de frapper la table, son regard glacial brillant d’une rage vive et acide.

— Ma mère n’appartiendra jamais au passé, vous entendez ? lâcha-t-il d’un air menaçant. Pas tant qu’il restera la moindre possibilité, aussi infime soit-elle, de la ramener. Et soyez certaine que je n’hésiterai pas une seule seconde à la saisir lorsqu’elle se présentera. Quelle – qu’elle – soit.

Sa voix claqua, mordante et acérée.

— Mais vous, Mademoiselle Orsby… Vous, vous appartenez à un passé qui m’est révolu. Vous n’êtes ni mon présent ni mon avenir, et ne le serez jamais. Au mieux, un moyen d’arriver à mes fins. Un simple outil que j’utiliserai dès l’instant où je me libérerai de ces chaînes. Mais continuez à vous bercer d’illusions, allez-y. Que vous refusiez de le voir arrange mes affaires, après to…

— Je ne pense pas être celle qui a besoin d’ouvrir les yeux.

Le silence retomba, mettant un point final à une tirade certes bien construite mais noyée dans le déni. Evanna avait parlé d’un ton calme et assertif, mais un feu inextinguible grondait en elle. Elle en avait assez. Assez de le ménager. Assez d’attendre qu’il soit prêt.

— Je vais vous le répéter, alors veillez à bien m’écouter cette fois-ci, d’accord ?

Elle s’avança lentement vers lui, chacun de ses pas claquant contre le sol.

— Vous ne la ramènerez jamais, Monsieur Weber.

— Ne me sous-estimez pas.

— Loin de moi cette idée, vraiment. Je fais simplement preuve de logique. Vous savez, celle que vous chérissez plus que tout mais qui vous manque cruellement dès qu’il s’agit d’elle.

Sans jamais baisser les yeux, Evanna s’arrêta à sa hauteur et glissa une main dans la poche intérieure de son manteau. Elle en ressortit son dossier médical et le balança sur la table, avant de s’éloigner en direction de la boîte à chaussures. Sans un mot, elle attrapa la dernière cassette, celle dont l’écriture tranchait avec les autres.

— C’est votre écriture, n’est-ce pas ? Inutile de répondre, je sais que c’est la vôtre, enchaîna-t-elle en la déposant à son tour devant lui. Vous savez, je me souviens de tout, désormais. Par exemple, j’adorais mon caméscope. Je l’emmenais partout. Non seulement pour garder une trace de nos aventures, mais aussi parce qu’il me donnait du courage, surtout lorsque vous êtes reparti à Mosley… C’est pour cette raison que, ce soir-là, je l’ai pris avec moi.

Elle soupira et prit appui sur la table.

— C’était vraiment idiot de votre part, vous savez. Si vous aviez pris le temps de la regarder avant de la ranger, cette cassette, vous auriez tout de suite su ce qui s’était passé. Pourquoi j’avais disparu. Et surtout, pourquoi il vous est impossible de la ramener à la vie.

— Arrêtez.

— Tout comme vous l’auriez su si vous aviez lu mon dossier, d’ailleurs.

— Taisez-vous.

— Eh bien quoi, Monsieur le Président ? La vérité serait-elle trop dure à entendre ?

— Je…

— Vous n’avez pas ouvert ce foutu dossier parce que vous saviez déjà au fond de vous ce qu’il contenait, Monsieur Weber ! rugit-elle de colère. Vous ne l’avez pas ouvert parce que vous saviez que votre vie n’aurait plus eu aucun sens si vous le faisiez ! Parce qu’après tout, que resterait-il du grand Finn Weber sans ses objectifs, n’est-ce-pas ? À quoi consacrerait-il sa vie s’il n’avait plus aucun but à atteindre ?

Sans aucune douceur, Evanna ouvrit son dossier médical et le plaqua devant lui.

— Regardez la vérité en face, Finn. Vous ne la ramènerez tout simplement jamais.

Un silence s’abattit, dense, irrespirable, juste assez long pour que ses mots s’impriment.

— Parce qu’elle est déjà là.

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