Chapitre 50 (Finn) (1/2)
Assis bien droit sur le canapé, Finn lisait un livre d’introduction à la logique. Il faisait toujours attention à sa posture quand il lisait. C’était important. Les grands lecteurs savaient lire sans s’avachir. Mais si sa lecture le passionnait, son regard finissait toujours par glisser sur le petit cadre qui trônait fièrement sur la table basse.
La photo avait été prise le matin même. Sa mère souriait dessus. Lui aussi, pour une fois. Elle l’avait posée là, puis lui avait demandé de l’attendre jusqu’à son retour. Qu’est-ce qu’il était heureux d’être ici. Il savait que c’était mal, mais son cœur avait battu un peu plus fort dans sa poitrine lorsque son père avait accepté qu’il la rejoigne à Sadell. Vivre à Mosley était des plus intéressants, bien sûr, mais il y avait perdu tout intérêt depuis qu’elle n’y résidait plus.
Oui, c’était auprès d’elle qu’il voulait être. Elle, et seulement elle.
Pour autant, Finn n’était pas idiot. Il savait que sa mère était malade. Très malade. Il savait aussi que, le jour où sa santé s’aggraverait, il serait contraint de rentrer à Mosley. Mais même s’il ne l’avouerait jamais à personne, il nourrissait cet espoir silencieux, fragile et tenace : celui de rentrer à la maison avec elle une fois qu’elle serait guérie. Après tout, l’Académie avait les meilleurs chercheurs et les plus brillants scientifiques… ils trouveraient forcément une solution.
Un cri strident l’arracha soudain à ses pensées. Il sursauta, avant de tourner la tête vers la pièce d’à côté. Là, une petite fille courait, sautait et secouait des peluches dans tous les sens. Maman lui avait dit qu’elle était la fille de sa meilleure amie et du médecin qui s’occupait d’elle. Apparemment, elle avait omis de lui préciser qu’elle était aussi bruyante qu’un champ de bataille.
Plusieurs minutes passèrent durant lesquelles Finn se replongea dans sa lecture. Le chapitre du jour portait sur les paradoxes logiques et les raisonnements déductifs – un terrain qu’il affectionnait particulièrement. Il aimait la façon dont tout finissait par s’imbriquer, comme les pièces d’un puzzle parfaitement ficelé. À mesure qu’il lisait, son esprit se détachait du monde autour de lui. Il n’y avait plus de bruit, plus de voix criarde au loin. Il y avait seulement les mots, les schémas mentaux qu’ils formaient dans sa tête, et cette impression grisante de se sentir plus intelligent.
Il aimait cette sensation.
Celle d’être en avance.
— Tu lis quoi ?
La question tomba dans son univers comme une pierre dans une eau parfaitement calme. Relevant la tête, Finn vit la petite fille le dévisager de ses grands yeux curieux. Sans attendre de réponse, elle tenta de grimper sur le canapé. Elle planta un coude, puis un autre, glissa, s’accrocha, manqua de tomber. Mais elle persista. Et enfin, elle finit par se hisser à côté de lui, ses pieds battant dans le vide.
— Erin m’apprend à lire aussi ! annonça-t-elle fièrement.
— Je sais déjà lire, déclara-t-il. Et depuis l’âge de quatre ans, si tu veux tout savoir.
Elle écarquilla les yeux, avant de faire la moue.
— Mais moi, j’ai déjà cinq ans, se plaignit-elle. Et je sais lire que quelques phrases…
— Ça, c’est parce que tu es une petite chose stupide.
Ses yeux clignèrent comme deux petites lanternes qu’on aurait secouées dans le noir.
— Pourquoi tu dis ça ?
Il ne répondit pas, préférant tourner une page de son livre dans l’espoir qu’elle s’en aille, mais elle ne fit rien d’autre que d’éclater d’un rire cristallin.
— Tu veux jouer avec moi ? Tu verras, je suis une petite chose amusante aussi !
Vraisemblablement, remarquer que ce sobriquet n’avait rien de flatteur était trop difficile pour elle. Son regard se perdit un instant sur sa bouille angélique. Mais avant qu’il ait le temps de répondre quoi que ce soit, elle bondit du canapé et courut jusqu’à un coffre posé dans un coin de la pièce. Elle l’ouvrit avec fracas, fouilla un moment, puis en sortit une épée en plastique et un bouclier abîmé. Elle s’accapara ensuite le costume du méchant, avant de trottiner jusqu’à lui pour déposer le reste des accessoires.
— Tiens ! Toi, tu seras le héros.
Elle repartit aussitôt, le poing brandi en avant pour affronter des ennemis imaginaires et hurler des ordres absurdes à des compagnons invisibles.
Levant les yeux au ciel, Finn reprit sa lecture là où il l’avait laissée. Mais si tout dans son attitude portait à croire qu’il s’était replongé dedans, son regard ne cessait de discrètement dériver jusqu’à elle. À tel point qu’il finit par la regarder jouer sans plus se soucier de son livre, absorbé par le spectacle absurde qu’elle lui offrait. Du moins jusqu’à ce qu’un picotement étrange se mette à lui brûler la peau.
Adossée au montant de la porte, sa mère se tenait là, les mains jointes devant elle et un sourire tendre aux lèvres. Elle le contemplait en silence avec cet air aimant qui le faisait toujours vaciller, même quand il tentait de l’ignorer.
— M-Mère ?
Puis, il réalisa ce à quoi elle venait d’assister. Pris sur le fait, ses oreilles s’empourprèrent et il se jeta à corps perdu dans sa lecture. Elle rit doucement, avant que le froissement de sa robe ne lui fasse deviner qu’elle approchait.
— Va la rejoindre, mon chéri, l’encouragea-t-elle en s’agenouillant devant lui.
— Je dois étudier, Mère.
— Oh, je sais bien que tu dois étudier, mon cœur, répéta-t-elle d’un air presque théâtral. Mais regarde-la, on ne peut tout de même pas la laisser seule, si ? Il n’y a aucun autre enfant ici, et elle n’a jamais personne avec qui s’amuser. Tu voudrais bien faire ça pour elle ?
Finn jeta un coup d’œil discret en direction de la chambre, avant de revenir vers sa mère. Son regard était doux, patient et, s’il devait l’évaluer, un peu trop bienveillant pour être honnête. La petite tornade d’à côté n’avait besoin de personne pour s’amuser, c’était évident. Elle parlait à voix haute, imitait plusieurs personnages à la fois, faisait des bruitages de sabres et des déclarations de victoire. Elle vivait un spectacle dont elle était la seule spectatrice et surtout la seule actrice, une petite chose bruyante mais parfaitement autonome.
Non, en réalité, ce que venait de lui offrir sa mère, c’était une excuse parfaite. L’occasion d’aller s’amuser, pour une fois, sans pour autant renier le garçon intelligent qu’il voulait être. Elle s’était contentée de lui tendre la main, comme elle le faisait toujours. Et c’était cela, en vérité, qui le faisait se sentir si bien avec elle. Elle voyait ce que les autres ne voyaient pas sans jamais le lui arracher de force ou le nommer à sa place. Elle laissait toujours les portes entrouvertes, juste assez pour qu’il puisse décider seul d’y entrer ou non.
— D’accord, Mère. Puisque vous insistez.
Elle sourit avec douceur, mais sa tendresse s’évapora au moment même où elle lui arracha son livre des mains pour le jeter à terre. Elle le couvrit de baisers en riant, et son parfum l’enveloppa aussitôt comme une promesse qu’il n’aurait jamais voulu voir disparaître.
— Mère, voyons ! s’offusqua-t-il.
Mais après un rapide coup d’œil aux alentours et une tentative tout aussi futile de reprendre contenance, Finn céda à la tentation. Il sauta dans ses bras et l’enlaça sans retenue, appréciant enfin, et après des mois de séparation, le doux contact de sa peau contre la sienne.
Mais elle se mit à tousser.
Une toux sèche et douloureuse, plus forte qu’il ne l’aurait cru.
— Mère ?
— Ça va, mon chéri, le rassura-t-elle. Va prendre soin d’elle, d’accord ?
Finn hésita un instant, le regard accroché au sien. Il finit par hocher la tête et se détourna lentement d’elle, sans savoir s’il obéissait à sa mère ou s’il fuyait ce qu’il venait d’entendre.
*
Aveugle.
Il avait été aveugle.
Pourtant, petit, Finn s’était accroché à l’idée que tout était encore possible. Il avait échafaudé mille scénarios pour se convaincre que sa mère pouvait être encore en vie, ou encore mille autres où il la sauvait. Mais jamais… jamais une seule seconde il n’avait imaginé que sa petite chose stupide puisse s’être sacrifiée pour elle.
Parce qu’après tout, il n’avait rien su de ce qu’Anderson et son paternel tentaient de faire, à l’époque. Tout ce qu’on lui avait dit après qu’il fut rentré à Mosley était que sa mère allait revenir à la maison dans peu de temps, et qu’elle passerait ses derniers instants avec eux. Mais elle n’était jamais revenue. Et quand il avait supplié son père de l’emmener avec lui à Sadell pour, au moins, revoir la petite fille… il ne l’avait pas trouvée non plus.
« C’est tout ce que tu mérites », lui avait-il dit.
« Rien de tout cela ne serait arrivé si tu n’étais pas venu au monde ».
« Elles seraient encore en vie si tu n’avais pas été là ».
Et il s’était retrouvé seul.
Il avait grandi au travers d’un père détestable avec la certitude gravée dans les os que les deux seules personnes à qui il tenait vraiment l’avaient abandonné. Oh, il ne leur en avait pas voulu, loin de là – aucune d’elles n’avait voulu mourir. Mais il en avait souffert. Et s’il pensait que la douleur avait fini par disparaître avec le temps, elle avait resurgi à l’instant même où il avait appris qu’elle était en vie. Et cette fois, ce n’était plus seulement la peine qui l’avait dévoré. C’était la colère et le mépris. Car si elle était toujours vivante, alors cela signifiait qu’elle l’avait délibérément laissé derrière au moment où il avait eu le plus besoin d’elle.
Et il n’avait plus vu que ça.
Il avait préféré tout enfouir : l’enfant en lui, la tendresse, le manque… enterrés sous des couches d’orgueil et de certitudes. Elle l’y avait aidé, d’ailleurs, en ne se souvenant plus de lui malgré sa promesse de ne jamais l’oublier. Et lorsqu’il avait finalement compris qu’elle ne l’avait pas abandonné, mais avait reporté leur lien sur son frère adoptif, il était trop tard pour tout avouer. Il aurait pu, sans doute. Mais pourquoi briser le dernier espoir auquel elle se raccrochait encore ? C’était de son frère qu’elle avait désormais besoin – plus de lui.
Allongé sur sa paillasse de fortune, Finn soupira largement. Malgré l’obscurité presque totale, le sommeil refusait de venir. Il avait beau fermer les yeux, réguler sa respiration, compter les battements de son cœur... rien n’y faisait.
Tout était trop silencieux, ou plutôt trop bruyant. À quelques mètres de lui, Dellis respirait doucement dans son sommeil. Une cadence régulière et rassurante pour certains, mais qui ne faisait rien d’autre que l’agacer. Un peu plus loin, un bourdonnement mécanique, comme une note électrique dissonante. Puis un froissement léger, comme un tissu qu’on déplace ou une manche qu’on ajuste… probablement celle de leur geôlier.
Finn ne bougea pas. Il resta figé, les mâchoires serrées et les poings crispés, jusqu’à ce que, dans le silence assourdissant de la pièce, une conversation au-dehors parvienne jusqu’à lui.
— Grant est avec elle ?
— Ouais…
— Tu crois pas que ça aurait dû être toi, plutôt ?
— Honnêtement, j’sais même plus c’que j’crois, Yann. J’ai pas l’impression que ce soit d’moi, dont elle a besoin. Et puis c’est pas comme si j’savais quoi lui dire, de toute façon.
— Désolé, mon pote…
Soupirant d’exaspération, Finn ferma les yeux dans l’espoir que les voix se dissolvent. Étonnamment, cela sembla fonctionner. Elles devinrent bien vite un murmure, puis un souffle. Et sans même qu’il le réalise, son corps glissa dans l’inconscience.

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