Chapitre 51 (Evanna) (1/2)

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Le vent portait encore l’écho des révélations.

Assise sur un promontoire rocheux, Evanna laissait ses jambes se balancer dans le vide sans se soucier des cailloux qui glissaient parfois sous ses bottes. En contrebas, la forêt étendait ses veines sombres jusqu’à l’horizon. Les arbres formaient un tapis ondulant de feuillages enchevêtrés, ponctués de trouées claires où la lumière de la lune se frayait un passage. Et beaucoup plus au nord, presque indistinct… l’éclat miroitant de la mer.

Fermant les yeux, Evanna inspira profondément. L’air avait ce goût sauvage qu’elle n’associait à rien de précis, mais qui éveillait en elle une impression familière. Et il y avait du silence, surtout. Pas celui oppressant qui précède les drames ou les cauchemars éveillés, non. Un silence plein et habité, qui lui faisait comprendre pourquoi il avait choisi ce lieu.

— C’est Thomas, pas vrai ? C’est lui qui t’a montré cet endroit.

Un petit rire émergea sur sa droite. Assis à côté d’elle, Kaz fixait l’horizon, là où la noirceur de la mer se perdait dans le ciel étoilé. Il l’abandonna un instant pour lui lancer un regard en coin, l’air faussement coupable.

— Je suis découvert.

Evanna lui rendit le sourire qui s’était esquissé sur ses lèvres. Tous deux restèrent un moment à admirer le spectacle qui se dessinait sous leurs yeux, perdus dans leurs pensées.

— Je suis là si tu as envie de parler.

— Je sais.

Le silence revint, bercé par le souffle du vent et l’ululement des chouettes en contrebas. Il n’y avait rien eu de dur dans la voix de Kaz. Rien de curieux non plus – seulement cette forme discrète de présence qu’il avait toujours su doser.

— Crois-moi, j’en ai envie, mais… je dois avouer que je sais pas par où commencer, lâcha-t-elle dans un soupir. C’est vrai, quoi, qu’est-ce que je devrais traiter en premier ? Le transfert affectif ou le fait que les gens se permettent encore de disposer d’informations me concernant comme bon leur semble ?

Évidemment, par gens, Evanna faisait référence à lui.

— Quand as-tu appris la vérité sur Erin ?

— L’année dernière, quand je me suis infiltrée dans le bureau du président, répondit-elle. J’y ai trouvé mon dossier médical, ainsi que celui de toutes les personnes sur qui il avait tenté de ramener sa femme à la vie. J’ai rien dit parce que j’avais la sensation que c’était à… lui de l’apprendre en premier. C’est ce qu’Erin voulait aussi, enfin quand il serait prêt… Et maintenant, non seulement j’apprends que j’ai transposé toute mon affection pour lui sur Thomas, mais aussi qu’il le savait depuis le début sans rien m’en dire.

Sa gorge se serra à la pensée de ce qu’elle avait infligé à son frère, et un sanglot éclata. Ses pleurs se mêlèrent à la sérénité de la nuit, emportés vers les cieux par le vent.

— C’est pas possible, je suis tellement horrible…

— Tu n’es pas horrible, Evanna.

La voix de Kaz résonna dans son cœur – calme, clinique, mais infiniment douce.

— Tu as vécu une expérience traumatisante, et il n’est pas rare que ce genre de transfert affectif ait lieu à la perte d’un être cher, surtout chez un enfant. C’est un mécanisme de survie. Tu t’es raccrochée à ce qui te restait, voilà tout. Un visage, un geste, une sensation familière. Mais tu n’as rien inventé.

Il marqua une pause, son regard sombre tourné vers l’obscurité paisible de la nuit.

— Tu as simplement comblé un vide, et ce vide s’est transformé en amour.

Evanna demeura silencieuse, les joues imbibées de larmes. Pas parce qu’elle doutait de ses paroles, mais parce qu’elles l’atteignaient d’une manière étrangement rassurante.

— P-Pour Thomas… ?

— Pour Thomas, répéta-t-il sans hésiter.

Kaz tourna la tête vers elle, ses lèvres s’étirant en un sourire affectueux.

— Je n’ai jamais vu un amour aussi sincère entre deux personnes, Evanna. Et crois-moi, si tu avais assisté à ne serait-ce qu’une partie de notre périple, tu saurais que ce qu’il ressent pour toi équivaut au minimum à ce que tu ressens pour lui. Il n’a aucun ressentiment pour toi. Il t’aime, tout simplement. Parce que tu es sa grande sœur.

Le cœur d’Evanna chuta dans sa poitrine, balayant sur son passage toute trace de honte et de culpabilité pour ne laisser que le souvenir intact de son frère, enthousiaste et aimant. Des souvenirs datant de bien après les évènements du laboratoire. Des souvenirs qu’elle avait créés avec lui, librement, et qui n’appartenaient qu’à eux.

Du bout des doigts, elle essuya ses larmes et esquissa un sourire fragile.

— Merci, Kaz. Je crois que… que j’avais vraiment besoin d’entendre ça.

Le silence revint, mais il n’avait plus la même texture. Ce n’était plus le silence du chagrin ou de l’effondrement, c’était celui de l’apaisement. Evanna inspira profondément, comme pour sceller en elle cette éclaircie. Son regard se perdit un instant sur l’obscurité mouvante de la mer, avant de revenir vers les feuillages endormis à leurs pieds. Puis un claquement sec fusa dans la nuit. Elle se redressa aussitôt, l’oreille tendue. Un autre coup suivit, puis d’autres encore : des tirs.

Kaz se leva d’un bond, lui tendant la main pour l’aider à se relever.

— C’est le laboratoire, lâcha-t-il. Vite.

Ils s’élancèrent dans la nuit, leurs pas précipités écrasant les feuilles humides tandis qu’ils se laissaient guider par les éclats lointains d’un affrontement qu’ils n’auraient jamais dû entendre. Enfin, le bâtiment apparut entre les troncs, baigné de lumière froide et ponctué de cris. Et alors qu’elle s’y précipitait, un coup derrière la tête la fit s’effondrer au sol.

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