Chapitre 51 (Evanna) (2/2)
— Evanna… Éveille-toi… Evanna…
L’esprit engourdi, Evanna cligna des paupières pour dissiper la brume épaisse de son inconscience. Une lumière pâle l’aveugla aussitôt, se réfractant contre le pelage argenté de Šamana. La louve veillait sur elle à quelques centimètres de son visage, son museau glissant contre sa joue dans un geste doux et maternel.
Un vertige la prit lorsqu’elle se redressa. Ses poignets la brûlaient, lacérés par une corde trop rugueuse. La lumière matinale baignait la cour du laboratoire dans une scène figée qu’elle espérait naïvement irréelle : tous ses amis hissés à genoux, eux aussi ligotés. Des soldats de l’Académie les surveillaient, armes levées, comme sculptés dans un cauchemar éveillé.
— Evy ! résonna la voix d’Eliott. Bordel, ça va ?!
— Ferme-la, toi !
Le bruit sourd d’un coup de crosse porté au visage la fit sursauter. Elle le vit vaciller, puis se plier en deux quand le soldat l’affubla de plusieurs coups au ventre.
— Eh ! s’entendit-elle hurler. Laissez-le tranquille !
Elle rampa vers lui sans réfléchir, ses genoux traînant dans la terre mêlée de son sang. À côté, Christie pleurait contre Yann, ses épaules secouées de sanglots silencieux. Lui gardait ses mains liées contre elle, luttant contre la culpabilité et le regret qui rongeaient ses traits. Sarah se trouvait derrière eux, immobile. Ses yeux semblaient vides, mais elle y remarqua une peur refoulée qui vibrait jusque dans le moindre battement de ses cils. Et Kaz, lui, était évidemment le plus calme de tous. Il ne cillait pas, mais son corps était tendu vers un point fixe qu’il ne lâchait pas du regard.
Evanna l’imita, assez pour apercevoir leur prisonnier un peu plus loin… ou plutôt celui qui ne l’était plus. Entouré d’officiers et d’une Jade au sourire insolent, il se tenait droit, figé dans un calme absolu. Plus d’hésitation, plus de faille. Juste cette autorité souveraine qu’elle avait cru voir s’effondrer en sa présence, ce masque impassible qu’elle avait pensé briser. Mais non. Il était là, entier… le Président de l’Académie, celui qu’elle avait rencontré un an auparavant dans le silence du mausolée.
Tout l’affirmait : la posture redevenue impériale, cette manière de contrôler jusqu’à l’air autour de lui… Elle l’avait cru affaibli, il n’avait été que patient. Et devant ce simple constat, son cœur chuta dans sa poitrine. Il manqua un battement, et un autre, puis se mit à cogner contre ses côtes comme s’il cherchait à s’échapper de sa cage thoracique.
Parce qu’elle savait. Elle savait que face à cet homme‑là, tout était perdu d’avance. Elle le comprenait maintenant qu’elle voyait ses amis à genoux autour d’elle – brisés ou apeurés, mais tous vaincus. Tout s’écroulait, et elle n’avait plus rien pour retenir les décombres. Christie aurait le droit à un procès en tant que civile, mais les autres… les autres, eux, obtiendraient la sentence réservée aux traîtres.
— Non… non, non, non, non, c’est pas vrai, s’étrangla-t-elle. Réfléchis, bordel, Evy…
Erin.
Ce prénom s’imposa à elle comme un cri intérieur, un fil de secours auquel Evanna s’accrocha de toutes ses forces. Si quelqu’un pouvait encore bouleverser le cours des choses, c’était elle. L’idée avait la clarté désespérée d’un dernier espoir, mais il s’éteignit presque aussitôt. Non, c’était absurde. Face à une armée entière, même Erin n’y parviendrait pas. Trop de soldats, trop d’armes, trop d’organisation… elle ne serait d’aucune aide.
Un marché.
Cette fois, l’idée lui parut beaucoup plus séduisante. Si elle se portait volontaire pour être sujet d’expérimentation, alors peut-être l’héritier Weber relâcherait-il les autres. Ainsi, ils pourraient se charger de libérer Thomas – voire peut-être sauver l’Enfant de la Vie si, par miracle, ils parvenaient aussi à trouver un moyen de se débarrasser d’Ekha.
— Par Šamana, Thomas…
La simple pensée de son frère emprisonné à quelques mètres seulement en‑dessous d’elle lui retourna l’estomac. De culpabilité, mais surtout parce qu’elle y voyait là une faille dans son plan si parfait. Car que se passerait-il si l’Académie mettait la main sur lui et décidait de l’étudier, lui aussi ? Elle n’avait plus rien à négocier. Plus rien d’autre, si ce n’était peut-être…
Une bouffée d’angoisse lui coupa le souffle, aussitôt balayée par la détermination. Si, il lui restait encore quelque chose à offrir. Son corps… littéralement, cette fois. Erin en avait déjà pris le contrôle par le passé, ce qui signifiait qu’elle pouvait recommencer à tout moment. L’habiter définitivement, même. Et avec une telle offre sur la table, comment pourrait‑il refuser ses revendications alors qu’elle lui rendrait enfin la mère qu’il avait tant espéré retrouver ?
Oui, c’est parfait. Je n’ai plus qu’à…
— Libérez-les.
La voix glaciale du président claqua dans l’air, aussi tranchante qu’un couperet. Pourtant, les mots prononcés ne correspondaient en rien à ce qu’Evanna avait passé plusieurs minutes à envisager. Son regard penaud remonta lentement vers lui. Il gardait les yeux rivés sur le dossier qu’il tenait en main, absorbé par une lecture qu’il n’avait eu de cesse de repousser.
— Monsieur le Président ? hasarda un homme à l’uniforme bardé de médailles.
— Obéissez, Winkler.
Un silence, puis un ordre exécuté. Les cordes se détendirent autour de ses poignets, mais Evanna ne bougea pas. Elle sentait encore la morsure du chanvre incrustée dans sa peau, tandis que le monde se déployait autour d’elle comme dans un rêve étrange : ses amis qu’on relevait, leurs épaules secouées, les soupirs de soulagement, les regards qui n’osaient pas encore croire. Mais elle… elle ne comprenait tout simplement pas.
— Breen, mettez à leur disposition toutes les ressources nécessaires à la réparation de l’implant, ordonna-t-il. Équipements, pièces détachées, interfaces réseau, et deux de vos meilleurs scientifiques.
— Monsieur le Président. Si vous le permettez, j’aimerais plutôt…
— Libre à vous de les rejoindre si vous le souhaitez, cela n’a plus la moindre importance, la coupa-t-il sans même lever les yeux. Kazuki, placez l’adolescente sous ses ordres directs, je vous prie. Perkins, N’Diaye, vous trouverez un stock d’armes un peu plus loin. Réapprovisionnez-vous.
— Quoi ?! Mais Monsieur…
— Encore une remarque, Winkler, et vous le regretterez.
— O-Oui, Monsieur… À vos ordres, Monsieur.
Lentement, les corps s’activèrent autour d’elle – même ceux qui, pourtant, n’avaient plus d’ordres à recevoir. Kaz, Eliott, Yann… tous trois obéirent sans poser de questions comme si les Élites qu’ils avaient été avaient repris le dessus sur les hommes qu’ils étaient devenus.
Evanna reporta son attention sur l’héritier Weber – ou plutôt sur cet ami d'enfance qu'elle venait de retrouver. Son regard était toujours fixé sur les documents qu’il lisait, les pages tournant méthodiquement sous ses doigts. Et elle, agenouillée au milieu du chaos, l’observait comme on scrute une silhouette dans une tempête : dans l’attente d’un signe, d’un geste, d’un mot qui lui expliquerait ce qui était en train de se passer.
Mais il ne lui offrit rien de tout cela. Il finit bien par relever la tête, mais ce ne fut jamais pour elle. Ses mains refermèrent le dossier d’un geste sec, avant que ses pas ne l’emmènent vers un ailleurs qui ne l’incluait assurément plus.
— Monsieur Weber !
La voix d’Evanna fendit l’air avant même qu’elle n’ait eu le temps de la retenir. L’interpellé s’arrêta net, mais il ne lui fit pas l’honneur de se retourner.
— Pour… Pourquoi nous... aider ?
Encore ce silence, et surtout cette absence de contact qui la désemparait. Il resta immobile un instant, puis ses pas finirent par revenir dans sa direction. Son dossier médical tomba au sol devant elle, soulevant un nuage de poussière qui lui piqua la gorge.
Le cœur au bord du gouffre, Evanna releva la tête pour l’interroger du regard, mais ce qu’elle trouva dans le sien la bouleversa bien au‑delà de ce qu’elle était capable de supporter. Cela n’avait jamais été du calme ni même du contrôle qu’elle avait perçu chez lui… c’était une absence. Une sorte de vide austère dans lequel toute trace de vie semblait s’être dissoute.
Il n’y avait plus rien dans ces iris glacés qu’elle avait malgré elle appris à aimer. Plus de but, plus d’envie, plus de feu. Ses objectifs, ses certitudes et mêmes ses rêves s’étaient effacés, comme arrachés par une douleur innommable qu’il ne parvenait plus à cacher. Et elle comprit alors qu’il ne cherchait pas à les aider – du moins, pas vraiment… Il renonçait. Elle, le cylindre, les recherches, l’obsession d’une vie… Il leur laissait tout parce qu’il n’en voulait plus.
— Non…
Seul le silence répondit à son murmure. Le silence, ou plutôt le claquement régulier de ses pas qui se réverbéra contre son cœur comme un glas lorsqu’il s’éloigna d’elle. Un frisson la parcourut, non pas venu de l’extérieur mais d’ailleurs – plus ancien et plus cruel.
— Non, vous n’avez pas le droit de partir !
Une nouvelle fois, la voix d’Evanna jaillit sans qu’elle l’ait réellement décidé. Elle se redressa d’un mouvement trop brusque, puis s’avança d’un pas vacillant dans sa direction.
— Pour qui vous prenez-vous ?! lui reprocha-t-elle d’une voix tremblante d’indignation. Vous venez à peine de la retrouver et vous l’abandonnez déjà ?!
Ses paroles n’eurent aucun impact. Elle le suivit plus vite, plus fort, ses pas résonnant sur la pierre avec plus de rage qu’elle ne l’aurait voulu.
— C’est pour elle que vous avez fait tout ça ! hurla-t-elle dans son dos. Pour elle que vous avez détruit, manipulé, trahi ! Et maintenant que vous avez une chance d’être avec elle, vous lui tournez le dos ?! Vraiment ?! Elle mérite mieux que ça, vous croyez pas ?!
Elle accéléra encore en boitillant, haletante, mais lui s’éloignait toujours davantage. Il marchait loin d’elles comme on quitte un rêve – lentement mais définitivement.
— Monsieur Weber !
Sa voix se brisa. La colère s’effondra en elle et un sanglot monta, étranglé et douloureux. À chaque pas qu’il faisait, quelque chose en elle mourait un peu plus. Et lui ne le voyait pas. Lui ne le comprenait pas. Pourquoi ne pouvait-il pas réaliser que…
— Finn, je vous en prie ! hurla-t-elle, sa voix fendue d’émotion. Ce que vous m’avez avoué dans la chambre de Thomas, c’est… c’est pareil pour moi ! Ne me faites pas revivre ça, je vous en supplie !
Aussi soudain qu’inattendu, le claquement de ses pas cessa enfin. Evanna s’immobilisa, elle aussi, le souffle suspendu et le cœur cognant si fort contre ses côtes qu’elle en perdit le rythme. Elle espérait. Irrationnellement. Désespérément. Elle espérait qu’il s’arrête pour de bon, qu’il comprenne ce qu’elle n’avait pas su dire autrement : « ne m’abandonnez pas »
Dans la cour du laboratoire, plus rien ne bougeait. Le silence était devenu matière, une chape invisible lourde et fragile à la fois. Tous semblaient figés dans l’attente – comme si le monde lui-même avait cessé de respirer. Et enfin, il fit demi‑tour. D’un pas égal et mesuré, mais elle avait envie de croire que sous cette façade, son cœur battait aussi vite que le sien.
S’arrêtant devant elle, il attrapa sa main comme il l’avait fait dans leur cabane ce soir‑là : avec une douceur où chaque mouvement trahissait des souvenirs qu’elle avait oubliés mais qui, lui, ne l’avaient jamais quitté. Evanna emprisonna ses doigts avec l’idée de ne plus jamais les relâcher. C’était idiot, pourtant. Elle était supposée le haïr, le mépriser pour tout ce qu’il avait fait, mais il n’y avait plus rien de tout cela dans son cœur – et Erin n’en était définitivement pas responsable. Elle voulait qu’il reste auprès d’elle, comme lorsqu’ils étaient petits. Parce qu’elle s’en souvenait avec une parfait clarté, désormais : tout avait toujours été plus simple lorsqu’il avait été là.
Alors elle se cramponna à lui, butée et silencieuse. Elle ne le libéra pas non plus lorsqu’il la guida vers Eliott, du moins pas avant qu’il ne la place, avec cette retenue presque tendre, dans les bras de celui qu’elle aimait. Et aussitôt, la douleur fut plus facile à supporter. Son Élite l’enlaça, protecteur et aimant. Son baiser sur sa tempe, son souffle dans ses cheveux, la chaleur de ses bras autour d’elle… il suffisait de sa présence pour apaiser ce qui, en elle, menaçait encore de céder l’instant d’avant.
— Vous voyez, Mademoiselle Orsby… ? Vous n’avez plus besoin de moi. Vous n’êtes pas seule, et dans peu de temps, vous retrouverez aussi votre frère. Alors souriez, d’accord ? Souriez, et surtout ne me regardez pas partir.
Blottie contre Eliott, Evanna mit plusieurs secondes avant de se décider à hocher la tête. Les larmes cessèrent de couler de ses yeux, asséchés par le refuge qu’il venait de lui offrir.
Il avait raison. Elle n’était plus cette petite fille rejetée par ses parents, forcée de sourire pour cacher sa tristesse. Plus cette sœur abandonnée, condamnée à avancer dans une vie qu’elle n’avait jamais choisie. Elle était devenue une femme capable, adorée par un homme qu’elle aimait de manière si inconditionnelle que c’en était douloureux.
Et surtout, lui avait indéniablement besoin de s’éloigner d’elles. Alors malgré sa douleur, Evanna accepta de le laisser partir. Elle ne se retourna pas lorsqu’il tourna les talons, ni même lorsque son ombre la quitta. Car s’il y avait bien une chose qu’elle avait apprise à ses côtés, c’était qu’aussi insupportable soit l’épreuve, elle ne devait penser qu’à son objectif final.

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