Chapitre 52 (Grant)

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Les liens se desserraient autour de ses poignets, mais Grant demeurait immobile. Ses doigts restaient suspendus entre la tension de la corde disparue et la surprise encore présente. Dans sa poitrine, son cœur battait avec une force inhabituelle. Ce revirement de situation lui échappait entièrement, tout comme l’air autour de lui qui s’alourdissait de minute en minute.

Puis, Finn Weber reprit la parole. Droit, implacable, presque spectral sous la lumière du matin. Il ne donnait pas d’instructions – il les imposait. Et cette autorité-là n’avait rien de nouveau pour lui. Il l’avait connue – appréciée, même – lorsqu’il travaillait encore sous ses ordres. Mais si, avec le temps, toutes ses certitudes le concernant s’étaient émiettées, elles se reconstituaient aujourd’hui de la plus surprenante des manières.

Et aussi sûrement qu’il s’appelait Grant Kazuki, ses muscles se mirent d’eux-mêmes en ordre de marche. Ils suivaient une logique simple : celle d’un homme à qui l’on a rendu un uniforme invisible, et qui s’en revêt sans réfléchir.

L’Académie était partie.

Ou plutôt, elle s’était repliée sur Sadell, ne laissant derrière elle que sa directrice scientifique et l’espoir plus que tangible de libérer Thomas du mal qui le rongeait.

Il ne s’agissait donc plus que d’une question de temps avant que Grant retrouve son ami. Avec Breen dans l’équation, ce qui aurait demandé plusieurs semaines au président serait sans doute résolu d’ici quelques jours. L’idée avait de quoi séduire – et même griser. Pourtant, il restait sur la réserve. Tout cela lui semblait trop simple : une aide inattendue, un plan qui se déroule sans accroc… La vie ne donnait jamais sans reprendre, il le savait mieux que personne. Alors quel serait cette fois le prix à payer ?

— Tu m’écoutes ?

— Hum ?

La voix de Breen l’extirpa de ses pensées. Revenant à lui, Grant la rejoignit devant la cuve où demeurait Thomas. Elle tenait entre ses mains un objet qu’elle dirigeait vers le répulseur d’âmes, lui‑même posé sur une table encombrée d’outils en tous genres. Son visage trahissait une excitation difficile à contenir – celle de quelqu’un qui venait d’accomplir une percée scientifique majeure, mais qui s’efforçait de garder une façade de contrôle.

— La phase d’alignement touche à sa fin, annonça-t-elle d’un ton qui se voulait mesuré. Il faut toutefois stabiliser une interface neuronale de base avant de le synchroniser au sujet.

— À Thomas, la corrigea-t-il.

— Hein ? Ah, euh, oui… à Thomas.

— Et comment fait-on cela ?

— En réinitialisant les marqueurs synaptiques de l’implant, répondit-elle avec entrain. En reconnectant les points d’ancrage à un cerveau encore vierge de toute empreinte liée à Ekha.

Elle tourna la tête vers lui, un éclat plus tranchant dans le regard.

— Le tien, par exemple.

Grant arqua un sourcil, plus curieux que réticent.

— Tu veux me l’implanter ?

— Non, voyons, bien sûr que non ! Juste un petit écho neuronal me suffirait amplement. J’ai besoin de cartographier ton activité cérébrale pour générer un profil de calibration standard. Celui qui correspondrait à un cerveau humain lambda, si tu préfères. Une fois fait, je relèverai l’activité cérébrale de Thomas et pourrai alors en isoler la fréquence propre à Ekha.

— Celle qu’on devra neutraliser avec l’implant, comprit-il.

— Exactement.

— Que dois-je faire ?

— Rien, mis à part t’allonger et me laisser faire.

Il obéit sans discuter, s’installant sur un lit d’appoint tandis qu’elle préparait les capteurs. Le contact froid des électrodes contre ses tempes lui arracha un frisson, mais il n’eut pas le temps de s’en plaindre qu’une décharge pénétra son esprit pour lui procurer une désagréable sensation de picotement.

— Ah, j’ai oublié de te dire que ça pourrait chatouiller un peu !

Le rire qui accompagna cette mise en garde tardive lui fit lever les yeux au ciel. Il ne releva néanmoins pas, préférant se perdre dans les fissures qui zébraient le plafond.

Grant n’avait jamais été un homme de foi. Pourtant, il s’était plusieurs fois surpris à prier, dernièrement, pour que Thomas revienne. Ce qui était au départ un lien de circonstance s’était transformé en amitié, puis en quelque chose de plus précieux encore depuis qu’Ekha avait pris possession de lui.

— C’est bon, j’ai ce qu’il me faut !

La voix de Breen résonna claire, mais ne le convainquit pas de bouger. Grant contempla encore un instant les fissures dans le béton, comme si les fixer ainsi pourrait l’aider à les réparer.

— Grant ?

Réprimant un soupir, il retira les électrodes et se releva.

— Parfait, rétorqua‑t-il. Préviens-moi quand tout sera prêt.

Grant allait rejoindre le couloir principal quand la scientifique l’interpella encore. Son enthousiasme s’était transformé en une hésitation plus personnelle, quelque chose qu’il ne mit pas plus de quelques secondes à comprendre.

— Je sais que ce n’est pas le moment, mais…

— Non.

Elle cligna des yeux, surprise plus que vexée. Parler d’eux était quelque chose qu’elle tentait régulièrement de faire et que lui avait toujours mis un point d’honneur à éviter. Et même s'il s'agissait seulement de prendre du bon temps, il n'était pas non plus intéressé. La dernière fois s'était avérée plutôt décevante – non pas tant à cause d'elle que de lui qui n'y voyait plus aucun intérêt.

La mine de Breen s’illumina soudain, et elle secoua énergiquement la tête.

— Oh, non, non, je ne voulais pas te parler de nous ! Ça, j’ai abandonné l’idée depuis…

Sa phrase mourut sur ses lèvres, remplacée par l’esquisse d’un sourire.

— Laisse tomber, changea‑t‑elle de sujet. Non, je voulais plutôt te parler de l’Académie.

Elle croisa les bras, attendant une réaction de sa part qui ne vint jamais.

— Son système a encore une chance de fonctionner, tu sais. Le Président…

Perdu dans une réflexion des plus intenses, Grant l’écouta en silence prêcher les qualités du petit‑fils de Moss. Il n’était peut‑être pas encore prêt à l’admettre, mais elle avait au moins raison sur le fait qu’il était, et serait encore, un très bon dirigeant… si toutefois on lui retirait sa propension à manipuler son entourage pour arriver à ses fins. Mais même sur ce point…

— Chaque chose en son temps, intervint Grant pour mettre un terme à l’apologie de la scientifique. Sauvons d’abord Barden de la menace d’Ekha, nous verrons ensuite s’il est possible de faire renaître l’Académie de Moss.

Il prit la direction de la sortie, mais s’arrêta presque aussitôt pour se tourner une dernière fois vers elle. Les yeux de Breen papillonnèrent en réponse, comme surpris de cette attention.

— Merci pour tout ce que tu as fait pour nous, Susan, admit‑il. Pour… moi.

Les traits doux et encourageants, celle qui avait un jour été son amante le gratifia du plus lumineux des sourires avant de se remettre au travail. Si la moindre amertume avait un jour existé entre eux face à son comportement des plus indélicats, il n’en demeurait plus rien d’autre qu’un profond respect mutuel qui ne put que l’emplir de joie.

Après sa visite au sous‑sol, Grant s’employa à faire le tour du laboratoire pour s’enquérir de l’état des troupes. Il n’avait pas revu Evanna ni Eliott depuis le départ de l’Académie, pas plus que Yann et Christie. Seule Sarah était restée un temps à ses côtés pour briefer Susan, avant de disparaître à son tour lorsqu’il lui avait ordonné d’aller se reposer. Mais s’il ne tarda pas à la retrouver en compagnie d’Evanna et qu’il repéra également la barmaid et son Élite, Eliott, lui, demeurait aux abonnés absents. Ce n’est qu’en rejoignant la cour qu’il le trouva, patrouillant aux abords de la forêt alors même que plus aucun danger ne les menaçait.

— Eliott ?

Sursautant, l’interpellé croisa son regard avant de fixer à nouveau droit devant lui. Se laisser surprendre de la sorte ne lui ressemblait pas, et ce simple fait suffit à trahir ce que Grant comprit aussitôt. Son ancien subordonné ne patrouillait pas : il errait. Il ressassait quelque chose qui pesait lourd sur ses épaules – en témoignaient ses traits tirés, ses yeux cernés et son corps tendu comme une corde sur le point de rompre.

— Tu n’es pas avec Evanna ?

— Elle est avec Sarah.

Il eut envie de rétorquer que là n’était pas la question, mais son absence de réponse en fut déjà une en soi. Ne pas rester auprès d’Evanna était une chose qu’il n’aurait jamais faite auparavant. L’homme qu’il connaissait aurait sauté sur la moindre occasion d’être près d’elle – surtout dans un moment comme celui‑ci. Ce retrait en disait donc bien plus long que n’importe quelle explication : il l’évitait.

— Tu sais qu’elle t’aime, Eliott, n’est-ce-pas ?

Un rire bref et sans joie lui parvint en réponse.

— Ne prétends pas savoir, et encore moins comprendre, ce qu’elle peut ressentir, d’accord ? reprit‑il avec calme. Elle vient de retrouver une part de son passé en quelques jours à peine, sans compter les sentiments d’Erin envers son fils qui entre en conflit avec les sie…

— On peut arrêter d’parler de ça, franchement ?

— Je ne dis pas que j’ai raison, l’ignora-t-il. Mais rien ne prouve que ce qui la lie à lui est le genre d’amour que tu t’obstines à imaginer. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est l’amour qu’elle te porte à toi.

— Mais je sais qu’elle m’aime, j’ai pas de problème avec ça. Elle m’aime avec sa tête, avec son corps, p’têt même avec son cœur… mais son âme ? J’serais idiot de croire qu’elle m’appartient, Grant. C’est putain d’évident, bordel.

Il eut un petit rire sec et cynique.

— Tu sais quoi ? Si Ariane était là, j’suis sûr qu’elle parlerait de destin. Et le pire, c’est que j’commence à croire qu’elle aurait eu raison. Šabaeri et Šamana, censées guider Šariagg dans son combat contre Ekha… Mais alors moi, elle est où ma place dans tout ça, hein ? Qu’est‑ce que je fous là, bordel ?

Pour la première fois, Eliott se tourna pleinement vers lui. Son regard accrocha le sien avec une intensité douloureuse, comme s’il attendait une vérité, ou du moins, un mensonge assez crédible pour être réconfortant. Grant ne put lui fournir ni l’un ni l’autre, trop occupé à analyser ce qu’il venait d’entendre.

À en croire son discours, son ancien subordonné avait longuement réfléchi à l’aspect mystique de leur situation – bien plus que lui ne l’avait jamais fait. Ce n’était pas une crise passagère, mais un gouffre empli de questions sans réponse. Car si on en croyait la prophétie et les sages paroles d’Ariane, c’était effectivement le destin qui guidait les pas d’Evanna et du président – ceux censés aider Sarah à vaincre Ekha. Le fils d’Erin avait-il déjà rempli son rôle en leur permettant de sauver Thomas de l’emprise de l’Immuable ? Ou bien avait-il fui une responsabilité plus grande encore ?

Quoi qu’il en soit, l’homme qui lui faisait face semblait croire que le destin avait une place pour chacun d’entre eux – sauf pour lui. Et c’était peut-être cela, le pire. Pas tant d’en être exclu, mais d’être condamné à voir la femme qu’il aimait suivre une voie dont il ne voulait pas pour elle. Une voie dans laquelle elle n’aurait ni réelle liberté, ni choix, ni place pour lui.

— Le futur n’est pas figé dans le marbre, Eliott, affirma-t-il avec fermeté. Je refuse de croire que tout ce que nous avons traversé ait été prévu depuis le début. Eux sont peut-être voués à suivre les traces que les Gardiennes ont laissées, mais ce n’est pas ton cas. Ce n’est pas mon cas, et il est hors de question d’abandonner.

Grant posa une main encourageante sur son épaule.

— Sarah a besoin de toi. Nous ne pouvons pas la laisser se sacrifier au nom du bien commun, tout comme nous ne pouvons pas laisser Evanna affronter cela toute seule. Alors ressaisis-toi, ajouta-t-il d’une voix plus dure. Et fais honneur à l’Élite que tu as toujours été.

Contre toute attente, un sourire en coin étira les lèvres de son ami. Un réflexe presque nerveux, mais chargé d’une reconnaissance silencieuse. Celle qu’on accorde à quelqu’un qui vient de vous empêcher de sombrer – sans grand discours, juste avec des mots assez vrais pour faire barrage à la noyade. Et enfin, Grant put apercevoir dans son regard cette étincelle qui l’avait toujours caractérisé. Vive, assurée, brûlante de cette détermination farouche que rien ne semblait pouvoir entamer.

— Merci, Patron.

Se tournant vers lui, Eliott tendit le poing dans sa direction. Grant répondit en silence à son geste, aucun d’eux ne prenant la peine de réciter un mantra qui n’avait jamais vraiment eu de sens. Car au sein de l’Élite, les actes avaient toujours parlé plus fort que les mots.

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