Chapitre 53 (Grant)
Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Susan, travaillant sans relâche, vienne le trouver pour lui annoncer que tout était fin prêt. Une fois toutes les informations en sa possession, Grant fit réunir tout le monde dans l’ancien laboratoire d’analyse. Tous les regards étaient tournés vers lui – à l’exception de celui d’Evanna, rivé au sol, ses doigts tapotant distraitement le recoin de la table sur laquelle elle était hissée.
— L’heure est venue, annonça-t-il sobrement. Dans quelques heures, nous lancerons la procédure d’implantation sur Thomas. Voici comment celle-ci va se dérouler. Professeur ?
Le rejoignant face à l’assemblée, la scientifique le remercia d’un hochement de tête.
— L’implant a d’ores et déjà été calibré sur un profil humain dit « standard », expliqua‑t‑elle. Celui du directeur Kazuki, plus précisément. La suite de la procédure comporte trois phases. La première : le relevé de l’activité cérébrale du suj… euh, de Thomas, se corrigea‑t‑elle en essuyant son regard noir. La deuxième, le paramétrage du répulseur d’âme et sa synchronisation à l’implant. Enfin, la dernière : l’implantation du dispositif.
— Aucune de ces étapes ne peut être effectuée en amont ? s’étonna Yann.
— Très bonne question, mais la réponse est non, affirma Grant. La cuve de confinement dans laquelle est emprisonné Thomas bloque toute activité cérébrale. Nous devons donc l’en libérer si nous voulons pouvoir obtenir des données viables.
— Mais si on le libère, Ekha en reprendra instantanément le contrôle, non ? fit remarquer Christie. On ne peut pas l’éviter en lui injectant un inhibiteur, juste au cas où ?
— Nan, il a plus aucun effet sur lui, on l’a bien vu, intervint Eliott.
— OK, alors t’auras juste à le faire revenir à lui comme tu l’as fait à Ashford, non ? insista-t-elle. J’adore cette histoire d’ailleurs, ajouta-t-elle à l’intention de Yann. Quel héros !
Sourire aux lèvres, son compagnon hocha la tête et lui pinça tendrement la joue. Elle lui sourit en retour, puis leur lança à tous un regard aussi coupable que désolé pour la digression. Grant ne lui en tint pas rigueur, profitant de l’occasion pour relancer le sujet initial.
— Que ce soit Thomas ou Ekha, aucun d’eux ne reprendra directement conscience après l’extraction de la cuve. Nous disposons d’un petit laps de temps pour mener à bien l’opéra…
— Combien de temps ?
La voix d’Evanna résonna plus fort dans son esprit que celles de tous les autres l’avaient fait jusqu’alors – peut-être parce qu’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle soit aussi froide.
— Euh, nous ne savons pas exactement dire… mentit Susan. Mais ce qui est sûr…
— Kaz, combien de temps ?
Le regard doré de son ancienne protégée quitta la scientifique pour aimanter le sien. Un regard qui lui murmurait qu’elle attendait de lui une réponse bien plus concrète, l’une de celles qu’on ne déforme pas pour préserver les gens qu’on aime.
— Vingt minutes, dans le pire des cas, répondit-il d’un ton calme. Et avant que tu ne le demandes, non, ce n’est pas assez. Breen a passé plusieurs jours à tenter d’accélérer le processus, et son meilleur score est de vingt-quatre minutes.
Le silence se répandit comme une traînée de poudre dans l’assemblée. Grant leur laissa quelques secondes pour encaisser la nouvelle : l’éventualité, mince mais bien réelle, qu’Ekha reprenne le contrôle de Thomas avant qu’ils puissent le neutraliser. Le risque était là, certes, mais il était prêt à l’assumer. Le temps jouait clairement contre eux, et ils ne pouvaient plus se permettre d’attendre davantage. Le générateur du laboratoire montrait déjà des signes de faiblesse, et il ne serait bientôt plus capable d’alimenter les cuves de confinement.
— Et si j’aidais le professeur Breen ? proposa Sarah. On gagnerait peut-être du temps.
— Bah bien sûr, et puis quoi encore, la mioche ? rétorqua Eliott. Tu veux pas non plus lui tendre le couteau qui t’égorgera ? Je te rappelle qu’il te veut morte, au même titre qu’Evy. Alors l’une comme l’autre, vous resterez loin d’ici.
— Mais…
— Et c’est pas négociable, ajouta-t-il durement.
— Eliott a raison, approuva Grant. C’est trop dangereux. Si les choses tournent mal, c’est à vous qu’il s’en prendra en priorité. Vous partirez donc en direction de Sadell avec Christie. L’Académie doit encore y être, alors vous pourrez profiter de sa protection en cas de problème. Moi, Yann et Eliott resterons ici pour gérer les imprévus.
— Non !
Le cri fusa, presque disproportionné, et tous les regards se posèrent sur celle qui l’avait poussé. Le visage de Sarah s’était figé, ses traits tendus comme sur le point de se briser. Elle ouvrit la bouche sans qu’aucun mot n’en sorte, puis pointa son doigt en direction d’Evanna.
— E.J peut pas rester ici, décréta-t-elle. Il doit veiller sur Evy !
— Sarah… intervint cette dernière.
— Tu peux pas la laisser seule, E.J, l’ignora-t-elle. Elle a besoin de toi. Dis-lui, Evy !
— Non, Sarah, je ne le lui dirai pas.
La voix d’Evanna mit un terme aux supplications de l’adolescente. Retombant sur ses pieds, elle s’approcha de l’apprentie Élite pour poser deux mains fermes sur ses épaules.
— Eliott a une mission à accomplir, Sarah, affirma-t-elle avec calme, mais quelque chose dans sa voix trahissait une préoccupation bien plus profonde. C’est toi, moi, et Finn qu’Ekha recherche, tu te souviens ? Alors ceux qui restent ici ne risquent rien. Tu le comprends, n’est‑ce‑pas ?
Du coin de l’œil, Grant observa son ancien subordonné. Sa mâchoire s’était crispée à l’évocation du président, lui indiquant que leur petite mise au point un peu plus tôt n’avait pas dissipé le doute et l’incertitude qui l’étreignaient.
— Mais… commença Sarah.
— Pourquoi tu veux pas que j’vienne avec vous ?
Son analyse ne manqua pas. Coupant court à la discussion, Eliott se laissa lui aussi retomber à terre. Il s’approcha des deux femmes, mais son regard étincelant de colère demeurait exclusivement tourné vers sa compagne.
— Eliott, ce n’est pas ce que j’ai d…
— C’est pour le revoir, c’est ça ?
— Mais de quoi tu parles ?
— Te fous pas d’ma gueule, Evy, bordel. Si t’es amoureuse de lui, dis-le moi franco au lieu de vouloir te jeter dans ses bras à la moindre occasion. C’est pour ça que tu veux pas que j’vienne ? J’risquerais d’empêcher vos petites retrouvailles ? Navré d’exister, vraiment.
— Qu…
Déjà fragile, l’étincelle qui parvenait encore à percer le regard d’Evanna s’éteignit. Pas de colère. Pas même de larmes. Juste ce calme sidéré qui recouvre les blessures qu’on ne peut pas nommer, et cette résignation qui protège plus qu’elle ne libère.
— Si c’est ce que tu penses, alors pourquoi est-on seulement encore ensemble ?
Eliott se figea, les yeux rivés sur celle qui, à bout de force, avait préféré abandonner les armes. Le silence s’étira, vibrant d’une tension presque irréelle. Tous les regards étaient fixés sur eux, protagonistes d’une pièce qu’aucun d’eux n’avait prévu de jouer ici, ni maintenant.
— T’es pas sérieuse, Evy, tu me poses vraiment la question ?
— On ne peut plus sérieuse, répondit-elle avec un calme un peu trop maîtrisé pour être réel. Tu m’expliques à quoi ça rime, franchement ? Tu m’évites depuis des jours, sans compter que tu as toujours refusé de discuter depuis que Caleb…
— Parce que tu veux parler de problèmes qui sont déjà résolus, Evy.
— Résolus ? répéta-t-elle, incrédule. Pour qui, moi ou toi ?
— Les deux, décréta-t-il. T’avanceras jamais si tu vis dans le pass…
— Oublier, c’est ta façon à toi d’avancer, Eliott, le coupa‑t‑elle. Il t’est jamais venu à l’esprit que je puisse avoir besoin d’en parler, moi ? De me sentir acceptée pour ce que je suis, et non pas pour ce que j’étais quand tu m’as rencontrée ? Parce que c’est toi qui ne cesses de me le répéter, ça, non ? Que je suis enfin redevenue celle dont tu étais tombé amoureux.
Eliott ouvrit la bouche pour rétorquer, mais aucun mot n’en franchit la barrière.
— Ma parole, mais comment as-tu pu croire un seul instant que c’était le cas ? reprit‑elle d'une voix brisée, ses iris dorés se gorgeant peu à peu de larmes. Tu crois que c’est facile pour moi, de te voir aimer une femme qui n’existe plus ? Pourtant, je me force chaque jour à…
— C’est pas ça, et tu le sais très bien.
— Alors c’est quoi, Eliott ?! insista-t-elle en le suppliant du regard. Dis-moi pourquoi je ne peux pas être moi‑même sans que tu penses que je te trahis. Dis-moi pourquoi ton amour refuse davantage à une chaîne qu’à un refuge !
— Mais parce que t’es toi-même qu’avec lui, Evy, bordel !
— Et à qui la faute ?!
Ses mots claquèrent contre les murs, écho d’une douleur qu’aucun silence ne pouvait étouffer. Evanna ne lui laissa pas le temps de s’étendre, sa voix retombant en un murmure :
— Quand je suis revenue de Sadell, tu m’as dit que tu m’aimais peu importe ce que j’étais devenue. Mais au moment où il a fallu me le prouver, tu n’as fait que rejeter tout ce qui faisait de moi ce que j’étais pour ne garder que ce qui t’arrangeait. Au moins, avec lui, je…
— Faudrait pas oublier que c’est quand même toi qui es partie sans rien dire, à la base, l’interrompit-il. C’est pas moi qui t’ai forcé à te rendre à l’ASU, Evy. Rien de tout ça ne serait arrivé si tu m’avais pas quitté, alors rejette pas la faute sur moi.
— Comment peux-tu croire un seul instant que j’en avais envie ? s’offusqua‑t‑elle. Je voulais tout laisser derrière, moi, mais c’est toi qui as insisté pour qu’on continue de se battre !
— Non, je t’ai dit que moi, je devais continuer de me battre ! Pas toi !
— Par Šamana, mais tu aurais décidé de rester si tu avais su qu’en me quittant, tu pouvais tout arranger et m’offrir la paix ? Je voulais te protéger, comme je m’efforce encore de le faire !
— Je t’ai jamais demandé de te sacrifier pour moi, Evy.
— Mais t’as pas besoin de le faire pour que je le veuille, Eliott ! explosa‑t‑elle de colère. C’est ce que j’ai toujours fait pour les gens que j’aime, et c’est ce que je ferai toujours ! Alors si t’es à ce point incapable de voir que je t’aime plus que mon propre bonheur – et même plus que ma propre vie –, c’est qu’effectivement, on n’a plus rien à faire ensemble !
Le silence retomba comme une chape de plomb sur les corps immobiles. La fureur d’Evanna s’éteignit aussi vite qu’elle était venue, ne laissant derrière elle qu’un calme trop fragile pour survivre à ce qui venait de se produire. À quelques pas, le visage d’Eliott s’était vidé, ses traits durcis par une résolution froide qui n’avait rien de rassurant.
— Bah faut croire qu’on n’a plus rien à faire ensemble, alors.
Sa sentence tomba sans colère ni éclat. Sous les regards ahuris de tous les autres, il tourna les talons et claqua la porte derrière lui. Evanna ne chercha pas à le retenir, le visage décomposé. Elle se contenta de hocher la tête d’un air entendu, ses émotions maintenues prisonnières dans l’obscurité de ses paupières.
Grant aurait voulu agir, mais Sarah le devança. Lançant un regard noir en direction de la porte, l’adolescente se précipita vers elle pour s’excuser. Evanna la rassura de quelques mots, avant de trouver la force de se tourner vers lui. La pauvre n’était plus qu’une coquille vidée de toute substance, mais l’espoir de sauver la dernière personne qu’elle n’avait pas encore perdue subsistait dans son regard doré. Il hocha aussitôt la tête avec assurance, réconfort suffisant pour faire poindre sur ses lèvres l'esquisse d'un sourire reconnaissant.

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