Chapitre 54 (Grant)
Les filles étaient parties depuis plusieurs heures.
Grant n’en était pas spécialement satisfait, mais il en avait été convenu ainsi pour leur laisser le temps de rejoindre Sadell avant le début de l’intervention. La frustration était d’autant plus grande qu’il ignorait si l’Académie y était toujours, et surtout si elle accepterait de les protéger. Mais après tout, elles le seraient toujours plus là-bas qu’ici.
La séparation d’Eliott et d’Evanna était encore sur toutes les lèvres. Tout le monde était capable de dire qu’il s’agissait d’une mauvaise passe, mais les deux concernés s’étaient étrangement convaincus du contraire – à tel point que même leurs adieux avaient été inexistants. Ils s’étaient contentés de se lorgner de loin, et si le regard d’Evanna avait brillé d’espoir, celui d’Eliott avait vite mis un terme à son enthousiasme.
Pourtant, il n’avait pas fallu plus de quelques minutes à Grant pour comprendre que derrière leur rupture se tramait quelque chose de beaucoup plus profond. Le comportement d’Evanna et de Sarah en attestait, les deux femmes partageaient un secret qu’elles mettaient un point d’honneur à ne pas divulguer aux autres – et encore moins à Eliott.
Grant décida de ne pas approfondir cette réflexion ; l’heure était avant tout au sauvetage de Thomas. Evanna était partie avec le cylindre pour plus de sécurité, et le sous‑sol du laboratoire s’était vidé de tout ce qui n’était pas strictement nécessaire. Les tables avaient été dégagées, les instruments alignés avec une rigueur militaire près du lit d’appoint, et la lumière froide des néons écrasait les visages d’une pâleur uniforme.
La cuve de confinement trônait au centre de la pièce, ses parois translucides striées de reflets mouvants. Grant se tenait près du générateur aux côtés d’Eliott, le regard fixé sur la silhouette qui y reposait. Aucun bruit, excepté le faible bourdonnement des machines alentour.
— On va pouvoir commencer, annonça Susan.
Répondant au signe de tête de la scientifique, Yann activa la séquence d’extraction. Un sifflement sourd accompagna la dépressurisation de la cuve tandis qu’un voile de vapeur s’en échappait. Le liquide se retira progressivement, les câbles se détachant les uns après les autres de l’appareil comme autant de liens brisés avec précaution.
— C’est toi qui aurais dû assister Breen, résonna la voix d’Eliott.
— Yann sera plus à même de réagir si les choses se passent mal.
— Belle manière de justifier sa fuite.
Grant se tourna vers son ancien subordonné, la mine inexpressive.
— C’est toi qui dis ça, vraiment ?
Les lèvres d’Eliott se pincèrent, son attention tout entière portée sur le corps de Thomas que Yann transportait. Grant l’imita, se félicitant au passage d’avoir opté pour la « fuite ». Il ne le touchait pas, et pourtant, il pouvait presque sentir sa peau froide sous ses doigts. Une enveloppe charnelle vidée de toute substance, bien loin de la chaleur communicative que son plus proche ami n’avait eu de cesse de lui offrir ces derniers mois.
— J’ai pas fui, moi, tu sais, reprit Eliott. J’ai juste compris que je lui faisais plus de mal que de bien, à Evy. Elle le comprend pas encore, mais c’est pas d’moi dont elle a besoin.
Il hésita un instant, puis osa ajouter :
— Tout comme c’est pas d’un autre dont Thomas aura besoin à son réveil.
Grant demeura muet, le regard rivé sur Yann qui attachait solidement Thomas au lit. Chaque geste était précis, et surtout pas mieux exécuté que s’il l’avait lui-même fait. L’évidence s’imposa sans bruit, et il inspira lentement avant de s’avancer vers eux.
— Laisse, je m’en charge, lança-t-il à l’intention de Yann. Va rejoindre Eliott.
Son ancien subordonné acquiesça, et Grant vérifia une dernière fois les sangles avant de relever les yeux vers Susan. Après l’avoir gratifié d’un sourire encourageant, elle plaça les électrodes sur les tempes de Thomas avec une rapidité maîtrisée, ses gestes sûrs et méthodiques.
— Phase une, annonça-t-elle. Relevé de l’activité cérébrale.
Les écrans s’illuminèrent d’un noir uniforme, puis de quelques lignes hésitantes. Les premières données s’affichèrent alors, révélant une activité faible et irrégulière.
— C’est normal ? demanda-t-il à voix basse.
— Parfaitement, répondit-elle sans un regard. Son cerveau sort à peine de la stase.
Grant plissa les yeux en direction des moniteurs. Les courbes oscillaient d’une manière étrange, comme perturbées par un élément extérieur qui ne s’imposait jamais clairement.
Le temps s’étira, rythmé par le ronronnement des machines et la pulsation régulière des écrans sur lesquels les données se stabilisaient. Alerté par un mouvement inattendu, le regard de Grant glissa jusqu’à la main de Thomas.
— Susan…
— J’ai vu, le coupa-t-elle. Réflexe résiduel, rien de…
Sa voix s’éteignit. Les courbes venaient de s’emballer, brisant l’équilibre fragile qui s’était installé quelques secondes plus tôt. Elle ajusta précipitamment les paramètres, ses doigts courant d’un écran à l’autre avec une nervosité qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler.
— Non, ce n’est pas normal, murmura-t-elle. Il ne devrait pas… pas maintenant…
Un silence de mort s’abattit sur le laboratoire. Conformément à la procédure, Yann et Eliott se précipitèrent pour aider à maintenir Ekha jusqu’à la fin de l’intervention, mais ils n’en eurent nul besoin. Les paupières de Thomas frémirent bel et bien avant de s’ouvrir, mais le regard qui accrocha instantanément le sien ne fut jamais celui de l’Immuable.
— Tho… Thomas… ?
Les traits de son ami s’illuminèrent au son de sa voix, l’ombre d’un sourire étirant ses lèvres. Sa tête retomba aussitôt sur le côté, le ton éraillé par des semaines d’emprisonnement :
— Kaz… Ça m’étonnait aussi… que tu me laisses dormir tranquille.
Pendant une fraction de seconde, Grant ne sentit plus rien. Ni la tension dans ses épaules, ni la rigidité de ses gestes, ni même le bourdonnement des machines autour d’eux. Tout ce qui l’avait tenu droit jusque-là se relâcha d’un bloc, son corps se remémorant soudain qu’il pouvait respirer autrement qu’à demi.
Un rire amusé lui échappa tandis qu’il détachait les sangles maintenant son ami prisonnier. Yann et Eliott objectèrent mais il les ignora, passant un bras derrière ses épaules pour l’aider à se redresser.
— Doucement… ça va aller.
Thomas inspira profondément, ses iris brillant de reconnaissance et d’une lueur plus profonde encore. Grant ne put s’empêcher de lui sourire en retour, heureux de retrouver cet éclat qu’il avait craint ne plus jamais revoir. Ce fut stupide, mais la première chose à laquelle il pensa fut de lui rendre sa casquette. Il alla la récupérer à l’endroit où il l’avait soigneusement entreposée, puis la lui déposa sur le haut du crâne sans plus de cérémonie.
Un rire, et ce fut tout ce qu’il fallut pour qu’ils se reconnectent. Thomas le dévisagea longtemps, un échange silencieux durant lequel Grant retrouva avec un bonheur presque trop intense ce qu’il avait cru perdre à tout jamais.
— Désolée d’interrompre vos retrouvailles, mais…
La voix de Susan le ramena à lui. Désireux de reprendre contenance, Grant toussota.
— Ahem, on va devoir t’implanter un dispositif, d’accord ? expliqua-t-il à Thomas. Il est conçu pour neutraliser Ekha de manière définitive. Enfin, du moins jusqu’à ce qu’on trou…
Il se tut, réalisant soudain que l’attention de son ami n’avait jamais quitté la scientifique. Son visage avait imperceptiblement perdu de son éclat, ce qui ne l’empêcha pas de lui adresser un sourire amical auquel elle répondit avec sincérité. Il semblait pourtant confus, subitement sur la retenue.
Grant fit un pas dans sa direction, mais il eut aussitôt un mouvement de recul.
— Ça ne va pas ? s'inquiéta-t-il.
— Si, pardon, ça va, je, euh…
Il secoua la tête, un rire communicatif ne tardant pas à franchir la barrière de ses lèvres.
— Laisse tomber !
Son regard glissa à nouveau jusqu’à Susan, et il lui sourit poliment avant de se rallonger.
— Merci pour tout ce que vous faites, professeur. Je vous le rends après, c’est promis.
Grant arqua un sourcil, mais Thomas mettait désormais un point d’honneur à l’ignorer. Son cœur se souleva d’un mélange d’incompréhension et de déception. Il ne le montra toutefois pas, assistant la scientifique tandis que Yann et Eliott retournaient à leur poste.
Après un bon quart d’heure, l’implant fut enfin calibré sur la fréquence d’Ekha. Thomas subit docilement l’intervention, avec un calme si déroutant que le cœur de Grant s’emballa. Ce n’était déjà pas son genre, mais cette forme de tristesse qui ne quittait pas son visage acheva de l’inquiéter. Il tenta de se réguler, les secondes s’égrenant beaucoup trop lentement à son goût.
— Fais pas cette tête, Kaz.
La voix de Thomas l’extirpa de ses pensées. Son ami le rassura du plus lumineux des sourires, avant de reporter son attention sur les écrans devant lesquels Susan s’activait.
— Tu vas bientôt pouvoir vivre pour toi. Alors souris, OK ?
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Thomas demeura silencieux, les yeux rivés sur les courbes oscillantes de son activité cérébrale qui, peu à peu, se stabilisaient. Grant l’imita, abandonnant l’idée de comprendre pour se concentrer sur cette nouvelle des plus réjouissantes.
— C’est bon, confirma Susan. L’implant est en place !
Un souffle collectif traversa la pièce, discret mais bien perceptible. La tension, sans disparaître complètement, se relâcha suffisamment pour permettre à chacun de reprendre une respiration normale. Les conversations reprirent, mais Grant les ignora toutes. Il préférait s’assurer de l’absence de toute agitation suspecte chez Thomas, qui avait fermé les yeux avec félicité après l’avoir gratifié d’un dernier sourire rassurant.
Plusieurs minutes passèrent avant que Yann ne s’approche d’eux.
— Il s’est endormi ? demanda-t-il à voix basse.
Grant acquiesça sans répondre. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas vu son ami dormir aussi paisiblement, et pourtant, il en avait passé, des nuits à le surveiller. Face à son absence de réaction, les autres quittèrent la pièce en laissant derrière eux le bourdonnement discret des machines et la lumière tamisée des écrans en veille. Susan elle-même finit par les laisser seuls, non sans jeter un dernier regard en direction de son patient.
— Il est sûrement inutile de le préciser, mais Thomas ne doit pas quitter la zone anti‑interférence pour le moment, affirma-t-elle. Tu devrais envoyer Yann et Eliott à Sadell pour prévenir les autres et les rapatrier ici.
— D’accord, merci Susan. Je m’en occuperai demain matin.
Un silence, et seule la porte claquant après le départ de la scientifique lui répondit. Prenant place sur le tabouret près du lit, Grant observa à nouveau le visage de son ami. Les traits paisibles, la respiration régulière… tout indiquait que le pire était désormais derrière eux. Ses épaules s’affaissèrent de soulagement, et cette accalmie fragile finit par avoir raison de lui. Sa tête trouva le moelleux du matelas, sur lequel il s’endormit avec sérénité.

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