Chapitre 55 (Finn) (1/2)
Illuminée par un soleil trop franc pour la région, Sadell n’avait pas changé. Toujours cette poignée de maisons tassées entre les troncs, ces toits sombres mangés par la mousse, et cette odeur persistante de bois humide qui collait à la gorge dès qu’on s’y attardait. Une ville oubliée au milieu de la forêt, où le temps semblait s’être arrêté bien avant qu’elle soit détruite.
Sauf que ce n’étaient plus ses habitants qui en foulaient les rues. C’étaient des soldats de l’Académie qui circulaient entre les façades décharnées, leurs bottes écrasant les graviers avec une régularité mécanique tandis qu’ils paquetaient ce qui pouvait encore l’être.
— Tout est prêt pour le départ, Monsieur.
Adossé au portail du cimetière, Finn ne répondit pas tout de suite à son général des armées. Le métal rouillé lui mordait l’épaule à travers le tissu de son manteau mais il demeurait immobile, le regard porté sur les pierres tombales devant lui.
Quelques jours seulement le séparaient des évènements du laboratoire. Quelques jours, et pourtant il avait l’impression d’avoir laissé derrière lui bien plus que des murs et des machines. Il avait abandonné cette version de lui-même qui s’était obstinée à croire en des choses inutiles. Ses objectifs, ses rêves absurdes, et même sa quête du bonheur… tout était limpide, désormais : rien de tout cela n’avait jamais eu le moindre sens. Il n’était destiné qu’à une seule chose, et il était bien décidé à s’y consacrer pleinement maintenant qu’il s’était libéré de ses démons.
Détournant le regard des sépultures, Finn se redressa.
— Bien, répondit-il. Allons-y, dans ce cas.
⁂
Le soleil déclinait derrière la vitre du véhicule, étirant les ombres des arbres en longues traînées sombres entre lesquelles filtrait une lumière dorée. Le cuir grinçait à peine sous les mouvements, et seul le moteur ronronnait en harmonie avec la respiration éraflée de Winkler.
Assis à l’arrière, Finn regardait la forêt défiler sans vraiment la voir. Par instants, les reflets accrochaient le verre et lui renvoyaient une image floue de son propre visage, aussitôt avalée par le mouvement. Il pensait à Barden, mais surtout à la manière dont il pourrait retrouver une crédibilité que son père avait habilement saccagée avant même son accession au trône.
Car s’il y avait une chose sur laquelle Finn n’avait jamais douté, c’était bien sa capacité à gouverner. Il l’avait déjà prouvé depuis sa prise de pouvoir, même si on n’avait eu de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais désormais, le champ était libre. Le FLB n’était plus une menace, l’ASU non plus. Et elle…
— Winkler, rapport sur la situation.
La voix de Finn tomba sans élever le ton, tranchant le silence installé dans l’habitacle.
— Aucun incident à déclarer durant votre absence, Monsieur le Président, répondit le militaire. Ni à Ashford, ni ailleurs. Comme vous pourrez le constater à votre retour à Mosley, nous sommes parvenus à maintenir l’ordre sur l’ensemble du territoire. Bien entendu, votre disparition a également été gardée sous scellée.
Finn ne releva pas, préférant ne pas s’étendre sur le sujet. Son général des armées avait beau briller d’une fierté mal placée, lui était persuadé qu’il aurait, en rentrant, de nombreux problèmes à gérer en raison de son incompétence.
— Contactez Clarke dès que vous le pourrez et dites-lui de préparer mon arrivée à Ashford, ordonna-t-il. Nous y resterons quelques jours.
— Puis-je vous demander pourquoi, Monsieur ?
Finn laissa passer un silence. La lumière du soleil continuait de se fragmenter entre les arbres sans jamais parvenir à se fixer, reflet de sa propre intériorité.
— J’aimerais simplement apporter un soutien plus personnel aux victimes de la guerre, finit-il par lâcher. Elle avait raison et je n’ai pas su l’écouter. L’image d’un président est presque aussi importante que ses compétences ; je tâcherai de m’en souvenir à l’avenir.
Aucune réponse ne lui parvint. À en croire la mine perplexe que Finn pouvait apercevoir dans l’éclat de la vitre, Winkler n’y voyait toujours pas l’intérêt. Pour une fois, il ne put l’en blâmer. Il s’agissait là d’un virage à cent quatre‑vingts degrés par rapport à sa manière de diriger habituelle, mais il ne pouvait plus se permettre d’ignorer ce que le peuple attendait de lui.
— Bien, conclut-il. Vous n’oublierez pas non plus de lancer le recrutement d’un…
Finn se tut, le regard toujours porté au-delà de la fenêtre. La lumière du soleil continuait de se briser entre les troncs, morcelée en éclats instables qui semblèrent soudain prendre forme. Ses yeux se plissèrent pour plus de netteté, mais l’illusion s’était déjà défaite pour se reformer un peu plus loin. Il secoua la tête, tentant tant bien que mal d’ignorer cet étrange phénomène.
— … d’un nouveau directeur scientifique, reprit-il. Nous ferons un point sur le profil recherché à Ashford, ajouta-t-il sans cesser de, malgré lui, jeter des coups d’œil en coin par la fenêtre. Inutile de préciser qu’une évolution interne me semble la plus judicieuse. Pour autant, veillez à… Bon, arrêtez le véhicule.
— Pardon ?
— Arrêtez le véhicule, c’est un ordre !
Sans attendre, Winkler tapa contre la cloison devant lui pour notifier au conducteur de s’arrêter. Le véhicule freina et Finn en sortit aussitôt, ses pas le menant déjà vers le dernier endroit où il avait vu – ou cru voir – de fins filaments dorés s’arracher à la lumière.
Mais il ne trouva rien.
Rien d’autre que des troncs serrés, l’ombre épaisse des sous-bois, et cette lumière tout aussi enveloppante que chaleureuse qui filtrait entre les branches sans plus rien former.
— Monsieur le Président, il y a un problème ?
Débordant de frustration, Finn échoua à réprimer un soupir. Pourquoi ne pouvait-il pas cesser de se raccrocher au passé ? Pourquoi son esprit persistait-il à le pousser vers de telles frivolités alors qu’il savait pertinemment ce qu’il devait faire ?
Bien décidé à ne plus fléchir, il tourna les talons et reprit la direction du véhicule. Plus vite il quitterait ces forêts de malheur, plus vite il reprendrait le contrôle sur lui-même. Mais au moment où il allait retrouver le confort de son siège, ils apparurent de nouveau. Virevoltant entre les arbres, des fragments dorés s’accrochèrent à la lumière au lieu de s’y dissoudre, jusqu’à se rassembler en une forme plus concrète : celle d’une lionne éthérée dont les yeux dorés le fixaient avec une intensité irréelle.
— Monsieur ?
Son cœur s’emballa aussitôt dans sa poitrine. Ignorant les efforts qu’il avait déployés pour se concentrer sur son rôle de président, le cœur de Finn prit une nouvelle fois le pas sur sa raison. Ses pas le guidèrent dans sa direction, et il s’agenouilla devant elle.
Šabaeri.
Ce nom s’imposa à lui avec une évidence troublante. Šabaeri, la Gardienne du Soleil dont sa mère avait été la descendante – et dont le sang, par conséquent, coulait aussi dans ses veines. Une idée qu’il n’avait jamais réellement envisagée depuis qu’il l’avait apprise, comme si elle n’avait jusque-là été qu’un récit trop lointain pour exister vraiment.
— Monsieur le Président, expliquez-vous, je vous en prie.
Finn tourna la tête vers Winkler qui, légèrement en retrait, le fixait d’un air perdu.
— Vous ne la voyez pas, n’est-ce pas ?
— Voir quoi, Monsieur ?
Son général des armées gesticula sur place, observant les alentours avec inquiétude.
— Le plus gros de l’armée est déjà partie, nous ne pouvons pas rester là plus longtemps.
L’attention de Finn se reporta sur la lionne, les paroles du militaire se diluant dans le tumulte de ses pensées. D’une démarche majestueuse, elle se détourna de lui et s’enfonça dans la forêt, ne s’arrêtant que pour plonger ses iris dans les siens. Des iris dorés si familiers qu’ils, en un instant, firent céder la moindre de ses défenses.
Il se redressa d’un bloc, le regard dans le vide mais non moins résolu.
— Je veux pas.
— Monsieur le Président, je vous en p…
— Non, je veux pas, répéta-t-il tout aussi simplement. Je veux pas être loin d’elle.
Cette réalisation le frappa de plein fouet, et il s’avança d’un pas affirmé vers la lionne.
— Mène-moi jusqu’à elle. Je t’en prie, je dois la retrouver. J’ai…
J’ai quoi ? Besoin d’elle ? Je la veux ? Je… l’aime ?
— Je dois l’aider, se décida-t-il. Dis-moi où elle est.
Aussitôt avait-il prononcé ces paroles que Šabaeri s’élança dans les profondeurs des sous‑bois. Finn la suivit sans hésiter, ignorant les protestations de Winkler qui, s’il s’était d’abord lancé à sa poursuite, avait rapidement fait demi-tour pour prévenir le cortège.

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