Chapitre 55 (Finn) (2/2)

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Finn courut longtemps – si longtemps que le jour laissa place à la nuit. Ses pas n’étaient plus guidés que par la lumière de la lune, ainsi que par les éclats dorés qui s’échappaient du pelage de la lionne qu’il suivait à travers les arbres et les rivières. Mais peu à peu, même eux s’éteignirent, se dérobant pour ne laisser place qu’à une clairière où reposait, en son centre, un immense chêne sur lequel avait été construite une cabane. C’est à son rebord qu’il la trouva, allongée sur le ventre, un bras et une jambe suspendus dans le vide.

— Mademoiselle Orsby.

La voix de Finn n’avait été qu’un souffle arraché à son corps épuisé, mais elle l’entendit. Son regard accrocha aussitôt le sien et elle se redressa, la surprise chassant la tristesse qui voilait ses iris dorés pour déferler sur ses joues imbibées de larmes silencieuses.

— Mon… Monsieur Weber ?

Ils se dévisagèrent un long moment avant que Finn, tentant de retrouver une respiration plus stable, ne se décide à la rejoindre. Il grimpa l’échelle de leur enfance, non sans constater que l’intérieur de la cabane avait sérieusement été mis à mal depuis sa dernière visite. Les meubles avaient été renversés, leur contenu jonchant le sol parmi les plumes des coussins éventrés et les dessins sauvagement arrachés du mur. Le livre qu’il lui avait lu plusieurs semaines auparavant gisait au centre de la pièce, poignardé par un couteau dont la lame était encore plantée dans ses pages.

Finn jeta un regard en coin à la fautive, qui baissa la tête d’un air contrit.

— Cela vous a-t-il fait du bien ?

— Non.

Un silence s’installa durant lequel il prit place à ses côtés. La forêt était plus silencieuse que dans son souvenir, comme retenue. Seuls quelques froissements montaient des feuillages tandis que, plus bas, des animaux sauvages filaient entre les racines.

— Que faites-vous ici toute seule, Mademoiselle Orsby ?

Elle hésita un instant à répondre, ses jambes se balançant dans le vide.

— Je… fais le mur, disons, opta-t-elle enfin.

Finn l’interrogea du regard, ce qui lui valut un sourire attristé.

— Kaz nous a envoyées à Sadell au cas où Ekha se réveillerait. Il s’est dit que l’Académie serait en mesure de nous protéger si l’implantation du dispositif se passait mal.

— À Sadell ? s’étonna-t-il. Quand…

— Quand vous partiez. Enfin quelques heures avant.

— Et vous n’avez pas jugé utile de vous montrer ?

— C’est-à-dire que vous avez été on ne peut plus clair sur votre besoin désespéré de ne plus nous avoir à vos côtés, la dernière fois, se défendit-elle. J’ai pensé que… qu’il valait mieux pour tout le monde qu’on s’en tienne à ça.

Le cœur serré, Finn ne répondit pas. Si elle savait à quel point cela lui avait été difficile de prendre cette décision, elle n’aurait certainement pas utilisé le terme « besoin » à cet escient. Disons plutôt « la meilleure chose à faire ».

— Et vous, Monsieur Weber ? Que faites-vous ici ?

D’un coup de menton, Finn désigna la lionne allongée en contrebas avant de se souvenir qu’elle était indécelable aux yeux des autres. Šabaeri redressa la tête vers lui avec étonnement et il bafouilla un instant, fait assez anodin pour déclencher l’hilarité de sa voisine. Cette dernière redevint vite silencieuse, mais ses traits avaient perdu leur mélancolie pour laisser place à un éclat plus tranquille.

— Vous la voyez enfin, c’est pas trop tôt.

— Vous aussi ? s’étonna-t-il.

Elle secoua la tête.

— Non, moi, c’est Šamana qui me guide. Mais j’avoue être curieuse de la vôtre !

Finn ne répondit pas tout de suite. Šabaeri s’était rallongée, sa respiration soulevait à peine son flanc, et pourtant, la forêt entière semblait s’être réorganisée autour de sa présence. Des filaments dorés dansaient en volutes éthérées autour d’elle, une vision bien éloignée de la rationalité qui l’avait toujours guidé.

— Elle a… les mêmes yeux que vous.

— C’est vrai ?! C’est sûrement dû à la présence d’Erin, je le savais que c’était pas nat…

Elle continua de parler, mais Finn resta bloqué sur cette phrase, l’image de sa mère s’imposant soudain à lui. Oui, elle était là, elle aussi – pas seulement dans le corps de sa petite chose, mais aussi au travers de cette créature en contrebas. Ce rappel, loin de le rassurer, laissa surtout remonter tout ce qu’il avait cherché à tenir à distance. Quel mauvais fils il avait été. Lui qui s’était targué de l’aimer plus que tout au monde, il ne l’avait même pas reconnue. Ou plutôt, il n’avait pas voulu la voir, ce qui était bien pire. Elle devait le haïr, le…

— Dites, Monsieur Weber…

La voix d’Evanna l’arracha à ses pensées. Il tourna aussitôt la tête vers elle, ravi d’échapper à cette spirale de culpabilité dont il sentait encore l’écho lui serrer la poitrine.

— De quelle couleur étaient-ils avant ? Mes yeux…

Bien qu’il n’eût aucune raison de s’y plonger, Finn se noya à corps perdu dans son regard. S’il s’était habitué à ses iris dorés avec le temps, il devait bien admettre qu’il lui était déjà arrivé, dans des moments de faiblesse, de regretter ceux qu’il avait connus étant petit.

— Ils avaient une teinte plus sombre, répondit-il. Marron.

Le mot lui parut imparfait, mais il ne chercha pas à corriger. Une image ancienne lui traversa l’esprit, fugace et tenace à la fois : des yeux noisette levés vers lui, emplis d’une admiration simple et désarmante qu’il n’avait jamais vraiment su comment recevoir.

— Mais ils accrochaient la lumière, nuança-t-il. Ça les faisait pétiller, et…

Les iris de sa petite chose s’illuminèrent soudain de cet éclat qu’il s’apprêtait à décrire. Le revoir suffit à lui couper le souffle, à tel point que son cœur se mit à cogner contre ses côtes. Il détourna aussitôt le regard, se raclant la gorge pour reprendre contenance.

— Enfin, je crois. C’était il y a longtemps, je ne me souviens plus très bien.

Seul un rire amusé répondit à sa tentative de diversion. Après un instant de silence, Evanna se releva avec souplesse, l’équilibre assuré malgré la hauteur.

— Venez, lança-t-elle. J’aimerais essayer quelque chose.

Son ton avait changé, animé d’une excitation contenue qui tranchait avec la nostalgie des instants précédents. Finn ne put qu’obtempérer, son regard glissant malgré lui vers la lionne dont la présence lui paraissait désormais impossible à ignorer. C’est justement auprès d’elle qu’il fut emmené, et tous deux s’agenouillèrent à ses côtés.

— Donnez-moi votre main.

Il n’hésita qu’à peine, curieux de voir ce que sa petite chose lui réservait. Elle la serra doucement dans la sienne puis, sans un mot, guida leur geste un peu à l’écart de Šabaeri. Finn s’attendit à ne rencontrer que de l’air, mais une présence se forma soudain sous ses doigts. Il se figea tandis que cette sensation prenait corps dans une multitude de volutes éthérées, gagnant en consistance à mesure que leurs mains entrelacées l’effleuraient.

Assise sur ses pattes arrière, une louve le fixait désormais de ses yeux améthyste, son pelage tissé de filaments argentés. L’une de ses oreilles s’agitait avec vivacité tandis qu’elle savourait leur contact, son air joueur lui rappelant avec trouble celle de sa descendante.

— Ça a marché, vous la voyez ?

— C’est…

— Šamana, oui.

Les doigts de Finn se resserrèrent instinctivement autour de ceux d’Evanna. Un petit rire lui échappa, et il l’amena avec hâte en direction de Šabaeri pour la lui faire découvrir à son tour. Leurs mains se posèrent délicatement sur son flanc, assez pour que la lionne se redresse et adopte une position altière. Les yeux de sa petite chose s’illuminèrent aussitôt d’un million d’étoiles, ses traits retrouvant en une fraction de seconde toute leur innocence enfantine.

— Eh, c’est vrai qu’on a les mêmes yeux ! s’exclama-t-elle. Waouh !

Finn ne répondit rien d’autre qu’un rire débridé. Et aussitôt, plus rien d’autre ne compta à ses yeux que l’émerveillement de sa petite chose – ni les Gardiennes, ni l’Académie, ni ce qu’il aurait dû penser ou retenir. Il ne voyait plus que cet éclat revenu dans son regard, celui qu’il voulait continuer de voir briller pour l’éternité et ne plus jamais perdre.

— Evanna, je…

Sa propre voix lui échappa, plus basse que d’ordinaire. Leurs mains retombèrent mais il ne la libéra pas pour autant, incapable de rompre ce lien fragile qui venait de renaître entre eux.

— J’espère qu’ils redeviendront comme avant… reprit-il après un temps. Vos yeux.

Sa respiration se saccada, et l’espace d’un instant, Finn eut la sensation que leurs cœurs battaient à l’unisson. Une rougeur discrète gagna le bord des oreilles de sa petite chose, glissant jusqu’à ses joues tandis que ses doigts se resserraient autour des siens.

— Parce qu’ils étaient vraiment magnifiques, vous savez. Ils étaient…

Ses yeux glissèrent malgré lui sur ses lèvres, avant de rapidement retrouver ses iris dorés. Il brûla soudain de réduire la distance entre eux, mais il fut heureusement stoppé par un vertige – bref mais suffisant pour lui remettre les idées en place.

— Perkins.

Jusqu’alors suspendue à ses lèvres, Evanna cilla une fois, puis deux, avant de lever un sourcil interrogateur. Le silence tomba comme un couperet, plaçant sur le devant de la scène celui qu’il avait bien failli oublier.

— Perkins, répéta-t-il en se raclant la gorge. Il va s’inquiéter de ne pas vous trouver.

Si Finn s’était attendu à voir les traits de sa petite chose acquiescer, il n’en fut jamais rien. Ses yeux se voilèrent d’une profonde tristesse, et elle baissa la tête sur leurs mains entrelacées. Elle le libéra aussitôt, et tous deux se relevèrent dans un silence pesant.

— Vous savez…

— Vous devriez aller le retrouver, maintenant.

Ils s’interrompirent net après s’être exprimés en chœur, puis se dévisagèrent longuement. Finn n’osa pas lui demander ce qu’elle avait voulu dire ; il se contenta d’observer ses lèvres pincées, qui finirent par dessiner l’esquisse d’un sourire.

— Oui, vous avez raison, je vais faire ça.

— Je me charge d’envoyer des troupes à Sadell, pour votre protection.

Elle le remercia d’un hochement de tête reconnaissant, puis héla Šamana.

— Allez, viens ma belle, on y va…

Confortablement allongée contre Šabaeri, la louve grogna, puis se redressa à contrecœur pour rejoindre sa descendante. La lionne se releva, elle aussi, suivant sa sœur du regard avant de reposer lentement sa tête sur ses pattes, comme attristée par son départ.

Jusqu’à présent occupée à observer la scène, Evanna reporta son attention sur lui. Sa bouche s’entrouvrit, et il crut un instant qu’elle allait lui demander de rester. Mais rien ne vint. Elle finit par lui adresser un léger signe de la main, avant de tourner les talons.

Finn la regardait disparaître quand elle s’arrêta net pour lui faire face.

— Ah, et je suis désolée qu’Erin ne se soit pas manifestée. Et que… vous n’ayez pas trouvé ce que vous étiez venu chercher ce soir, ajouta-t-elle après un temps d’hésitation.

Sans lui laisser le temps de répondre, sa petite chose lui offrit un dernier sourire timide. Elle reprit sa route, sa silhouette se fondant dans l’obscurité jusqu’à disparaître entre les troncs. Finn, lui, demeura immobile un instant, le regard accroché à l’endroit où elle n’était déjà plus. Le silence était retombé autour de lui, et seules ses paroles tournaient en boucle dans son esprit avec une insistance qu’il ne parvenait pas à faire taire.

Avait-elle dit vrai ?

Était-ce sa mère qu’il était venu retrouver ce soir, et non pas elle ?

Comme en réponse, les souvenirs des deux femmes se superposèrent dans son esprit, indissociables, comme si l’une ne pouvait exister sans l’autre. Était‑ce pour cette raison qu’il ressentait au plus profond de son être ce besoin viscéral d’être auprès d'elle… parce qu’elle était le dernier lien qu’il lui restait avec sa mère ?

Le temps s’étira sans qu’il ne sache combien de minutes – ou d’heures – s’étaient écoulées. La forêt continuait de vivre autour de lui, indifférente à sa présence. Le vent glissait entre les branches, soulevait les feuillages, faisait frémir les hautes herbes dans un mouvement constant dont il ne percevait plus que l’écho lointain.

Tout avançait… sauf lui. Son esprit revenait inlassablement aux mêmes questions. Il lui sembla même apercevoir les silhouettes d’Evanna et sa mère entre les troncs, mais chaque fois qu’il observait plus attentivement, il ne trouvait que le vide.

Puis, un bruit attira son attention – un froissement plus net que les autres là où elle avait disparu. Le cœur de Finn eut un raté, suivi d’un espoir qu’il ne prit pas la peine de contenir. Il fixa l’obscurité, assez longtemps pour réaliser qu’une silhouette se dessinait bel et bien entre les arbres… mais ce n’était pas celle d’Evanna, et encore moins celle de sa mère.

D’un pas lent, un homme émergea de l’ombre pour se baigner dans la clarté de la lune. Des plaques militaires pendaient à son cou et s’entrechoquaient, tandis que, sous sa casquette, une fine cicatrice lui barrait l’arête du nez. Son regard demeurait perdu, du moins jusqu’à ce qu’il épouse les contours de la cabane dans les arbres. Il porta ensuite son attention sur lui et, dans un calme désarmant, lâcha d’une voix aussi accusatrice qu’enfantine :

— Toi… C’est toi qui me l’as volée.

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