Chapitre 56 (Finn) (1/2)

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La clairière baignait toujours dans la même lumière pâle. La lune s’était élevée entre les branches, projetant sur le sol des ombres longues et immobiles. Dos à la cabane, Finn n’avait pas bougé, le regard accroché à l’homme qui lui faisait face. Celui-ci se tenait immobile, et pourtant, quelque chose dans sa présence était en complet décalage avec ce qu’il savait de lui.

Aussitôt, Šabaeri sauta sur ses pattes. Ses muscles se tendirent sous son pelage doré, ses oreilles plaquées en arrière tandis qu’un grondement sourd s’échappait de sa gueule. La lionne s’élança d’un bond souple dans l’obscurité, et en quelques secondes seulement, sa silhouette se fondit entre les troncs pour ne laisser qu’eux.

— Thomas… Orsby ?

La voix de Finn s’écrasa contre les arbres avant de lui revenir en écho, faible et étrangère. L’homme ne réagit pas. Seules ses mains s’élevèrent dans le silence, et il les observa avec une lenteur appliquée.

Sans vraiment savoir pourquoi, Finn ponctua son appel d’un pas prudent en avant – le syndrome de l’imposteur, sans doute, qui lui murmurait qu’il n’avait aucun droit de se tenir dans ce lieu si important pour cet homme. Les yeux du soldat retrouvèrent instantanément les siens, le forçant à s’arrêter et à ravaler sa compassion.

— Tho… mas ? répéta l’homme dans un murmure. Oui… Peut-être.

Son regard dériva autour de lui, glissa sur les troncs, sur la cabane, sur son propre corps.

— C’est vrai que je le ressens davantage. Sa présence. Ses pensées. Ses émotions… Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ?

Il reporta son attention sur Finn, ses traits tirés exigeant de lui une réponse qu’il ne lui fut pas difficile de deviner. S’il devait en juger par l’état instable de son opposant, il y avait fort à parier que l’implantation du dispositif au laboratoire avait été couronnée de succès. La puce avait simplement dû se dérégler lorsque le sujet avait quitté la zone anti-interférence, mais là où Ekha prenait habituellement le contrôle de son hôte, il lui était désormais impossible de le faire complètement. Quant à la raison pour laquelle Thomas avait décidé de quitter le laboratoire en premier lieu… c’était une question à laquelle il ne trouvait aucune réponse.

— Tu peux me dire ce que tu as de plus que moi ? reprit-il. Pourquoi elle t’a choisi, toi ?

— Il n’y a aucune autre personne plus importante que toi à ses yeux, Thomas, répondit instinctivement Finn. Si tu savais tous les sacrifices qu’elle a dû faire pour te retrouver, tu…

— Pas sa stupide sœur ! le coupa-t-il. Erin. Nous étions heureux, avant que tu arrives. Mais elle t’a choisi. Pourquoi ?

Une tension diffuse s’installa entre eux, plus dérangeante encore que l’incompréhension. Comment ça, sa mère l’avait choisi ? Et comment pouvait-on le lui reprocher ? C’était ridicule, on la lui avait arrachée de la plus douloureuse des manières ; il n’avait rien pris à personne.

— Elle s’est détournée de moi à l’instant même où tu as pris racine en elle, reprit-il d’une voix plus accusatrice encore, ses pas l’amenant si dangereusement jusqu’à lui que Finn dut prendre la rapide décision de reculer. Tu n’étais même pas encore là que tu me l’as volée ! J’avais enfin retrouvé une fam… !

Un éclair aveuglant l’empêcha de poursuivre et le repoussa en arrière tandis qu’un autre surgissait pour le maintenir hors de portée. Ébloui, Finn manqua trébucher, mais lorsqu’il se redressa, les éclairs avaient disparu pour ne laisser que des filaments sur le point de se reformer.

Šabaeri apparut la première, sa masse dorée encore traversée de lueurs chaudes. Šamana suivit, plus pâle, ses contours argentés se stabilisant sous la clarté de la lune. Toutes deux rejoignirent d’un pas souple et synchronisé une silhouette qu’il n’avait pas souvenir d’avoir vu approcher, et son cœur se brisa aussitôt dans sa poitrine.

— Mademoiselle Orsby ?

Evanna ne daigna pas le regarder, ses iris dorés braqués sur son frère qu’elle n’avait pas vu depuis sept longues années. Ses épaules se soulevaient à chaque inspiration arrachée, la course encore visible dans la tension de son corps et sur ses joues rosies par l’effort.

— Laisse-le partir.

La voix de sa petite chose fendit si bien l’air que le cœur de Finn se brisa. Il ne l’avait jamais entendue comme ça – plus rauque, et pourtant parfaitement ferme –, à tel point qu’il eut envie de hurler tant l’horreur de la situation l’accablait. Elle ne méritait pas ça. Elle ne méritait pas de revoir l’homme qu’elle avait par tous les moyens cherché à retrouver dans ces conditions. Elle méritait de voir sa résilience enfin récompensée, pas une nouvelle fois mise à l’épreuve.

Jusqu’à présent mis à mal par l’intervention des Gardiennes, Thomas releva enfin les yeux vers sa sœur. L’espoir naquit chez Finn quand son regard s’illumina d’une reconnaissance brute et immédiate presque douloureuse à regarder. Mais ses traits vacillèrent aussitôt, et l'Immuable secoua la tête pour chasser son hôte avant qu’il ne parvienne à reprendre le dessus.

— Tiens, tiens, tiens… ricana-t-il en se redressant. Toi.

— Laisse-le partir. Tout de suite.

— Je ne suis pas ton petit frère, tu sais. Tu crois vraiment que je vais t’obéi… ?

— Je sais très bien qui tu es, Ekha.

Un rire enfantin résonna dans le silence de la clairière. Finn n’intervint pas, mais quelque chose dans l’attitude d’Evanna l’inquiétait. Son refus de le regarder alors qu’elle se dressait pourtant face à son frère pour lui, sa posture, ce ton autoritaire à la limite de la férocité…

— Ah, ah, ah ! Pauvre petit Thomas. Même sa chère sœur préfère un autre à lui. Décidément, personne ne le choisit. Ni Kaz, ni…

— Ne gaspille pas ta salive, tes provocations ne marcheront pas avec moi.

Comment pouvait-elle rester aussi calme ?

Le regard de Finn glissa désespérément sur elle, en quête d’une explication qu’elle semblait bien déterminée à ne pas lui offrir. Ses traits fermés demeuraient résolument tournés vers Thomas, et seules les deux Gardiennes continuaient de l’illuminer dans un ballet de lueurs dorées et argentées. Mais si Šamana restait en retrait, silencieuse et en observation, Šabaeri trônait fièrement à ses côtés, la main d’Evanna venant se perdre dans sa fourrure avec une familiarité désarmante.

Attiré par la manière dont la lionne se pliait à elle, Finn fit un pas lent vers elles, puis un autre. L’air de la nuit lui sembla soudain plus lourd, empreint de tout ce que son esprit refusait encore de comprendre mais que son cœur avait déjà accepté. Un nouveau pas dans leur direction, et sa tête se pencha cette fois sur le côté pour mieux la contempler.

— M… Mère… ? osa-t-il formuler. Mère, c’est… c’est vous ?

Jusqu’à présent inébranlable, Evanna cilla et une faille indéniable passa dans son regard. C’était bien elle, comprit-il. Il était incapable d’expliquer le comment du pourquoi, mais c’était bel et bien sa mère qui se tenait face à lui, dans le corps de son adorable petite chose.

Finn laissa malgré lui échapper une respiration lourde, le cœur battant à lui exploser la cage thoracique. Il eut envie de se jeter sur elle pour la retrouver enfin, la prendre dans ses bras, s’excuser de tout ce qu’il avait fait – de tout ce qu’il avait échoué à faire, aussi –, mais son corps demeurait incapable de bouger. Le choc le maintenait cloué au sol, et c’est Ekha qui prit place là où il aurait dû être. Il se précipita vers elle pour prendre son visage entre ses mains, et celles d’Evanna se posèrent sur les siennes en réponse.

— Mère, l'interpella Finn.

Sa voix résonna dans le silence de la clairière, mais aucune réponse ne lui parvint. Aucune réaction, même. Une seconde à peine s’écoula, et les corps d’Evanna et de Thomas se lièrent dans une étreinte dont aucun d’eux n’avait le contrôle – deux corps qui se retrouvaient sans que leurs propriétaires n’en ressentent la joie, l’amour et le bonheur. Celui d’Evanna se recula en premier, juste assez pour plonger son regard doré dans celui de son petit frère.

— Ekha… Il est temps de rentrer à la maison désormais, d’accord ?

— D’ac… D’accord… murmura-t-il. Mais tu viens avec moi cette fois, hein ?

— Mère !

Finn intervint cette fois plus virulemment, mais elle l’ignora encore. Il ne demandait pas grand-chose, pourtant. Juste un regard, ou bien même un sourire réconfortant… mais elle ne lui offrit rien de tout cela. Son attention demeurait rivée sur Thomas, qu’elle contemplait avec une tendresse mêlée de douceur qu’elle lui refusait.

— Oui, je viens avec toi, répondit-elle. Et nous ne serons plus jamais séparés, toi et moi.

[...]

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