1.1 JAMES * LE ROSE

15 minutes de lecture

CHAPITRE 1.1

LE ROSE

* *

*

J.L.C

29.10.22

22 : 00

♪♫ GOODBYES — POST MALONE ♪♫


Dix minutes à peine, montre en main, pour réaliser que j’étais venu flinguer ma paix intérieure. Et encore : doux euphémisme. J’aurais mieux fait d’écouter ce grincement d’instinct quand il m’a prédit : « trop tôt ! ». Me jeter dans la gueule du loup ? Mauvais calcul. Erreur de débutant même. J’aurais jamais dû me laisser embarquer dans ce club alors que j’en avais foutrement pas envie.

Le Rose : bar huppé en hypercentre de la ville… rose. Of course. Les briques. La Garonne. Le Canal du Midi. La Cité de l’Espace. Airbus, à chaque détour, sur tous les itinéraires. Le rugby et sa troisième mi-temps. Bref, Toulouse : la ville où on dit chocolatine, on boit du rosé à midi, et on parle avec les mains, les yeux, les nerfs aussi, accent chantant à l’appui. Ma jumelle y a planté son drapeau il y a quoi ? Sept-huit ans ? Depuis, elle balance des « Boudu con ! » et des « Oh, misère ! » au lieu de nos bons vieux « Och aye ! ». C’est presque impardonnable. D'accord, d'accord, je plaide coupable. Les longs mois de confinement passés chez les deux zigotos de la passion en continu m'ont fait adopter des automatismes locaux, de quoi me transformer en hybride polyglotte franco-écossais-toulousain. D'ailleurs… Une autre linguiste hyper sexy et beaucoup trop exceptionnelle pour mon équilibre mental habite égalem– Stop ! Oublie. Efface tout de suite. Croix. Verrou. Pare-feu. Blindage affectif niveau expert. Impossible d’aller plus loin sans risquer une surchauffe neuronale et cramer tous mes fusibles émotionnels.

Fuck ! Comment j’ai pu laisser Isla[1] et Antoine me traîner ici alors que la probabilité de La croiser frôle la magnitude 8 sur l’échelle de Richter ? Vu qu'elle collabore avec ce club, sa présence ? Une quasi-certitude géologique. Et me voilà au beau milieu de l'invasion de son territoire, façon séisme à retardement. Je suis clairement, absolument, définitivement pas prêt à trembler ce soir, moi qui viens tout juste de poser la première dalle de béton toute fraîche sur mes fondations.

Coincés au centre de cette marée de décibels, de néons, de vibrations, mes sens hurlent au secours. Tout est trop proche, trop intense, trop sensible, trop… tout en fait. Ça s’empile, ça s’écrase, ça se plaque contre les bords de ma conscience. Diagnostic éclair : allergie foudroyante à la faune du dancefloor. Étonnant. Inattendu. Qui l’eût cru ? Un oiseau de nuit tel que moi qui se retrouve à quémander un peu de silence et d’air pur ? Dix ans de retard sur l’autosurprise.

Mentalement, je me recroqueville, hérisson sur ses gardes, piquant tout ce qui s’aventure un peu trop près. Physiquement, bien sûr, je donne le change. Camouflage impeccable du mec soi-disant équilibré. En vrai de vrai, mon corps morfle sec. Massacre version piñata sensorielle. J’avais zappé ce que ça fait d’être cerné vivant par le vacarme.

Le club fourmille de monde à tous ses niveaux. Les voix me heurtent, les éclats de rire percutent mes tympans, les coupes tintent et tambourinent mes nerfs à cran. Dans notre zone, malgré le mur en briques apparentes qui rend l’ambiance plus feutrée et amortit les basses, les pulsations de la musique, envahissante et criarde, cognent tel un cœur hystérique désynchronisé. Le mien panique dans sa cage d’os. Pas bon signe. Piégé dans cet écheveau de bruits, je m’entends à peine réfléchir. L’orage psychique ? Je commence à saturer sévère. Des pensées sous bâillons, un cerveau à huis clos, la chaudière menace d’exploser sous la pression. Pas d’alternatives cela dit : c’est ma traversée du désert. Point barre.

Et devinez quoi ? Le raffut grouillant a ses copains.

La brume indigeste de la fumée électronique assèche mon palais à chaque respiration. Foule compacte, parfums chimiques, bois vernis, un nuage d’effluves âcres et capiteux me prend à la gorge, me vrille le crâne. Suffocant. La moiteur environnante s’accroche à mes pores, imprègne ma chemise, m’arrache des frissons de dégoût. Eurk. Les éclairages stroboscopiques déchirent l’air, aspergent l’obscurité de lueurs livides, aussi tranchantes que du verre pilé pour mes rétines. Désolant. Mes doigts s'enfoncent dans le cuir froid du fauteuil, mini-bastion texturé contre le chaos olfactif et sonore qui m'assassine le calme. Comme mes landes natales me manquent. La morsure salée de l’océan, le soleil revig–

— T’as choisi ?

La voix d’Antoine me tire de ma torpeur. Eye-contact. Il pointe la carte des boissons d’un mouvement sec du menton. Ah oui, le whisky. Tiens, d'où il sort lui ? À ma droite, un phasme sur une branche immobile, ou plutôt, un serveur attendant ma commande, regard fixe et moi… cerveau en pause café.

— Du Lagavulin, 16 ans, s'il vous plait.

J’abandonne le dépliant aux doigts tendus sans le feuilleter davantage. Isla fait de même avec le sien, à ceci prêt qu'elle saupoudre le silence de son petit commentaire.

A braw choice, mo bhràthair[2]..

Aye… As if my cheeky wee sister, ken's more aboot scotch than me[3] ! Tsss. Il coule à flots dans mes veines — Highlands running wild, métaphoriquement parlant. Quoi de plus normal quand on a fait nos gammes au son des cornemuses et du crachin ?

Grab yerself' a Rob Roy if ye're gonna strut yer bravado[4], Madame Cocktails aux fleurs…

— Et si je demande un Whisky Coca ? rétorque-t-elle, le rictus moqueur au bout des lèvres.

A chreach[5] ! Elle veut ma mort, ma parole !

Regard assassin, bouche étirée à la limite du sarcasme, tête qui claque le désespoir de son audace de droite à gauche, le combo parfait pour renier mon lien de fraternité avec cette démone rousse !

Vas-y qu’elle rempile en plus, enfonçant le fer de ma patience sans le moindre remord.

— Un Manhattan, plutôt ? Style Don Draper[6] ! On dirait presque ton alter ego, tu ne trouves pas ? A wee bit older, obviously[7].

Ya wee scunner ![8]

— Ah ah, mort de rire ! Très fine la comparaison, Yelly[9] . Vraiment. Sauf que je bosse plus dans la pub, de un. Deux, je ne porte jamais de cravate. Trois…

J’allais sortir : « Je gère ma conso mieux que lui ». Mais… machine arrière. Pas à moi de jeter la première pierre.

— … arrête de te gaver de cette série !

Bah tiens ! Qu’elle est marrante avec sa grimace digne d’une gosse de maternelle…

— Dans ce cas, Jelly[10], je vais prendre un mule, annonce-t-elle, menton levé. J’aime pas le whisky de toute façon…

Tragédie nationale ! Hérétisme ! Ma sœur, ma propre sœur, osant préférer la vodka au nectar sacré de nos Highlands ! Moi, artisan du malt, producteur de légendes embouteillées, et Antoine, son mec, mon associé, complices involontaires de ce blasphème… Quoique le gars a moins l’air outré que moi. Normal. Lui, dans tous les cas, se goinfre de bonheur avec sa belle, parade nuptiale incluse. Bibi, solo, centre de gravité de ma calamité sentimentale, champion toutes catégories du bal des regrets et des erreurs amoureuses, bah, je peux aller me la secouer en mode main à la pâte quoi. Applaudissant de loin le couple parfait sur la banquette d’en face.

Lovée contre son joyeux luron, aux anges, Madame Enragée de la tourbe, tout sourire et fière de sa provoc, hèle une serveuse. Elle est totalement siphonnée du bulbe, ma frangine… Je la désavouerai, un jour… Un mule… Sans déconner…

M’enfin, c’est déjà autre chose que le cocktail pétillant qu’elle m’a fourré entre les doigts dès la porte du club franchie. J’ai presque cru l’entendre dire « Voilà un câlin liquide pour ton cœur tout jelly, Jelly ! », mais j’étais trop occupé à essayer de comprendre si la saveur du truc était légale quelque part. Quand le garçon de salle a déposé cette parodie de boisson devant moi tout à l’heure, j’ai baissé la nuque, tout penaud. En vrai, au visuel, pas vilain, ce camaïeu de bleu, les pétales sombres, les feuilles de menthe flottantes et les bulles qui dansent. Par contre, soyons clairs : de la violette ? Flinguez-moi ! Paraît-il, le soft signature du lieu. Censé rester droit comme un i, je dois garder ma dignité face à cette indignité gustative mauve ? Sérieux, faut pas confondre discipline et arnaque pour mioches. Aye, j’ai besoin de toute ma lucidité, de chaque miette de volonté, chaque lambeau de poigne sur moi-même pour tenir les rênes du cirque, ça veut pas dire accepter de picoler uniquement des machins rose bonbon à base de tisanes, fleurs et autres racines de jardins féériques. Y a pas écrit brownie[11] sur mon front, que je sache ! Sinon, adieu équilibre fragile entre alcool et potion herboricole, compromis de survie imposé par les deux fauteurs de troubles que sont ma jumelle et son jules. Et ça marchera que si j’arrive à mettre la patte sur mes résolutions et c'est pas gagné à ce stade. Où sont-elles ? Super question. Dissoutes au fond de cette coupe de bubble juice dégueu qui me snobe du haut de son pied de cristal, je suppose. J’y tremperai plus mes lèvres ! Mieux vaut une torgnole de flotte !

Sous la pression de mes phalanges, la fine paroi givrée de la carafe goutte sur ma paume échauffée — pas tremblante, pour une fois — pendant que je coule une rasade d’eau minérale — à la marocaine, tiens ! — direct dans mon gobelet. Showtime. Pour que mes nannies captent que je peux être sobre ET spectaculaire.

Come on, force à moi : je m’hydrate cul sec. Maintenant, place au whisky, pur et dur. Le goût, la richesse, l’authenticité, pas d'élixir transparent de bonne conduite ni de joli ruban tropical qu’Isla m’encourage à entortiller sur mon bleu à l’âme.

Le serveur revient, le serveur repart, mes deux mamans poules se bécotent dans leur coin et moi, je m’immerge dans la contemplation taciturne de la salle, scotch enfin en main ! Tant mieux, j’avais soif de feu.

La teinte miel brûlé murmure sa chaleur à mon esprit cabossé. Un tour de poignet pour en exhaler tous les arômes : tourbe sauvage, épices, pointe de sel au nez. Une gorgée lente. La texture huileuse caresse ma langue, charriant un fumet de caramel torréfié et de fruits secs. Du Lagavulin : un emblématique d’Islay. Pur apaisement. Fugace, évidemment. Mais bienvenu. Je savoure le liquide ambré comme un homme qui n’a plus que ce réconfort fermenté pour clouer ses pieds sur Terre. Oh là ! Tout doux. De telles lumières métaphysiques mériteraient une réglementation si ce n'est un avertissement sanitaire. Un pe plus et je sors toge et barbe de sage. Flippant. Et pourtant, c’est ma corde, je m’y agrippe — je vais pas m’y pendre.

Retour à l'étude des mœurs. J'ai rien de mieux à faire, toute façon... Ce soir, tenir le crachoir, très peu pour moi. Les épanchages thérapeutiques sur canapé : pas homologué boîte de nui. Sauf… si protocole plus physique que verbal et vocabulaire réduit à l'essentiel. Mais on en est pas là.

Donc. À notre droite, une bande de BCBG occupe une des alcôves à l’éclat tamisé semblable à la nôtre. Eux aussi goûtent à la puissance et à la chaleur d’un single malt, mais, lol : du Dalmore. Ça, pour être haut de gamme, il est haut de gamme… et pas franchement mauvais Pourtant, sans doute le whisky le plus tristoune que j’aie jamais bu. Niveau esthétique, le flacon en jette par contre. L’élégance des lignes et la mise en scène rappellent furieusement l’esprit que j’ai voulu insuffler à mes bouteilles de Lochranach. Du solide travail de design, je dois l'avouer. À l’intérieur ? Zéro caractère. Présentation nickel, mais la flaveur roupille sur ses lauriers au lieu de secouer les papilles. Du gâchis…

Passons. Assez philosophé. Back tae applied sociology[12] : nos amateurs de spiritueux bling bling.

Je parie qu’ils pensent que les marques qu’ils portent sur le dos ou versent dans leur verre les protègent du vide existentiel. Spoiler : nope. Saint-Laurent, Balenciaga, Louis Vuitton. Une Bvlgari par ci, des Tod’s par là. Clairement, on est loin du pull soldé à 20 balles — dixit le mec qui arbore une Omega et un bracelet Cartier au poignet, une veste baroudeur hors de prix et des derbies qui valent plus cher qu’un aller-retour Londres ↔ New York. Ma chemise, à la limite limite, doit provenir de chez Uniqlo ou Marks & Spencer. Autant dire que leur code vestimentaire et leur arsenal de luxe me parlent — et que je sais exactement où grattent leurs étiquettes… J’ai quand même passé deux ans à signer des contrats avec un bic Montblanc sur Bond Street, donc je ferme ma grande gueule, ça évitera les foudres karmiques.

Pour avoir joué les jeunes cadres, stratèges en selfies, gourous en expressos, je reconnais bien leur profil. Putain, j'en ai cotoyé des gars persuadés d’être au summum de leur état de grâce, arrogants, parfumés, les poches pleines de Mastercards, d’ego surdimensionné et de capotes pour serrer les jolies pouliches qui se pavanent sous leur nez à grand renfort d’œillades énamourées, de décolletés précipices et de compliments sucrés au sucre. Des filles à papa pourries gâtées aussi pomponnées que futiles, comme Amy. Why the blazes did I let her lay a hand on me?[13] À croire que c'était moi la cruche…

Car, évidemment, elles sont au rendez-vous, les nanas : trois gonzesses, que toute la horde d'experts en beauté qualifierait « d’avions de chasse ». De mon point de vue ? Plus plastoc qu'originale. Avec des voix calibrées pour soupirer « encore » à chaque battement de cils, des moues préfabriquées idéales pour briller sous les projecteurs, des tenues pailletées qui hurlent « bavez-moi dessus » aux bouses en extase qui croisent leur route, pensées et étudiées pour crâner, éblouir et être vite retroussées. Ok, aye, je force le trait. Ceci dit, ayant baigné dans ces eaux troubles, c’est fou comme le vernis peut être rutilant, mais qu’est-ce que c’est creux derrière !

Superficialité, vanité, faste, besoin constant d’impressionner pour compenser la vacuité d’un monde où le paraître prime sur l’être. Ces types-là, avec leur assurance plaquée or, leur confiance en toc, leurs discours prêts à l’emploi et leurs sourires sous blister, brandissent leur panoplie de façade pour imposer un respect jamais gagné et faire avaler leur légitimité. Les femmes ? Idem. Malgré tout, si on gratte un peu, tout se résume à une chasse éperdue aux applaudissements et l’illusion du pouvoir. Pour être franc, j’ai été le premier à envier leur capacité à s’inventer une réalité, à singer la sérénité, à mimer la maitrise. En fin de compte, ce ne sont que des guignols aux ficelles dorées qui endossent leur costume dans la farce sociale qu'on a tous consenti à rejoindre un jour. Oui, je les juge, mais je les comprends surtout. J'ai tenu le haut de l'affiche, jouant le fiancé et le gendre parfait aux yeux du tout Londres, moulinant entre faux rires et poignées de main dans le spectacle à billets verts qu'on m'avait appris à assurer. Et peut-être qu’il n’y a pas de mal après tout. Chacun son masque et puis, chacun son combat. S’il en est un. Moi, j’en suis sorti grandi. Fracturé, mais grandi.

Mon cul toujours scotché au cuir du fauteuil, je les abandonne à leur cabaret de pacotille et poursuis l’examen circonspect de mon territoire visuel. Hop, pour la route : petite lampée de whisky, brûlure douce et décidée. Coup d’œil furtif au couple de tourterelles baveuses : roucoulade assidue sur la banquette. Ignorance totale de ma présence. Excellente nouvelle. Qu’ils me lâchent un peu la grappe Pongo et Perdita.

Je bascule ma nuque en arrière et mon crâne trouve appui sur le mur derrière moi. La pression acoustique est si intense que je sens poindre une migraine. Youhou… J'aurais dû prendre un cacheton avant de sortir. Tant pis pour moi.

À force de laisser mon esprit lambiner, mes yeux dérivent de recoin en recoin, de visage en visage, sans but précis. Jusqu’à cueillir la danse légère d’une silhouette blonde dans une robe écarlate qui se déhanche au rythme syncopé d’un morceau électro. Libre, fatale, insaisissable… texto le genre de femme qui fait vibrer mon instinct. Les ambitieuses, audacieuses, qui ne trichent jamais, voilà celles qui m’intéressent vraiment. Les âmes indécises, engoncées dans leurs doutes ou leurs principes, incapables de savoir ce qu’elles veulent, aiment ou sont réellement, je les cède aux plus téméraires. Faut avoir le cœur bien accroché pour se perdre dans leur labyrinthe. Puisque ces dernières années, je tiens plus du Minotaure que de Thésée, je me garde bien de m’y empêtrer. Sauf pour Victo… Allez, hop, on rembobine la cassette. Ne pas penser à elle. Ne pas penser à elle. Bouton distraction enfoncé. En plus, elle a rien de prémâchée ou de coincée, Victo — Merde ! Merde ! Merde !

Essayer de m'extraire de son image ? Haha. Non. Ses contours me bouffent les yeux et font du looping dans mon ventre. Toutes celles sur qui mon cerveau reptilien a fantasmé ? Poof'd. Vanish'd. Ghosted[14]. Une Blake, une Scarlett, une… une Daenerys débarquerait en personne, à part lever un sourcil prudent — et vaguement, vaguement concerné — je bougerais pas d’un orteil. Trust me. Rompre mon règne de je-m’en-foutisme version impassible face à la tentation, je vois que Kate dans Lost pour y parvenir — et encore, à la rigueur. Car depuis trois ans déjà, une seule et unique femme a réussi à monopoliser et verrouiller toute mon attention d’un regard. Une seule me ferait bondir tel un diable sur ressort si elle apparaissait là, tout de suite — Dieu m’en préserve ! Alors aye, je les ai repérées les deux-trois nanas agréables qui gravitent dans le secteur. Polies, brillantes et probablement aussi naturelles qu’un diamant de labo — non, je rigole. Suffit d'être vachard, là. Mignonnes. Voilà. Elles sont… bonnies. J'irais pas jusqu’à dire belles. Pour mériter ce qualificatif et décrocher la palme, faut être Elle et Elle est pas là. Ou plutôt si, elle est bien quelque part dans cette ville, sûrement accompagnée, heureuse, épanouie. Bordel, ça me tue : je pense à elle. Tout. Le. Temps. Mais… c’est trop tôt, bon sang ! Bien trop tôt… Et en même temps, trop tard : j’ai tout ruiné, tout bousillé, tout foutu en l’air sans même laisser à notre histoire une chance de grandir et prospérer. Screw total. Quel con, putain !

Sans faire gaffe, mon genou tape la table et tout le bordel tangue comme un bateau ivre. D’une main, je sécurise le pichet, de l’autre, je capture la pinte de mon beau-frère, en passe de faire un salto avant. Illico, Isla et Antoine braquent leurs yeux d’inquisiteurs sur moi. Calmos, amigos, j’ai pas renversé le Saint Graal ni mis le feu à la baraque, oh !

Mes lèvres se tordent en un rictus contrit. Rassurés, je présume, ils retournent se susurrer des mots doux à l'oreille — ou qu’est-ce-que-j’en-sais. Je soupire en baissant la tête. Le prix de mes conneries, je le paye à chaque fois que mes proches plantent leurs regards sur moi, et mille fois plus quand ma jumelle m’attrape dans son viseur — sensation devenue familière, et pourtant, j’ai une furieuse envie de l’envoyer bouler, comme d'hab. J’ai le droit de respirer, bugger[15] !

Aye, bon, c'est moi que je dois calmer là. J’inspire à fond, expire par à-coups pour expulser cette mouture d’agacement, avant de me caler dans mon siège, en mode « à la cool ». Sauf que j’ai l’impression de me transformer en pompe à air de frustration. Alors, je relâche l’oxygène et plonge dans l’inspection de mon scotch, ce petit juge liquide qui me mate avec ce petit air hautain qui me fait sentir encore plus minable. Fuck

Soupir d'anthologie… La soirée est loiiiin d’être finie — ça ne tient qu’à moi de me barrer d’ailleurs. Mais, puisque le single malt sait colmater les failles du cœur — parole d’Écossais — je hisse mon verre et trinque avec ma propre illusion. Cette nuit, je m’accorde un peu de marge, me bricole un semblant de contrôle et pourlèche mes blessures. Un peu comme un lion pansant ses griffures après avoir fait la guerre contre un miroir. Aujourd’hui, on fait ce qu’on peut. Demain, on avisera. Sempiternelle rengaine.



Note de l'autrice → Dans ce roman, j'introduis des mots et expressions en gaélique écossais et en anglais écossais, voire en scots. N’étant pas une experte de ces langues, des approximations peuvent survenir. Si des connaisseurs parmi vous souhaitent partager leurs connaissances, je serai ravie d’échanger !

Note de l'autrice bis → J'ai encore changé le nom du club : anciennement Rubis Rose, Diamant Rose, Oh my Rose, il sera désormais nommé Rose.


[1] Se prononce Eye-la.

[2] Très bon choix, mon frère (en gaélique écossais).

[3] Comme si ma chipie de sœur en connaissant plus que moi sur le scotch !

[4] Prends-toi un Rob Roy si tu veux jouer les dures !

[5] Exclamation en gaélique écossais pour exprimer la surprise ou le choc du style « Ô ciel ! » ou « Nom de Dieu ! »

[6] Personnage principal de la série Mad Men, stratège publicitaire charismatique des années 60, réputé pour ses talents de séducteur et sa consommation de whisky pour le moins régulière.

[7] En plus vieux, naturellement.

[8] Equivalent de « oh la sale peste ! »

[9] Surnom donné par James à sa sœur, qui joue avec le verbe yell, hurler en anglais.

[10] Surnom que Isla donne à son frère James pouvant signifier gelée/confiture mais aussi jaloux en anglais.

[11] Petit esprit domestique issu du folklore écossais, très serviable mais capricieux si on l’offense.

[12] Retour à la sociologie appliquée.

[13] Pourquoi diable je l'ai laissé mettre le grappin sur moi ?!

[14] Pouf. Evaporées. Fantômées.

[15] Equivalent de bordel.

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