14.2 * JAMES * LESLIE ET LE ROI DE LA BASSE-COUR

11 minutes de lecture

CHAPITRE 14.2

LESLIE ET LE ROI DE LA BASSE-COUR


* *

*


J.L.C

30.10.22

04 : 55


♪♫ STRICT MACHINE — GOLDFRAPP ♪♫




— Leslie, on te ramène.

— Heyyyy ! Scottish man ! s’égaye-t-elle, en se redressant à moitié. On t’a déjà dit que t’étais une groooosse frappe, genre, super méga sexy ?! Elle en a de la chaaance, Vic, d’avoir un grand gaillard comme toi dans son lit, hein ! Par contre… mon gars, si tu l'oses lui crasher le cœur encore une fois, je te jure que je te fais bouffer tes valseuses sans sel ! Capichéé ?!

Bah, fuck ! J’encaisse la menace — en réalité une déclaration d’amitié qui vise à protéger Vi — mais aucun homme n’est jamais vraiment préparé à envisager sa propre castration.

— Je t’ai déjà dit que ça ne t’allait pas, l’italien, commente une voix grave à ma droite.

Une pogne ferme, mais pas violente, atterrit sur mon omoplate. Putain, qui me...

— C’est bon, je prends le relais.

Mati.

— Messieurs, je vais vous demander de vider les lieux. L'espace VIP est réservé et–

— C’est elle qui nous a invités, coupe le baraqué.

— Oui, c’est vrai de vrai ! Ça te pose problème, choupinou ? chantonne Leslie. Ou… ça te fout les boules ?

Je capte le regard du taulier. Ses yeux glissent sur elle puis sur les deux zombies tièdes de tequila étalés à ses côtés.

— Aucun problème. Je constate juste que certains « invités » se pensent autorisés à tout.

Zéro commentaire de la part des deux énergumènes en vadrouille qui font pas mine de bouger pour autant.

— Constate donc que j’en ai rien à foutre de tes constatations ! rugit Leslie en gigotant.

Une grimace jubilatoire dévore son visage.

— Passionnant… Je garderai l’info en mémoire, énonce-t-il platement.

Wow. Ce mec est une inébranlable statue vivante. J’admire presque son sang-froid. Presque.

— Exactement ! Grave-toi bien ça dans ta citrouille, oui, retoque Leslie, défiante. Je t’assure que même affalée, je sais super bien viser. Viiiiic ?!

La concernée apparait et s’intercale avec prudence entre gueule d'ange et moi.

— Vic chérie ? T’as jamais dit que c’était interdit de ramener ses partenaires de danse, pas vrai ? Mati, je te présente Lirim et… et… merde, c’est quoi ton blase à toi ?

Le type relève la tête, l’expression lasse, et marmonne d’une voix éteinte :

— Bob.

— Hein ? T’es… sûr ?

Ce gars a tout sauf l’air de s’appeler Bob.

— Mentor, concède alors le blondinet.

Après un effort pour se remettre droit et décaler Leslie sur sa gauche, il balance quelques mots à son comparse dans une langue inconnue au bataillon. Ce dernier, vénère, maugrée dans sa barbe, s’agite et monte le volume. Reste tranquille, mon grand : je doute que Mati t’épargne si tu crées du grabuge dans sa boîte.

Finalement, la grande tige se décolle du cuir, posture de condamné à la chaise et… se taille. Sage décision. L’autre, en revanche, demeure scotchée à la banquette. Sitôt l’espace libéré, il se rabat sur Leslie et lui passe un bras derrière les épaules, lourd comme un crochet de boucher. Elle, désarçonnée par la fuite du blond, lâche un rappel en demi-teinte à l’ombre évanouissante du déserteur, une supplique sifflée entre ses dents aussi inutile qu’un hameçon sans appât. Devant le désintérêt manifeste de son plan A, elle se détourne vers Monsieur mains baladeuses et sagrippe à lui avec l’avidité gluante d’un mollusque en détresse.

— Leslie, l’interpelle Victoria, on remballe. La soirée est terminée. J’aurais bien proposé de te raccompagner, mais on n'a que trois places. Lauriane, Camille et Flora sont du voyage.

— Je m’occupe d’elle, t’inquiète, intervient Mati. Je la ramène en personne.

— Merci, souffle Victoria. Autrement, je lui app–

Vi a pas l’occasion d’achever sa phrase. Sa copine s’insurge dans un éclat furieux :

— Alors, là, tu peux te gratter ! Jamais de la vie ! Tu crèverais de finir dans mon pieu ce soir, hein ? Mais c’est même pas envisageable, capichéééé, le rital ! Je monte pas dans ta caisse avec toi. J’ai déjà mon escorte officielle en la personne de : lui !

Elle crache sa tirade à la gueule de Mati, mi-ogresse, mi-féline, puis pivote d’un quart de tour, et d’un coup, le miracle ! Ses traits se veloutent, ses lèvres se plissent d’un sourire mutin. Elle se love contre l’épaule du Fais-le-beau, l’index traînant le long de ses pecs. Sa voix cachotière roule dans l’air, aussitôt englouti par la musique. Pas besoin d'entendre son roucoulage pour saisir l’intention.

L’orgueil du type lui crépite au visage façon néon lubrique. Il gonfle le torse, laisse courir ses pinces sans gêne sur la cuisse de Leslie, en conquérant satisfait, pavillon planté.

— Tu vas nulle part avec lui. Tu décampes à la maison. Fin de l’histoire. Ou je te fous moi-même dehors. Rappelle-toi : ici, c’est mon club.

— T’as raison... T’as raison... Ô grand maître des gin-to et de la boule à facette ! ironise-t-elle en singeant une courbette. Ton club, tes règles. Mon cul, les miennes. Donc, si je veux me le faire, je me le fais. Point barre. T’as perdu le privilège de régner sur ma vie sexuelle il y a perpète cacahuète, Ducon !

L’assurance de cette fille ? Son toupet ? À se tordre. Je le ravale, ce rire, mais la vivacité de sa répartie m’arrache quand même un rictus et me taquine la curiosité. Quelque chose derrière ses piques cinglantes me laisse un arrière-goût songeur, parfumé à la rancune ou au désir mal digéré. Leur passif vibre jusque dans ses intonations. Impossible de les imaginer tenir plus de deux minutes sans s’étriper, pourtant, ces étincelles ont tout d’un brasier en attente.

Je zieute Monsieur le proprio du coin de l’œil : ni tremblement de paupières ni crispation musculaire. Que tchi. Calme olympien. Sa sérénité frôle l’arrogance : comment s'est possible ? Sérieux, qui garde ce stoïcisme quand il se fait tailler en pièces devant témoins ? À croire qu’on pourrait l’éventrer au milieu de la piste qu’il lèverait à peine un sourcil. Peut-être qu’y a là une leçon à carotter dans sa méthode…

Personne n’ose interrompre Tornade dans sa lancée, et moi, encore moins. Pour sûr, je me sens carrément voyeur, mais il m’intrigue son déballage. En même temps, il a l’avantage de tisser en filigrane la trame de leur liaison et de la psychologie du type. Des tuyaux exploitables au besoin.

Le match bat son plein, si je puis dire. Leslie part en freestyle, lui… rien. Ah si, enfin un mot plus haut que l’autre !

— Tape-toi qui tu veux, je m’en cogne. Mais, comme tu l’as si bien clamé : ma boîte, mes lois. La fête est finie pour toi, ici, ce soir. Pas de débat.

— Bla. Bla. Bla. Moi, je t’écouterais, toi ? Avec ton air de fondant conquis qui a croqué dans le meilleur gâteau du monde…

Attends… attends… y a un truc à tamiser dans son charabia ? Un sous-entendu ? Putain, les subtilités du français me passent sous le nez souvent, mais là… j’ai une drôle d’impression.

— Tu ferais mieux de baisser ce doigt et de la mettre en veilleuse.

— Quoi ? Quel doigt ? CE doigt ?

Branlante, mais résolue, elle se hisse sur ses quilles pour se planter devant Action man. Le fameux doigt entame un pilonage en règle le buffet de Monsieur nerfs de béton. Mains dans les poches, il ne bronche toujours pas d'un poil de zeub. Un martèlement de Leslie = une petite gifle à son autorité et une grosse claque à mon sérieux.

— Tu sais… gazouille-t-elle, index toujours en mission bombardement, je me demande… Pourquoi tout le monde confond tremblement et chochotte ? Ce qu’on prend pour des addictions, l’alcool, le sexe, la dope ou encore le taf, le sport, la flouze, les réseaux sociaux n’est souvent qu’une régulation affective, tu vois ? Toi, par exemple, mon cher et tendre Roi de la basse-cour, tu carbures selon ces trois leviers : le charbon, le contrôle, le plumard. Clinique­ment, on qualifie ça de… compulsion de substitution… Perso, j’appelle ça un grimage, un foutu mécanisme d’évitement. Un planque-misère en velours frappé. Brillant, bruyant, mais étanche à la vie. Tu souffres d'embolie de l'intime, mon beau. T'as tellement peur de la collision émotionnelle, avec ta phobie de l'altérité que tu stagnes dans l'hypercontrôle pour ne jamais devoir subir. Comme Victoria, soit dit en passant. La solution ? L'abdication. Ouvrir la cage, laisser sortir tes carences précoces et arrêter de croire que ton érection te sert de boussole. Et puis le jeûne surtout. Le silence. Une chambre vide avec tes pensées pour seule compagnie. Mais tu préfèreras toujours crever dans ton bordel que de vivre dans la paix.

Wah, l’angoisse ! Elle le déchiquette en mille copeaux. Sciure de fierté : tout à -90%, ce soir. Entre l'écorché vif que je suis et la pomme du grand patron, ça fait deux mâles en promo pour le prix d'un !

Victoria tente de faire barrage, mais elle se fait rembarrer sèchement.

— Hep, hep, hep, j’ai pas vidé mon sac, Messieurs Dames, grinche Dr Happy Hour.

Leslie lui jette un regard noir qui lui coupe l’herbe sous le pied avant de revenir au créneau en braquant ses billes revolvers sur le pauvre bougre.

— Tu imagines que ton flegme à la britannique — si détonant pour un italien, tu en conviendras — c’est de la maîtrise ? Tututu. C’est de l’inhibition pure et dure. Tu tords ton vrai toi, tu le refoules, tu l’étrangles, tu l’anesthésies. Alors qu’entre nous, on peut se le dire, t’es bien plus excitant quand tu pètes les plomb, et carrément plus agréable quand tu souris. Mais, le vrai sourire, celui qui ne triche pas, pas l’autre que tu fignoles soirée après soirée.

La tête de traviole, le rictus en diagonale, elle débite sa diatribe entre clairvoyance, ivresse et foutage de gueule. Bon, apparemment, l’ambiance « pépouze et civilisée » n’était pas au menu de cette nuit. Pour peu que je cligne des lampions, je manquerais le clou du spectacle.

— Et puis ce doigt… ce doigt qui harcèle ton torse, là, tu crois que c’est innocent ? Ha ! Nan. C’est moi qui parle ton langage somatique. Chaque muscle qui tressaute, chaque tension qui traverse ton regard quand je te jacte à l'oreille, chaque soupir à peine camouflé… je lis tout. Et toi, tu me caches quoi derrière ton imperméable équanimité ? Hein ? Hein ?

J’observe, fasciné, l’escalade de son ton, chaque inflexion un aiguillon, Mati, mains toujours au fond des fouilles, imperturbable, et Victoria, qui fait voltiger ses mèches en signe de facepalm.

— Je te jure, y a de la sueur, du sale, de l’envie, un soupçon d’auto-jouissance en gestation. Pas un soupçon… non, non, non. Une putain de montagne. Quand tu tringles à tour de bras, et même quand tu papouilles ton berlingot, c’est que de la mécanique, pas vrai, Monsieur ?! Oh oui ! C’est pour ça que tes aventures m’indiffèrent. Elles n’existent que parce que, moi, je refuse de t’avoir !

Fuckin' hell ! My jaw's fair drappit.[1]

— Tu me voulais soi-disant pour la vie ? Gnagnagna, « Leslie, épouse-moi, tu verras » !

Un « quoi ?!»stratosphérique trébuche de la bouche de Victoria, qui a l’air totalement médusée.

Mais rien n’arrête la bombe. Sens propre et figuré.

— Tes guerres intestines : ce grand-écart entre contrôle et pulsion, entre autocensure et désir tripal… Et d’un point de vue professionnel, un comportement comme le tien, ça aiguise mes instincts, ça me donne envie de changer la donne, ça m’excite aussi. Je fais pareil avec notre petite Victoria. Enfin, pas pour le même bouquet final, hein ! Entre elle et moi, y a zéro transfert de fluides prévu. Contrairement à certains, ma libido ne fait pas de favoritisme pour les meilleurs amis… Mais, toi, t’es dangereux Mati. Et pas fiable. Pas fiable du tout.

Je dévisage le plafond, bouche entrouverte. Pas moyen de retenir le rire muet qui me chatouille les amygdales. Mes yeux sont presque sortis de leurs orbites. Eh beh ! Mes oreilles n’auraient jamais dû intercepter cette confession inattendue. Attendue ? Les deux.

Victoria trépigne, tête dodelinante de gauche à droite comme pour conjurer l’instant. Mati… lui, il sourit, un putain de sourire qui dit tout et son contraire.

— Donc c’est avec moi que tu veux coucher et pas ce mec là.

Une déclaration pure, sans un gramme d'hésitation. Voix aussi neutre que la Suisse.

— Hein ? Mais j’ai pas dit çaaaa ?! s’offusque-t-elle, à bout de carburant.

— Si.

— Non, non, non ! J’ai dit… j’ai dit… que je souhaitais pas. Me. Taper. Victoria ! articule-t-elle. T’étais pas dans le propos.

Il ricane.

— Tu l’as avoué par omission, mais tu l’as avoué. Je suis flatté, honoré même, mais l’info crie dans mon crâne depuis des mois. Tu m’aimes et en même temps, tu refuses d’accepter qui je suis et qui je pourrais être pour toi. J’ai pigé. À présent, si tu pouvais réorienter ton autopsie intérieure vers toi-même et fermer ton clapet, on pourrait tous revenir à nos affaires.

— Mais t’as complètmeent bouché du bulbe, ma parole ! JE T'AIME PAS, Mati ! Je te DÉTESTE ! T’es qu’un enfoiré imbu de ta personne ! Une coquille vide ! T’es… t’es… un connard, Mati ! Je peux pas me les piffrer, je les vomis même ! Les connards me révulsent !

Leslie vocifère, frappant le torse de Mati avec la violence d’un tambouriniste en transe, tout ça pour secouer le blindage de son indifférence.

Victoria s’interpose, nette et décidée, une main sur l’épaule de sa copine, pour la contraindre à céder du terrain.

— C’est bon, Leslie. Calme-toi.

Leslie coupe les gaz illico et fixe sa pote.

— Non, mais tu l’as entendu ?! Il s'imagine que je l’aime. Ce mec est complètement à l'ouest. Si je l’aimais, jamais je ne l’aurais laisser s'envoy...

Sans voix, quoi ? Pourquoi elle s'interrompt au milieu de sa phrase et me lance ce regard furtif ?

Mes neurones font la toupie. Tout ce qui se passe ensuite se déroule à vitesse grand V. Leslie, soudain plus dryade que furie, semble bredouiller une excuse auprès de Victoria. Victoria lève une main, lui intime de se taire, puis se tourne vers Mati et lui baratine je ne sais trop quoi. Mati attrape Leslie par le bras, elle marmonne à moitié, hésite, puis abandonne, embarquée malgré elle manu militari.

Le brutus de tout à l’heure ? Disparu au milieu de l’esclandre, je présume. Camille et Flora, que j'avais rayés de ma map mentale, et même Lauriane, infiltrée incognito, ont l'air d'être sortis d'une salle de ciné après un film dramatique, incapables de poser leurs yeux ni leurs pensées.

Moi ? Chape de plomb sur mes synapses. Et pourtant, aux aguets. J’ai l’impression claire et nette d’avoir raté le coche. Qu’est-ce que Leslie a failli révéler qui l’a fait freiner des quatre fers en une microseconde ? Merde… ça me saoule. Ça me saoule foutrement de pas savoir. Parce que je pressens… non, je devine, que ça n’avait plus rien à voir avec elle, mais avec Victoria. Et Mati ? Putain, Victoria et Mati ? Mon ventre se tord. Bordel de merde...


[1]  Nom de dieu ! Ma mâchoire va tomber par terre.

Annotations

Vous aimez lire D. D. Melo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0