14.3 * JAMES * HÉMORRAGIE
CHAPITRE 14.3
HÉMORRAGIE
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J.L.C
30.10.22
05 : 10
♪♫ TAKE ME OUT — FRANZ FERDINAND ♪♫
Je suis amoureux de Victoria. Sans rire... Mais merde, parfois, je la comprends pas. Est-ce qu'on a vraiment besoin de décoder tout le logiciel pour aimer ? Peut-être… Ou pas. Qui sait.
Je la regarde s’encombrer les mains de verres, puis de cadavres de bouteilles, ramassés ci et là. Les premiers finissent en pyramide sur la desserte, bien empilés, alignés, organisés. Les flacons s'érigent en tas anarchique suspect sur la table haute à l'entrée du carré VIP. Emballé, c'est pesé : un vrai petit cimetière de verre pour enterrer ce qu'il reste de sa soirée.
Ce ballet de gestes pressés me fascine et me turlupine. Elle compte se les farcir toute seule jusqu'au rez-de-chaussée, ou c'est juste une maniaque du contrôle un peu excessive ? Sérieux ? À 5 h du mat, dans un nightclub, elle s'improvise fée du logis et s'occupe du débarrassage ? Elle sait que ça existe, le personnel ? Et pourtant, elle fait place nette, avec sa moue décidée et ravissante. Prochaine étape : un torchon ? La balayette ? Sors de ce corps, Monica Geller[1] ! Cette fille cherche à dompter le bordel en toute occasion, c'est dingue ! Si je la laisse faire, elle réussira à placarder mes doutes dans un carton étiqueté avant le lever du soleil ? Parce que là, tout de suite, elle suinte à cru, ma foutue jalousie, et exige une bonne dose massive de cicatrisant !
Victoria s’attaque maintenant au dépotoir de papiers cadeaux et de boîtes abandonnées au sol. La méthode devient plus radicale. Pas vue, pas prise : elle force le tout d’un coup de talon vers un recoin discretos. Visiblement, pas envie de se baisser, et, je parie qu'elle a mal aux orteils. Escarpin ôté, dos appuyé contre le mur, elle frictionne l'arche de son pied avec une bouille crispée.
Soudain, mon esprit fatigué s'éveille à demi : un massage. Un massage de ses petits orteils vernis de bleu, la cambrure nerveuse de ses petons, ses chevilles fines, ses mollets de danseuse, ses cuisses gainées, et plus haut, toujours plus haut… ah la la… La dernière fois, elle avait tellement ri, si chatouilleuse, que j’avais pas tenu plus de quatre secondes d’affilée. Le dos. De lui masser le dos. Peut-être qu’un bain de sel aurait plus de vertu que mes manips de débutant… Génial. Je passe de mec envieux à spa-man.
Parce que moi, moi, je la ramène et hop, tally-ho, tally-ho ! Je joue pas les pots de colle. Ni le grain de sable dans le maillot. Ni le chewing-gum sous la semelle. Pas le genre morpion qui s'incruste ou tique affamée, non plus. Je la laisse décompresser et dormir. Elle est sur les rotules. Pas besoin de m'avoir dans les pattes. Classe ou lâche ? Ça se joue à rien...
Si j’écoutais ma raison, je garderais mes distances. Prudence, respect, éthique : pas d’impulsions, pas d’opportunités mal placées, pas de regrets. Mais mes tripes, elles… elles ont foutu le feu à tout ce pipeau pseudochevaleresque. J'suis pire qu'un gosse en surchauffe avec un béguin titanesque. Sa proximité me hache le bide en tartare, me caramélise les entrailles au chalumeau ! Et je cause même pas de mon désir quasi désespéré de m'envoyer en l'air avec elle. Non, non, j'aimerais juste me glisser et me serrer contre elle pendant quelques heures, re-ressentir la fournaise de l’été dernier, reprendre un peu d'air, filer un coup de surin à mes idées noires, mettre la muselière à mes fidèles démons.
Quand je l’ai vue siffler son shot de tequila, j’ai esquissé un rictus. À l’extérieur, rien à redire. À l’intérieur… je l'avais mauvaise : « Super… l’abstinence intégrale jusqu'à l'aurore infini et au-delà ». Chaque gorgée reculait la ligne d’arrivée dent bornes plus loin. L’horizon de nos galipettes se dérobait, encore et encore. Tout indiquait que ma foutue attente conspirait à mes dépens, prête à me torturer jusqu’au bout.
Étonnamment, là tout de suite, son chaud-froid alcoolisé m’offre un terrain de répit insoupçonné. Aye, James, réjouis-toi de la sobriété partielle… t'es pas croyable. Peut-être qu’elle oubliera son envie de me sauter dessus et se contentera d’un câlin, d’un bec, et du nid douillet de nos corps blottis. Rien de plus. Rien que nous, imbriqués, sans le monde pour nous déranger. Tout le reste peut bien attendre, vrai ? Demain matin, elle me sulfatera de reproches, me maudira, me catapultera des objets à la tronche et m'expulsera dehors d'un bon coup de pompe au derche, passe-droit à vie vers le gouffre dans lequel je moisis depuis des semaines. Alors, autant profiter de l’alcalmie tant que possible, non ?
À moins qu'elle ne préfère batifoler dans les bras de l'autre con... C'était son programme, ces derniers temps ? Être avec lui ? Dormir avec lui ? Coucher avec lui ? Fuck !
— Vicky, on décampe ou quoi ? Qu'est-ce que tu glandouilles encore ?
Lauriane claque sa sauce entre curiosité et agacement, les mains campées sur les hanches.
— Eh oh ! Calme tes haricots ! J'en ai pour deux minutes.
— Oui, oui, on connait la chanson, hein ! chahute sa cousine.
— Justement, comme tu connais le morceau, tu attends et tu arrêtes de hurler, merci.
— James, hisse-la sur ton épaule sinon on est là jusqu'à Noël !
Why not ? Au moins, ça l’exfiltrerait fissa de la sphère encombrante de l'autre naze...
— Non, James ne fera pas ça, non.
Okay, capitulation temporaire...
— Pfff, comme si ça te déplairait. Te faire trimballer par de grands titans musclés, c'est ton dada, n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que je suis censé interpréter, moi ? Des grands… aye, probablement une référence à ses partenaires de danse… de chambre ?
— Mais pourquoi s’acharnent-ils tous sur moi ?! peste-t-elle, bras ballants, menton levé vers les spots, envoyant sa détresse vers le ciel comme pour sommer l'univers de se justifier.
— Si tu continues, je te transforme en doudou de voyage, à tes risques et périls. Magne-toi !
— D'accord, c'est bon. Je prends juste ça avec moi.
Victoria raffle la Langavulin asséchée, puis se penche vers une des table basse pour repêcher un lambeau de papier échoué là. Ma carte. Son regard s’y enferme. Pas un balayage distrait : une analyse de labo, à supposer que ma main tremblante, mon encre malhabile, mes balafres d'écolier puissent encore lui livrer une vérité secrète. Pourvu qu’elle n’ait pas décidé de me coller un oral de calligraphie improvisé, sinon je rends copie blanche. J'ai tracé ça du pouce gauche, incapable de domestiquer un malheureux stylo, mais sous ses yeux... lit-elle ma présence comme moi je dévore la sienne ? Mouais… avec ma veine, elle pense à Mati...
La note disparait dans le fourre-tout pailleté où s'amoncelle tout son attirail d'anniversaire, puis elle braque ses yeux vers moi. Gratitude ? Amusement ? Mélange étrange. Elle m'offre un sourire qui ne choisit pas son camp.
— Tu peux m’épargner une main en portant ce sac ?
Je m'exécute d'un hochement de menton. Jusqu'ici, j'ai jamais trouvé à lui dire non, donc, ça va pas commencer maintenant...
Camille et Flora ont déjà pris les devants. Lauriane ouvre la marche. À l'instant où Vi passe à côté de la décharge de bouteilles, devinez ? Elle se transforme en porte-conteneur ! Son but ultime serait pas de battre un Guinness record, par hasard ? Je soupire, incrédule, et fais non du casque. L'ouvrir tiendrait de l'invitation à un recadrage instantané, alors je la ferme.
Chacun de ses pas dans l'escalier équivaut à une mini défibrillation ventriculaire pour moi. Mes tempes et mon thorax bourdonnent d'anticipation et de pétoche. Si par malheur, elle dégringole, je fais quoi ? Glory be. Défiant toute logique, ma ballerine tout-terrain avale les marches avec une grâce aérienne. My wee pixie ! My Legolas in stilettos, way more sex appeal, but far less hair discipline ![2] Équilibre impeccable, centre de gravité inébranlable, et ce, malgré le barda et les centimètres de vertige. Stupéfiant. Est-ce qu'elle me chauffe les reins ? Aye. Literally, and in every other bloody sense[3].
Parvenue au bas des marches, la couz scrute par dessus son épaule, s'arrête et lâche, avec un roulement de billes qui aurait pu dévisser ses orbites :
— Rahlala, mais c'est pas vrai, ça ? Tu peux pas t'en empêcher !
La réponse de Victoria m'est inaudible. Je m'avance pas trop en l'imaginant tirer la langue étant donné que sa cousine vient d'en faire de même.
Y a encore une bonne grappe de peuple sur la piste de danse, mais l’énergie qui y règne n’a plus rien à voir avec les heures précédentes. Normal, il est 5 h passées. Les spots s’atténuent, les basses ont cessées de nous tabasser les côtes, et les corps tanguent avec une mollesse de somnambules. Le créneau idéal pour se faufiler sans accident… même si mon palpitant refuse de redescendre en pression. Faute à qui ? Miss Tour de Babel !
Quand on accoste le bar, je m’attends à ce qu’elle dépose son tas de victimes festives sur le comptoir et basta. Mais contre toute attente, elle glisse derrière le zinc avec une aisance de maîtresse des lieux.
La barmaid — celle-là même qui jonglait avec les shakers en début de soirée — lève à peine un sourcil et continue son service comme si de rien. Apparemment, enjamber la frontière du bar est monnaie courante pour Victoria… Les habitués ont l'habitude, ou y a autre chose ? Genre… quand on lustre le matricule du big boss, on a les clés du royaume, c'est ça ? Putain, calme ton sang. T'es en train de virer jaloux de service et c'est minable !
— Fallait laisser tout ça là-haut, le staff est là pour ça !
La main de la mixologue s'élance pour récupérer une bouteille en perdition qui s'apprêtait à s'éclater au sol.
— Je fais ce que je veux, c’est mon anniversaire !
Elle tourne sur elle-même et file droit vers l’escalier à sa gauche, sa cargaison bien calée. La barmaid la talonne et lance quelque chose qui se perd dans le brouhaha de la boîte. Je crois distinguer le mot « beau-gosse », suivi du rire cristallin de Victoria juste avant qu'elle ne disparaisse vers le sous-sol.
Une poignée de minutes plus tard, ma jolie blonde refait surface. Accolé à la cloison qui jouxte les vestiaires, sac en main, sa troupe aux basques, je l'admire lisser sa robe sur ses courbes de l'espace puis bricoler ses cheveux en un chignon à l'arrache. Son souffle court lui allume les pommettes, ses lèvres entrouvertes trahissent son effort. Je fonds. Putain, qu'elle est renversante avec ses mèches folles qui encadrent son visage d'ange ! Putain d'amour !
— Attendez-moi ici, j’ai aperçu Andrès et Dante, je vais leur dire qu’on part, annonce-t-elle, tout sourire.
Glués à sa silhouette, mes yeux la pistent alors qu’elle s’éloigne. J'ai la dalle. J'ai envie de la désaper, de la voir à poil, de suivre du bout de la langue sa colonne tatouée, de plonger entre ses cuisses, de... Non. Bah, non. Pauvre cloche ! Rappelle-toi le plan sensé : tu la déposes et tu te casses ! Même si tes hormones se la jouent flûte de Hamelin façon groupies hystériques et ses phéromones à elle font hurler ton ADN de mâle en manque comme la sono de Tomorrowland réglée sur «destruction».
Raison contre tentation… et ses pas me précipitent vers le bord.
Pourquoi tout en elle m'attire autant, alors que la suspicion parasite mes entrailles ?
Damn ! I ken fine well what's brewin' inside me…[4] L’imaginer gémissante sous ce pecnot me grille les synapses. Mon instinct territorial de merde hurle de la faire mienne pour… la garder pour moi, bordel ! Pour que personne d’autre puisse même effleurer ce qu’elle représente pour moi. Pour que son odeur, son souffle, son corps restent ma propriété exclusive. Je devrais me foutre des beignes : je suis pas un putain de primate en rale… C’est malsain ? Carrément. Irrationnel ? D'autant plus. But fuck's sake, it's a deep in my gut as me ain breath.[5]
Bientôt, seul le sommet de son chignon m'indique sa position. Un gars la prend dans ses bras. Andrès, sans doute.
Soudain, une présence masculine se matérialise à mes côtés. Merde... encore lui ! Lâche-nous la grappe à la fin !
— Tu dors chez elle ?
J'hallucine... C'est ça, compte là-dessus ! Laisse-moi te détailler mon planning de cul et toutes les positions dans lesquelles je compte empaler Victoria sur ma queue ! Ce gars me tape tellement sur le système que j'en deviens un vulgaire enfoiré de première, bon sang ! En quoi ça le concerne, nom d'un chien ?!
— Pourquoi ça t'intéresse ? je vomis, corps en alerte, muscles tendus.
Mati se déporte, dos à la piste, le regard fixé sur la sortie. Il traîne la patte, fait tourner sa main sur son visage comme pour calmer un truc qui bouillonne, et finit par cracher :
— Je sais ce que tu lui as fait. T'as pas la moindre idée du chantier que t'as laissé en la jartant.
La quoi ?
— Elle ne mérite pas de souffrir. Il lui faut un homme, pas une frousse.
Mes veine se synthétisent en plomb, mon cœur se vitrifie et putain, chaque mot qu’il déblatère ? Un uppercut dans ma face. Bordel. Saint Mati de marbre ose me juger, se permet de me faire le procès ? Après le dossier que j'ai entendu sur sa gueule, ce connard ferait mieux de la fermer et de raser les murs !
OK… il a tapé juste sur un point. Mais ce putain de sourire suffisant me hérisse l'échine. La frustration me vrille de l’intérieur, la colère fait vibrer mes phalanges. J’ai envie de l'éclater, de lui faire ravaler ses paroles, de projeter ma rage avec mes poings… Pourtant je serre les dents. Lui rentrer dans le lard ne mènerait à rien qui ne lui cause du tort à elle. Inutile de nourrir davantage la rancune de Victoria.
Alors, je me cramponne à une certitude douloureuse : je bite rien de ce qu’elle a traversé puisque je l'ai abandonnée. Et ça me fout encore plus en rogne. Lui, sa morale à deux balles, son air de donneur de leçons… tout en lui m’irrite à blanc. Chaque cellule de mon corps braille de remettre Mati à sa place. Mes mains veulent parler, mais ma conscience, sournoise, bloque le mouvement. Merci démocratie interne.
Putain, c'est dur !
Malgré ma mâchoire soudée et ma volonté de laisser pisser, des syllabes râpeuses s'arrachent à ma bouche corrodée :
— Un mec comme toi, c’est ça ?
Aussitôt, je regrette. Trop tard. La balle siffle, impossible de la rattraper.
Mati hausse les épaules, mode ballec. Zéro accroc, zéro fissure. Un mur de glace. Moi j'écume de rage, les nerfs en pelote. Et Monsieur sang-froid reste solide. Son calme me donne des envies de meurtre, putain ! Ses prunelles bleues hivernales me clouent au pilori de la retenue. Je prétends tenir son regard. En vrai, j’en suis pas sûr. En tout cas, je m'applique à figer mes traits.
Et là... l'hécatombe.
— Victoria baise comme une déesse, pas vrai ?
[1] Une des personnages principales de la série Friends, connue pour soigner son anxiété à coup d'éponge et de rangement maniaque.
[2] Ma petite fée ! Ma Legolas en stilettos, le sex-appeal en plus, la discipline capillaire en moins.
[3] Littéralement, et dans tous les autres foutus sens du terme.
[4] Eh merde… je sais très bien ce que je couve…
[5] Mais bordel, c’est aussi viscéral que respirer.

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