9.1 * VICTORIA * SURPRISE SURPRISE

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CHAPITRE 9.1

SURPRISE SURPRISE


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V.R.de.SC

30.10.22

01 : 35


♪♫ LATCH (AVEC SAM SMITH) — DISCLOSURE ♪♫



Fini l'entre-soi, James et moi quittons la buanderie comme on éclate une bulle, et plongeons dans le grand bain, sans brassard, sans serviette, à sec et à vif, juste mon Écossais en guise de bouée-boussole. Retour à la civilisation — version compacte, bruyante et passablement poisseuse.

Début de la traversée. Le club nous avale dans une giclée martelante et tiède, entre relents de vapeurs sucrées et infra-basses dans les os. Le sol colle, l’air gratte. Pas le choix, hélas. Pour rejoindre Isla et Antoine, il nous faut infiltrer les interstices, nous immiscer dans cette mer de sueur collective, ce récif de corps exaltés, torses fiévreux, pupilles liquéfiées, cette marée montante d’hormones en roue libre, ambiance sauna sous stroboscope. Danse, drague, dérapages : la routine d'un nightclub à 2h du mat, en résumé.

Rien n’a changé et pourtant, tout est différent. Bioélectrique. Mes capteurs sensoriels se sont mis à vibrer au diapason de mon cavalier. Rien d'autre. Mes hommages, cerveau, pour ce shoot de dopamine sur mesure, la chimie fait des merveilles sous les néons. D'ailleurs, au milieu de cette boîte, noire de monde, surpeuplée jusqu’à l’étouffement, ma main serre la sienne tel un cordage vital, tandis que mes talons claquent et que la sono trémule dans nos côtes.

La nuit frémit encore. Logique, pour un samedi soir en pleine vacances de la Toussaint. Escomptons que la fête d'Halloween suscite une affluence similaire et tienne ses promesses. Surtout celle de prouver que la réussite s’apprécie aussi en recettes. Mon compte en banque se montre particulièrement sensible à ce type d'argument.

Ici, la cadence du week-end nous porte sans discontinuer, l'aube n'étant qu'une transition vers l'after. Il nous reste donc autant d'heures devant nous que de possibilités, des fenêtres que je rêve d'ouvrir sur le plaisir, pour le lire du bout des doigts, pour plonger à corps perdu dans son mystère. Pourvu que le félin consente à cesser de feinter ! Accroche-toi, cœur, tu t’apprêtes à grimper le grand huit le plus spectaculaire que l’Écosse puisse offrir — mais ça, tu le sais déjà. Juste, pense à boutonner ton col... ou tout ce qui pourrait s'emballer. Officiellement, notre charmant tête-à-tête est prié de reprendre une contenance publique. Du moins, en apparence. Officieusement, pas prête à laisser mon invité de circonstance dériver plus loin que mon nombril et je compte bien le ventouser contre mes hanches jusqu'à pas d'heure.

James trace avec une aisance tranquille, sans me lâcher. Une sorte de Moïse des dancefloors, version tatouée, et bien plus sexy. Il connaît la route, je coupe donc le moteur de mon contrôle et éteins le tableau de bord. Standing ovation interne : plus de volant. Champagne ? Est-ce que ça se sabre, aussi, les doutes ? Soit. Moi, du coup ? Je redécouvre ses omoplates, trapèzes, deltoïdes et autres merveilles dorsales comme si c’était Noël. Aïe, aïe, aïe. Je jure ne jamais avoir ressenti une telle urgence de toucher quelque chose… enfin, quelqu’un. Pitié, Cosmos, Tout-puissant, Mère Nature — ou toute autre entité supérieure — je saurai être reconnaissante si, d'aventure, je pouvais, disons… m'échouer sur ce dos comme une sirène paresseuse sur son rocher. Autant que faire se peut, dans mes draps. Et cette image m'emporte un soupir.

Dix secondes plus tard, petit frisson cardiaque. J'aperçois, Isla, Antoine, lovés sur la même banquette dans une des alcôves du côté Pavillon. J’ai beau avoir bu, ri, dansé, les revoir, maintenant, pique un peu.

Quelques marches plus haut, James s’arrête. J’ajuste ma posture, verrouille mon aplomb — ou ce qu'il en reste. Quoi qu'il se passe, je savourerais mon temps avec lui jusqu’à la dernière miette. Zéro envie de gaspillage. Après une profonde inspiration, je m'avance à hauteur de mon guide. Isla nous repère en premier. Son regard nous balaie, incisif, mais, me semble-t-il, bienveillant, avant de nous accueillir d’un sourire solaire.

— Oh, deux étoiles filantes ! s’exclame-t-elle, tout sucre, tout flamme.

Des étoiles filantes ? Mmh. Expression joliment imagée ou hypothèse généreuse, mais discutable ? Non parce que, et encore, on aurait pu lambiner en apesanteur, mais on a fait l’effort de retomber dans l’atmosphère. Par pure politesse. Allons bon. C'est reparti ! À peine arrivée, je conjecture d'office. Il serait peut-être temps de lever le pied sur la sur-analyse. Fichue manie !

Pendant que mon cerveau turlupinait, un coup de coude pas du tout discret a atterri dans les côtes d'Antoine, vissé à son écran, perdu quelque part entre transe numérique et trip solitaire.

— Lève la tête, grand dadais, t’as raté leur entrée dramatique…

Son compagnon redresse aussitôt le bout du nez. Son réveil brutal s'inscrit dans sa danse oculaire. Ça lui fait comme un café soluble, cette secousse. Ses billes noires font un détour par l'étonnement en se posant sur moi, un « oh » muet lui barre le visage. Regard élargi, hochement automatique, rictus éclair : connexion établie, données rassemblées.

— On se demandait si tu n’avez pas fui le navire, petit frère, roucoule la frangine, mielleuse.

— J'aurais pas pris le large sans prévenir, rétorque le « petit » frère en question.

En face, je surprends la succession de mimiques d'Isla : gros yeux, battements de cils, sourcils froncés, sourire poli plaqué aux commissures. Traduction féminine : scepticisme ab-so-lu. Ai-je précisé qu'on lit en Isla comme dans un livre ouvert ? Trait partagé, soit dit en passant. Dommage que, concernant son copier-coller masculin, je doive sortir la loupe et les gants blancs pour tenter de percer quoi que ce soit à jour...

— Tiens donc, vous vous êtes changés, relève subitement Isla.

Inspection textile express : cherche-t-elle la preuve du crime dans nos coutures ? Je crois bien rougir façon fruit trop mûr sur l'étal d'un primeur en plein cagnard. Brûlure sociale au premier degré. Mon dieu...

— Oui, on a dû faire une... une petite pause technique, répond le Clark Kent du soir.

Quoi ? Il n'y a pas trente-six mille raisons qui poussent deux adultes matures et sages à se livrer à des manœuvres vestimentaires suspectes. Troisième place : parce qu’un fil rebelle exigeait un ajustement immédiat. Aiguille au poing, il en va de soi. Numéro 2 : pour faire parler les curieux. Évidemment. Top 1 : pour camoufler les ravages équivoques causés par la sauvagerie de deux amants trop enthousiastes.

— Ah, des boutons ont sauté ou...

Voilà voilà… C'est exactement là où je voulais en venir...

James ricane avant de rétorquer :

— Pour ta gouverne, il pleut averse. On s’est fait doucher en règle.

— Mouais... Et tu m'expliques par quelle prouesse t'as réussi à te dégoter une nouvelle chemise à cette heure-ci et, ici ? Quoi, il y aurait un pop-up store au deuxième étage juste pour toi ?

— Non, ça c'est... commencè-je avant de m'autocensurer.

Isla braque enfin ses pupilles droit dans les miennes. Hum. Raclement de gorge. Mince, pourquoi je parle à tort et à travers avant même de dire bonsoir, moi ?! Quelle nunuche ! Et quelle malpolie !

Aussi affolée qu'un chaton dans un bain moussant, aussi mal à l'aise qu'un hérisson dans un champ de ballons de baudruche, aussi tendue qu'un élastique sur un lance-pierres, j'expulse un bonsoir vite fait — quel désastre ! — et reprends :

— ... c'est un emprunt.

Rah lala... Je ne suis qu'une dégonflée...

James détisse nos doigts pour mieux m’enlacer. Mon équilibre interne pivote, recentré sur lui. Réancrage affectif validé. Il passe son bras derrière mes reins, avant de me piloter devant lui. Non. Non, non, non. Grrrr.

Contrainte, je réitère mon salut à la jumelle et sa moitié, tentant de composer avec cette soudaine reformation du petit comité.

Isla, bien entendu, se lève, m'empoigne les mains, me couvre d'une bise. Son parfum entêtant et sucré, aux accents d’hibiscus et de nostalgie, me rappelle des souvenirs. Elle sent l’été, l’apéro, le vacarme dans la cuisine. Même son aura conviviale colle aux joues.

— Bon anniversaire, Victoria. Tu es rayonnante. Cette robe te va à merveille. La bleue aussi, cela dit. Peut-être même plus.

Oui, moi aussi, je préférais le satin couleur nuit… Maintenant, il gît, trempé, froissé, suspendu sur un cintre en attente d’un miracle ou d’un pressing de luxe. Pauvre petit trésor textile. Paix à son éclat.

Sitôt libérée de l'étreinte de la belle rousse, Antoine me happe dans la sienne. Penché par-dessus la table basse, paluche calée sur mon épaule, il profite de m'embrasser à son tour pour glisser sa remarque :

— Ça explique pourquoi Jamie n’arrivait pas à te quitter des yeux.

La réponse du concerné au commentaire révélateur de son beau-frère ? Paume légèrement entrouverte déplacée d’un cran vers le bas. Mmmh. Pas désagréable, cette palpation ni vu ni connu… Au moins, ce genre de magouilles subtiles — ou serait-ce un coup d’État tactile ? — ressemble davantage au James juilletiste. À sa convenance, je prends tout ce que ce puritain en chemise blanche daignera m'offrir. Moyennant une petite rougeur coupable sur mes joues, bien entendu, émissaire de mes émotions.

Ravie qu’on loue mes effets spéciaux vestimentaires, je remercie tout à la fois mon sens inné pour l'impact chic ainsi qu'Isla, conseillère en approbation critique. Tout aussi admirative de sa tenue glam rock — cuir, strass, talons audacieux — je lui rends la pareille. Classe et lumineuse, Isla irradie, comme à son habitude. À l’instar de son frère. Ces deux-là : du velours optique. Chapeau bas la génétique.

Avant de se rassoir, Antoine m’adresse ses vœux, pinte levée et clin d’œil en prime.

— Ça te fait quel âge ? Attends, si je compte bien, t’étais encore en train de plancher sur Pythagore qu’on pataugeait dans les révisions de philo. Donc, t’as quoi… cinq ans de moins que Gab et moi. Vingt-cinq, c'est ça ?

Je hoche la tête, amusée.

— Vingt-quatre, rectifiè-je. Tous les Saint-Clair ont trois ans d’écart. Bastien vient tout juste de souffler sa vingt-septième bougie et Gabriel a officiellement rejoint le club des trentenaires en avril.

« Même pas mal » a-t-il voulu nous persuader. Mon œil ! Trois années, trois humeurs. Trois déclinaisons du même ADN.

D'un geste, le Limouxin m'invite à prendre place. Mon regard cherche celui de mon complice, il approuve, me sourit, efface toute hésitation. Mes pieds m'installent dans le cuir caramel du fauteuil face au bar. Les amoureux retrouvent leur intimité. James rallie la banquette restante. Flûte, n'aurais-je pas gagné à choisir l'assise commune plutôt que m'enfermer dans ce recoin solitaire ? Que va penser James ? Y verra-t-il une réserve excessive ou une volonté de me tenir loin de lui ? Fâcheux et promptement faux. Et ses proches ? Jugeront-ils ma démarche comme du détachement, de la distance, de la froideur ? Ciel, loin de moi l'idée de... Et me voilà en train d'ergoter, pour pas changer !

Hop, ni une ni deux, je me redresse et, fixée, me faufile entre ses genoux et la table. Je déchiffre un éclat fugace d'alarme dans ses prunelles et mes lèvres s'étirent d'indulgence moqueuse. Te fais pas de bile, champion, je m’occupe de rétablir l’équilibre subtil de la situation. Après une pirouette calculée, l'espace voisin au sien devient mien. L'intrusion électrise la connivence entre nous. Collée contre lui, bras crocheté, doigts entrelacés, je lui adresse mon plus beau sourire, éloquent de tendresse, pour qu’il comprenne, sans un mot, que je suis là, pleinement, affectivement, quoique, un peu tracassière. Quoi ? Le changement n’implique pas qu'il ait perdu le goût de taquiner, si ? Bougon. Je prendrai mes pincettes. Grognon. Je me ménagerai des précautions. Mais je ne peux passer sous silence le côté solaire avec lequel il m'a ébloui l'été dernier. Moi qui me tiens si parfaitement en main, j’ai besoin d'un partenaire qui secoue ma rigueur par son esprit et son humour. James a cette étincelle en lui. Pas là là tout de suite — il la planque derrière son air de catwalker qui cache ses meilleures vannes dans sa barbe de hipster. M'enfin, je me réjouis en douce. Lorsqu'il s'agit de semer du désordre, j'ai ma petite expertise. Mon Ecossais n’a pas idée du bazar délicieux que je m’appliquerai à cultiver, ultérieurement, bien en dessous de sa ceinture.

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