9.3 * VICTORIA * L'AILLEURS EN BOUCHE

14 minutes de lecture

CHAPITRE 9.3

L'AILLEURS EN BOUCHE


* *

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V.R.de.SC

30.10.22

01 : 50


♪♫ DISCO TITS — TOVE LO ♪♫




Quelques minutes plus tard, entre deux éclats de musique, James coulisse sa paume le long de mon avant-bras et encercle mon poignet, jusqu'alors occupé à faire tournoyer ma coupe façon hula hoop. Je remonte mon visage vers le sien et le verrouille dans mon instant. Une lueur espiègle joue sur ses traits taillés dans l'intensité. Ça le rend… saisissant.

— J'ai l'impression que ton verre n'est pas à la hauteur de tes ambitions, right ?

C'est fou. C'est fou à quel point il peut être attentif.

— Oui, je... J'ai... Effectivement, un rafraîchissement ne serait pas de refus.

— Alcoolisé, je suppose ?

Je lui grimace à la figure.

— T'aviserais-tu de me traiter de poivrote, Monsieur Cameron ?

— Poi-vreau ? Wait, like ... bell pepper ? I dinnae ken whit ye mean, love.[1]

Attendrie par sa confusion, j'engloutis mon ricanement et réoriente mon Écossais préféré sur la voie de la compréhension linguistique.

— C'est un synonyme de pochtronne.

Rictus canaille. Raclement de gorge habituel.

Nae chance.[2]

— Bien. Je te prie, dans ce cas, de ne pas me réduire à un simple nectar de vigne, jouè-je.

Dinnae fash, lass. But...[3]

Pause. Ses phalanges viennent déloger les mèches qui paressent sur ma clavicule.

Je l'interroge du regard, lèvres pincées.

— ... but, repart-il, combien de centilitres avant que tu ne tentes encore de me grimper dessus façon cowgirl ?

Clignement de paupières incrédules. Coup d'œil effaré à ma droite, juste pour m’assurer qu’aucune oreille indiscrète — surtout celle de sa sœur, nom de nom ! — n’a archivé ses paroles. Ouf. Rien à redouter. Me dire ça ? À voix haute ? Incroyable ! En même temps... le scandale ne rivaliserait pas avec mon amusement, ni ma joie de l'entendre me taquiner.

Incapable de résister à sa malice, j'approche ma bouche et souffle à mon tour :

Dinnae fash. Lad.

Une fois de plus, j'ai plaisir à goûter son rire contre ma gorge. Notre proximité, sa chaleur m'étourdissent bien plus que tout petit remontant.

Ses yeux parcourent la table, en quête d'un remède liquide, avant de revenir à moi, aussi bredouilles que désolés.

— Je vais aller–

— Non, laisse, le coupè-je, car déjà, en bon prince, James louchait vers le bar. Puisque c'est mon anniversaire, je paye ma tournée.

Puis, pivotant vers mes hôtes :

— Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Isla ? Antoine ? C'est moi qui regale.

— Oh, sympa ça, choisis pour nous ! J'te fais confiance, lance Antoine.

Isla, quant à elle, comment dire ? Mes mots résonnent encore qu'elle est sur ses pieds, main tendue vers moi, l'air de réclamer : « hop, hop, hop, et que ça saute ! ».

Je n’ai d’autre option que de me laisser entraîner, bras dessus bras dessous, à peine ai-je le temps de croiser un regard complice avec James, qui s'affale dans l'angle de la banquette, l'expression tranquille et magnanime. Avec lui dans les parages, je m'attends à ce que la soirée me joue ses plus beaux tours. Ne bouge pas, je reviens, chantonnent mes ovaires en le quittant.

Habituée du terrain, je prends les devants. Isla et moi sinuons entre les grappes de clients, évitons de justesse une pinte levée trop haut, frôlons une conversation animée. Hop, esquive d’épaule, « pardon », petit pas de côté — ça se faufile, zigzague, connaît la choré.

On atteint enfin l’antre des gorgées fraîches et des bonnes résolutions oubliées. L’air est chargé d’épices, de bulles, les voix ricochent, les rires claquent comme des bouchons de champagne. S’il fallait embouteiller un parfum avec l’essence d’une fête réussie, ce serait ce concentré d’éclats, de sucre et d’adrénaline.

Je m’accroche au rebord en cuivre du bar, Isla à ma gauche. L’odeur du citron vert, piquante et euphorisante, s’élève. Mmmhh. Mes papilles n’ont rien demandé, mais j’ai subitement des envies fort impudiques de lécher le sel sur le bord d’un verre — ou d’un col, selon le prétexte. Voire pire, bien bien pire… Ouh la, mes pensées s'agitent fort. Aucune n’est polie. Toutes finissent par lui…

Trêve d'enfantillage.. Que le mot est mal choisi ! Tentons plutôt d'attirer l’attention de Clélia.

— Qu’est-ce que je te sers, Vic ?

Je me tourne vers Isla, tout en feu et en soif de surprises.

— Un daiquiri ? Je crois me souvenir que c'est ton préféré.

— Oui, pourquoi pas. J'aime bien leur signature aussi.

— Tu m'en vois ravie, c'est moi qui l'ai créé.

Isla me gratifie d’un regard mi-intrigué, mi-interloqué.

— Tiens donc ? Tu me raconteras cette histoire. En attendant, c'est toi qui gères mon verre. Ce qui te chante, à condition que tu fasses pas une traîtrise à la vodka. Ni à la tequila.

Vodka exclue : que vive le patriotisme liquide ! Méditerranéenne jusqu'au bout des gènes, je devrais trinquer au rouge… Pourtant, ce n'est pas demain la veille que vous me verrez siroter du grenache.

— Du coup, peut-être un–

— Oh et, par pitié, pas de crèmes au café ou au cacao, de variantes dans le genre Baileys, tu vois. Et, aussi, les mélanges sucré-salé, très peu pour moi. Je réserve ça pour l'assiette. D'ordinaire, je penche plus vers les textures fraîches et légères, pas trop sirupeuses. Les agrumes, je valide. Les fleurs, idem. Et... Rahh, désolée… En fait, y a plein de saveurs qui me rebutent mais, c'est bon, je me tais et m'en remets à toi. Carte blanche. Comme a dit mon homme, j'te fais confiance.

Zéro pression, bien entendu... Croisons les doigts pour que je ne signe pas l’impair relationnel qui me vaudrait une exclusion définitive des dîners de famille. Nan. Ce n'est pas une projection. Juste une répétition mentale de ma vie conjugale imaginaire. Echantillon gratuit. Remboursable.

— Parfait, souris-je, les joues chaudes, le cœur un peu plus vif.

Visiblement, mes délires prévisionnels ont la main baladeuse.

Clélia agite son shaker, les poignets précis, et finit de préparer le cocktail du client précédent. Le couvercle saute, la mixture s'écoule en filet net à travers la passoire et atterrit dans un verre à pied. La robe dorée du mélange s'agrémente d'une moitié de maracujá saupoudré de vanille. Le shot de prosecco claque sur le comptoir. Le Pornstar Martini est né. Juré, confiez-lui quelques glaçons et deux agrumes, elle vous fabriquerait des sorts, tant elle excelle dans son art.

Je la hèle :

— Un Baci, s'il te plait, Clé, et pour moi… euh...

Moi, je reste au sec. Si je veux inviter James à ma chasse nocturne, draps inclus — et je le veux à en faire rougir des tomates — il est préférable qu’il me voie sobre et décisionnaire, pour qu'à terme il consente à baisser la garde. Il doit sentir que je pourrais déboutonner sa chemise sans loucher. Déjà fait, mais là, je parle du principe.

— Un Lima.

Je fais de nouveau appel à ma partenaire de comptoir.

— Et ton chéri, qu’est-ce qu'on lui prend ?

— Humm… un blanc mousseux, décrète-t-elle, tout sourire.

Je m'en doutais. Antoine, fils de producteur de Blanquette de Limoux… rien de surprenant. On naît dans les bulles ou on y plonge par choix. Lui, c’est l’ADN. Moi… une démarche assumée. Navrée, les aïeux, j’ai trahi le vignoble familial pour des étoiles sur la langue. Le terroir, c’est beau, mais parfois, on veut l’ailleurs en bouche.

L’ailleurs en bouche… Je soupire. Une saveur de sel et de feu. Une peau couverte de fièvre. Une veine palpitante. La saillie brûlante de sa hanche. Le bombé soyeux d’un homme aux portes de la déraison. Mon cerveau galopant m’offre un plan serré, très, très, serré et sans montage : moi, entre les cuisses de James, dévotion gustative, exploration concentrée…

Oh lalalala ! Zip ! On ferme TOUT DE SUITE la braguette neuronale. Non, mais ça va pas bien ! On croirait que mes papilles couchent avec mes synapses ! Zut, crotte, flûte, je suis censée commander à boire, pas saliver sur son… son… bassin. Oui, bassin, restons raffinée et civilisée. Le moment ne se prête pas à l'écriture d'un traité sur la topographie de ses courbes masculines. Non, non, juste un cocktail et un peu de dignité, merci bien.

Je braque mes mirettes sur Clé et annonce, après un petit raclement sec — forcément, à rêver de génuflexions privées, ma gorge se transforme en papier sable :

— Ajoute un Pét-nat, aussi.

— Le rosé trouble que t’aimes, ou une nouveauté ?

Si je me souviens bien, il s'agit d'un assemblage grenache cinsault qui a la couleur d'un été qui s'attarde. Nul doute qu'il saura plaire à un enfant du pays comme Antoine.

— Oui, il fera l’affaire. Et pour finir, eh bien…

Mince… Et mon petit sucre sur la langue, alors ? On va éviter de lui administrer de l’eau plate, tout de même. Il ne boira pas de whisky, mais un soft plan-plan, pas très digne pour trinquer.

En rade de certitudes, je cherche du secours auprès d’Isla. Après tout, qui mieux que sa jumelle pour connaître ses préférences ? En théorie, du moins.

— Il est toujours en mode détox zéro alcool, ton frère ?

— Hum… eh bien…

Sa phrase s’évanouit, puis son regard dérape vers le mur de bouteilles et ses mains rangent ses mèches rousses derrière ses oreilles. Pourquoi hésite-t-elle autant, tout à coup ? Y a-t-il une embuscade dans ce verre que je m’apprête à faire servir ?

— Tu vas me dire qu'il s’est inscrit aux alcooliques anonymes ? plaisantè-je, sourcil levé.

Ai-je gaffé ? Doigt sur une veine sensible ? Parce qu’elle semble encore plus mal à l’aise, non ? Non, je ne suis pas folle : je ne l’ai pas inventé, le goût tourbé sur la langue de son frère. Si James avait un problème avec la boisson, je le saurais.

Ses lèvres parées d'un rouge couture restent muettes un instant, puis se décident :

— Prends-lui une brune artisanale bien corsée. Maltée, de préférence. Perso, je les trouve trop puissantes mais James, tout ce qui est robuste et qui frappe fort, ça le botte. M'enfin, tu connais l'oiseau.

Quel sens de l'humour délicieux… Robuste. Qui frappe fort. Et moi, avec ma tendance à tomber vite amoureuse de tout ce qui a du corps et de la vigueur... Lui et moi, compatibles ? On est fait pour s'emboîter, oserais-je dire. Et voilà, ça recommence ! Virez-moi tous ces papillons indécents qui me tricotent la citrouille d'images savoureusement scandaleuses. Oui, oui, depuis le bref aperçu, mon esprit s'est entiché de ce V interdit localisé dans une zone des plus enjôleuses. Je n'arrête pas de zoomer mentalement dessus et de trifouiller son secret. Mais patience : je ne vais pas l'embarquer de force dans un recoin pour commettre mon crime érotique ! Je ne veux pas être accusée de sauvagerie.

Brune, ce sera. La bière. Côté houblon, je baroude à l’aveugle : Isla sera ma guide certifiée.

Commande enfin bouclée, je contemple Clélia, déjà engloutie par son ballet liquide, virevoltant entre coupes et tranches de citron. Tout scintille, tout s’orchestre et flirte. Et toujours, entre mes omoplates, un fil invisible, tendu. Vers lui.

Je tente de résister, hélas, mes yeux, trahissant mon impatience, s'échappent sans permission. Tel un phare dans la nuit, je me retourne et ratisse la salle, espérant accrocher ne serait-ce qu'un instant sa silhouette. Peine perdue. La foule s'oppose, compacte et mouvante, l’alcôve est hors de portée. Aucun reflet de lui. Mise à part un battement vide dans ma poitrine. Attends, si ! Ah… non. Reviens sur terre, ma grande. Tu ne vas pas faire un malaise vagal parce que tu n'as pas vu ton… — ton, quoi ? — James depuis trois minutes. Ce n’est qu’un mec. Bon, un très bon mec, cela étant.

À défaut de l’original, pour l’heure, j’ai sa réplique féminine à mes côtés, un vrai double chromosomique. Remplace son cocktail par un whisky sec, et c’est la confusion des genres assurée.

Et soudain, un souvenir pétille : Isla, hilare, juchée sur un tabouret au Puerto Habana, un daiquiri mangue en équilibre dans la main, en train de m’apprendre à faire un clin d’œil « subtil, mais conquérant », calibré pour séduire, non pour provoquer un plan Vigipirate. Résultat ? J’avais l’air d’une gogole électrocutée par une crampe intersourcilière. De quoi effrayer un miroir et pousser un expert en love coaching à balancer son devis dans la Garonne. Je crois avoir aperçu mon reflet soupirer de désespoir, c'est pour dire la violence de mon échec.

Isla s’était écroulée de rire, et j’avais promis de m’entraîner, pour le bien de tous. Certains dons ne s’inventent pas. Ni clin d’œil, ni langue en U, ni sourcils qui bougent en cadence pour moi. Encore moins siffler avec les doigts, éternuer les yeux ouverts ou claquer des orteils.

Hélas, l’ambiance à la bonne franquette, les analyses psychologiques d’inconnus croisés dans les bars et les fous rires complices, c’était avant. Avant la fracture. Avant que son frangin me poignarde le cœur.

Elle m'avait plu, cette Isla, et pas qu'un peu. Elle et son franc-parler ravageur, ses playlists improbables qu’elle m’imposait en douce dès que je passais dire coucou à sa boutique, ses ongles maculés de pigments, témoins de son esprit créatif, qui collaient aux verres autant qu'à ses carnets de dessin. On avait matché toutes les deux, indépendamment de son jumeau. Et même après le départ de James, comme promis lors de notre dernier dîner tous les quatre, on s'était revues. Brunchs dominicaux, vernissages, confidences entre deux spritz — la sainte Trinité des amitiés urbaines. Avec ou sans James dans le tableau, notre relation a fleuri. Jusqu’à ce que je coupe les ponts. Loyale, non. Lucide ? Peut-être. Radicale ? De toute évidence.

Elle a essayé de revenir, m’a écrit, m’a appelée. Je recevais, lisais, et me taisais. Question de courage, ou de survie. J’avais trop peur qu’un mot, un seul, mal retenu, laisse suinter l’hémorragie. Et parfois, son insistance rendait ma mise à distance encore plus difficile.

Isla, c’est James en filigrane. Sa voix, son rire, ses silences… tout vibre comme lui. Impossible de rester près d’elle sans penser à cet homme qui ne voulait plus de moi. À ses dépens, à mes yeux, eu égard la profondeur de mon désarroi d'alors, Isla n'aurait été rien de moins que son haut-parleur, l’ampli de son absence, le canal accidentel de sa persistance dans mon univers. Il se serait glissé en métaphore invasive entre nous, un supplice en stéréo qui aurait assurément parasité nos rapports. Mon cœur n’aurait pas tenu, malgré toute ma tendresse envers elle.

Mais que pouvait-elle savoir, après tout ? Elle n’est pas James, ni même sa caution morale, n’est-ce pas ? À moins que… non, je n’oserai jamais la cuisiner. Et pourtant, l’idée trotte dans ma petite tête entêtée depuis bien trop longtemps pour que je la chasse. Et maintenant que je l'ai sous la main... Non ! Suffit. Je ne vais pas convertir Isla en porte-voix de James, ni la sommer de réparer les silences de son frère pour moi. Ce n’est pas à elle de combler les vides qu’il laisse derrière lui et de me servir de bouée conjugale. Belle résolution ! Sur le papier, impeccable. Dans la vraie vie, ma bouche court-circuite tout :

— Est-ce que James... euh... comment dire...

Mes lèvres se figent, les mots se bousculent et s’écrasent sur mon palais. Bon sang de syllabes qui refusent de sortir dans l'ordre ! Je racle ma salive comme on remue une potion trop amère. Allez, haut les cœurs : parle vrai !

— James a l'air différent, je me... Lui est-il arrivé quelque chose ? Est-ce qu’il va bien ? Il a éludé ma question et il… je…

Les phrases qui me semblaient si simples dans ma tête se gamellent les pieds dans mes dents. Pauvre Victoria, je me soupire à moi-même. En prime, je m'apitoie... Pourquoi est-ce que je bafouille toujours devant les évidences ?

Accoudé au comptoir, légèrement de biais, Isla m'analyse de ses grands yeux pâles, sourcil arqué. Zut. Mauvaise entrée en matière. Je baisse les paupières un instant, triture mon bracelet, rongée par le stress de m'être aventurée trop loin.

Sourire indulgent, voix douce, elle prend son souffle et répond :

— Mon frère... traverse une période compliquée. Mais ce n’est pas à moi de tout te révéler. Tu... tu devrais lui demander directement, si tu veux savoir ce qu'il en est.

— Oui, bien sûr, je... Tu as raison.

Bon, Vic, plus d’atermoiements. Tu ne lui extorquerais rien de plus que des demi-mots. Je redresse mon dos, secoue mes épaules, replace mes mains avec maîtrise à plat devant moi et plaque un rictus tranquille sur ma figure. Isla me rend un petit hochement de tête. Fin de la discussion. Enfin, que je crois.

— Je devine ta frustration, ta peine également. Mais ses zones d'ombre ne m'appartiennent pas. Si tu m’as un jour accordé le moindre crédit, écoute-moi : tu as bouleversé la vie mon frère. Tu as provoqué chez lui un séisme dont il ne s'est pas remis. Ses sentiments pour toi sont évidents, ils crient presque. Jamie n’a pas aimé ainsi depuis… pfiou, trèèèès longtemps. Et pour être franche, ce crétin — oui, crétin, j’approuve absolument pas son comportement envers toi. Donc, ce « cretin » est loyal comme pas deux. Trop loyal pour son bien. Une promesse de sa part vaut de l'or, un « je t’aime », un milliard. Alors si un jour il t’offre ses mots, crois-moi… c’est du vrai, du sincère, pas de la poudre aux yeux.

Ah. Charmant. Voilà qui tombe à pic, Isla. Elle prêche, sans le savoir, la droiture d’un homme qui m’a glissé sa déclaration à l’oreille, quelques battements plus tôt. Normal. Elle joue pour son camp. Sœurs un jour, partiales toujours. Moi ? Je prends note. Et je tremble un peu. Beaucoup.

— Mince, lass... souffle-t-elle en me saisissant la main. Je... Oh non, Victoria, je... J'aurais pas dû ouvrir mon fichu clapet. T'as l'air toute... chamboulée. Damn ! Loin de moi l'envie de te bousculer, ni de t'effrayer ou te... te retourner l'estomac. T'es pâle ou ? Non, ce sont probablement les spots qui donnent cet effet. T'es pas pâle, t'es toute jolie et... Vraiment, parfois, je cause trop moi. Souvent, même.

Une grimace, une seconde, puis elle repart.

— Juste... si, si t'as besoin d'une épaule sur laquelle pleurer... Attends, non ! Mauvaise formule. Parce que si tu chiales, ça voudrait dire que Jamie a encore merdé, et là... Non. Pas par là non plus. Rohh, à chaque fois, c'est pareil, je...

Elle s’interrompt, inspire, enchaîne aussitôt.

— Pardon. Bref. On recommence. Si t’as besoin de parler, de souffler, de sortir, de t'éparpiller, de te faire les ongles, de prendre le thé, de dire n’importe quoi, ou rien dire du tout, je suis là. Ok ?

Ses yeux cherchent les miens, humides. Mine de rien, elle vient de me toucher dans l'enceinte muette où les verbes s'éteignent, une zone fragile que seule la bienveillance atteint sans prévenir.

— Et pas parce que je suis la sœur de ce trouduc, enchérit-elle. Malgré lui, même. Je t’apprécie pour toi. Au-delà de ses conneries. J’espère que tu le sais.

Je ne trouve pas mes mots. Alors mon silence se fait réponse et ma pensée se scelle par mes doigts s'enroulant autour des siens. Rictus contrit face à rictus contrit, je lâche un merci aphone et reporte mon attention derrière le bar. Devant moi, trois verres. Constat : manque plus que le Baci.

Je sens l'envie poindre. Le vestiaire, à deux pas, m'appelle, et dans la poche de ma veste : ma puff. Mieux qu'une clope ? Pas sûre. Mais mon corps réclame une dose de nicotine et, contrairement à la cigarette, vapoter ici est un geste admis. Ainsi, nul détour par l'extérieur nécessaire. Pas besoin de tenter le diable non plus. Sens propre et figuré. Pluie ou homme, autant éviter de me retrouver à nouveau mouillée.

J’ai tranché. Je fait signe à Isla :

— Tu pourrais rester ici deux minutes le temps que je récupère un truc à l'accueil ?

— Bien sûr, je ne bouge pas.

Merci. Demi-tour. En avant.

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