9.5 * VICTORIA * ÉLECTRONS LIBRES

10 minutes de lecture

CHAPITRE 9.5

ÉLECTRONS LIBRES


* *

*


V.R.de.SC

30.10.22

02 : 10


♪♫ ♪♫

— Allez, file-moi ça avant que tu sacrifies ses boissons aux dieux du sol collant, intervient Mati en surgissant de nulle part, me débarrassant sans ménagement de ma cargaison alcoolisée.

Soulagement et panique, duo imprévu, m’envahissent d’un coup. Mon cerveau souffle « ouf, merci », mon ventre se crispe aussitôt. Pas une alerte franche — plutôt cette sensation poisseuse qui annonce un dérapage imminent. Eh mince ! Mati talonne Isla : je n'ai guère le choix que de suivre sans protester...

J'ai bien senti les étincelles, entre eux, tout à l'heure, dans le bureau et entrevu le potentiel déchaînement de vagues. Et puis... une semaine. Ça ne fait qu’une semaine que Mati et moi, on a... nous avons... Oh lalalala… Mais flûte ! Je n'avais pas signé pour un retour de James ce soir, à la base ! Avec deux ou trois shots de plus dans l’estomac, j’aurais bêtement consenti à un plan minable dans les toilettes. Lubrifié par l’alcool, mu par le vide. Cul nu entre deux lavabos, applaudie par le distributeur automatique de préservatifs. Triste, mais plausible. L’erreur classique même : une pulsion à la noix, un dérapage stratosphérique, un gouffre de regret, bien large, bien profond et… la honte au réveil. Dans le meilleur des cas, mon postérieur aurait fini sur le bureau du grand manitou, lui dans le rôle principal. Ma méthode éprouvée pour éteindre James à coups de saturation charnelle.

Et soudain, mes compartiments mentaux perdent leur étanchéité. Un nouveau face-à-face Mati–James ? Là, tout de suite ? Je... j'ai... Argh, n'aurais-tu pas pu rester hors champ, Monsieur Carollo Bianchi ? En tout cas, pour ce soir. J’ai déjà assez de voyants allumés sur le tableau de bord sans qu’on m’ajoute une intrigue secondaire dans les roues. Plus, mon capital émotionnel est à découvert : zéro budget en rab pour la gestion d’un bazar supplémentaire.

Au fond, côté discrétion, pas de quoi me faire des sangs : mon meilleur ami n’ira pas crier notre incartade sur tous les toits. Mon visage, lui... fait cavalier seul et n'aurait aucune pudeur à rendre publique ma culpabilité en technicolor. Tout le monde pourra lire sur mes joues jusqu'aux pointes de mes oreilles tous mes petits démons. Zut, zut, zut ! Mais, même si je flambe rouge comme une canette de Coca, l'instinct de garde rapprochée de Mati peut vite virer au zèle. Entre soutien et sabotage, la ligne est fine. Un œil trop appuyé, une pique mal placée… et mes retrouvailles avec James peuvent tourner au vinaigre. Je prie intérieurement que mon Écossais ne se monte pas le bourrichon en galopant vers un scénario déformé. Bon sang, non, vraiment, c'est pas le moment de jouer au frère jaloux, Mati, même si ça te brûle les tripes.

On les connait tous, ces feux mal éteints. Les silences qui grincent, les regards qui taillent plus que les mots. Certaines vérités momifiées dans des sarcophages bien scellées sont faites pour y demeurer. Tout n’a pas vocation à sortir au grand jour. Les cartes, on les garde en main, tant que personne ne demande à voir le paquet ou… jusqu’à ce que le besoin d'être compris nous force à plier la partie…

Moins de dix secondes plus tard, nous voilà à bon port. Mon palpitant s’emballe. James se lève. Bouche cousue, Mati lui remet la bière — transfert de fluide houblonné validé — qui la saisit sans ciller, quoique sur le qui-vive. Évidemment. Faudrait pas les brusquer non plus, ces créatures fières. Si un jour ces deux-là se claquent la paume sans faire trembler le Far West, je jure de lancer des confettis. Et dire qu’il y a deux heures, c’était juste une soirée d’anniversaire sans saveur — enfin, sauf le menu copains, les hors-d’œuvre hautement approuvés et l’hydratation premium. Mon cœur social et mes papilles n’avaient pas à se plaindre… Pour le reste, mon enthousiasme se trainait comme un escargot en smoking.

À mon tour, je reçois mon mocktail et... me dépêche de camper près de Monsieur Ronchonchon. Tactique de terrain : occuper l’espace, établir ma base, boucler la zone, figer la position. Pourquoi ? Parce que le James tout sourire que j'avais imaginé à mon arrivée ? Écrasé sous le verrouillage de son expression et l'ombre omniprésente à mes côtés.

James plisse les yeux. Mati, impassible, soutient le regard. Une poignée de secondes s’étire, plus longue qu’un discours de mariage. Deux mâles alpha dans un club bondé, et moi, au milieu, qui voudrais m’évaporer façon brume matinale.

En bon roi de l’arène des couche-tard, le maître des lieux prend d’emblée la température de sa clientèle.

***

— Tout se passe bien pour vous ? La soirée vous réussit ? demande-t-il, voix feutrée, parfaitement calibrée.

— Carrément, répond Antoine, l’œil détendu.

Isla qui s’apprêtait à tremper ses lèvres dans son verre, confirme en hochant la tête :

— Impeccable. On n’aurait pas dit en arrivant, mais la nuit s’est révélée bien plus intéressante que prévu.

Hum, hum… pas très subtil, tout ça tout ça… Pas plus que ma manœuvre suivante...

Afin de débusquer son attention, je me trémousse contre James, mon épaule frôle son torse, ma cuisse, sa jambe, et mes doigts partent tripatouiller la couture de sa manche. Statut de la mission : échec cuisant. Nul regard filou en cachette, ni un quelconque signal wi-fi émotionnel, d'ailleurs. Rigide comme un vigile à son périmètre, James ne sourcille même pas. Ok. Là, je me mange une gifle énergétique sans contact. Suis-je invisible ? Insignifiante ? Fabuleux. Redoublement d'effort. Pour l’inciter à se rebrancher à mon canal, j’exerce une pression à peine marquée sur son biceps — une sorte d'appel du pied sensuel. Toujours rien. Ne me dites pas qu'il va falloir que je déclenche le clignotant sexy : battements de cils, posture en S, numéro capillaire sorti du tiroir « diversion glamour haute priorité » ? Soulagement instantané, attirail charme aux oubliettes. Ses yeux me captent enfin ! Mais malheureusement pour moi, la victoire n'est que partielle : dedans, danse une flamme dévorante, rouge vive. Jalousie. Gros problème. Gros gros problème.

Soudain — et dieu comme j'aurais préféré qu'il n'en fasse rien ! — la main de Mati atterrit au-dessus de mes reins et me ramène contre lui. Joue contre tempe, voix feutrée, il me souffle quelques mots :

— Comment tu te sens, Vic ? Calée ? Pas trop secouée ?

Bon, pour faire simple, il vérifie que je ne frôle pas la combustion spontanée — alcool et émotions mêlés.

— Ça va, ne t’inquiètes pas, le tranquilisè-je, sourire au poing.

Une fois l'état des lieux confirmé, fin du check intime. Mati se métamorphose illico, l'esprit commuté en mode opération. La transition est instantanée : de la sollicitude à la gestion, de pote à régisseur.

— Tu veux pas faire monter ton petit monde dans le salon VIP ? me soumet-il. Je t’avoue que ça m’arrangerait.

Il jette un regard furtif vers l’alcôve squattée, puis vers la foule au bar. Je crois qu’il visualise sa prochaine réaffectation…

— Une banquette de libérée, c’est une opportunité en or au rez-de-chaussée. Tu vois le tableau.

Toujours aussi matinal dans sa tête. Même à minuit passé, il pense timing, espace, rotation. Champion olympique du Tétris nocturne. Je le devine en train de maximiser son plan de sall : telle table pour les flambeurs, tel recoin pour les couples timides. Des mètres carrés vides et son cerveau part en gestion des flux. Ah la la… Je parie qu’il classe les clients par potentiel de consommation. Bah, oui, automatiquement, la base du métier…

— Je peux proposer, mais pas sûre qu’ils–

À peine le temps d'articuler une phrase que la machine commerciale est déjà en action. Hop, lancement de la séquence séduction. Timbre aussi fondant qu'un velouté d'asperges, œil qui brille, efficacité cliniquement prouvée.

***

— Je vous invite à rejoindre la mezzanine à l’étage : vue panoramique sur la piste, ambiance feutrée, confort optimal, service dédié. C’est cosy, calme, le meilleur spot pour profiter pleinement et l’endroit parfait pour trinquer comme il se doit à notre chère Victoria.

Ah, lorsqu’il déploie ses talents de négociateur, celui-là, Versailles s'incline…

James ne se fait pas prier pour intervenir :

— Non, ça ira.

... Ah, oui, on va devoir y aller en douceur. Peut-être aurais-je dû avertir il Signorino Mati qu'il a face à lui un... Comment traduit-on Earl, déjà ? Comte, si je ne m'abuse — écusson et privilège que James héritera de son grand-père, pour faire joli sur le CV de l'âme, m'a-t-il expliqué un jour. Oui, sans blague. Il fut un temps où une simple manante telle que moi, qui plus est, franco-luso-sicilienne, aurait dû se courber devant lui. L'été dernier, je l'eus fait, mais je vous rassure, c’est lui qui m’offrait le plus de révérences.

Subtilement, je glisse hors de l’orbite de Mati et réintègre la sphère écossaise, tout en réfléchissant à comment rabattre les angles et aplanir les tensions. Bon, ce n'est pas Isla qui va arranger tout ça d'un mot, puisque, au contraire, elle semble plutôt jeter de l'huile sur le feu :

— Ne vous fiez pas à l’air bougon de mon frère : il fait son ours mal léché depuis des semaines. Moi, je valide à cent pour cent. Allez, Jelly, relâche ce froncement de sourcils, il glacerait même ton whisky.

En effet, l’engouement n’est pas au rendez-vous. Pas besoin de parler le James couramment pour traduire son langage corporel. Je capte tout de suite la ride de contrariété qui barre le front dudit grognon, sa mâchoire contractée, son immobilité têtue… L’attitude du mec as prêt de coopérer, en somme. Sa machine cognitive tourne à plein régime, à compiler les alibis du statu quo. Piège à conversation, piège à émotions, piège tout court, grimper avec moi là-haut lui déplaît-il autant ? Bien, bien, bien. Encore un indice de plus pour l’encyclopédie de son caractère… exigeant. Quand il fait le mur, c’est pas pour la déco. Je le savais intense, joueur, sensible... mais boudeur ? Première apparition au catalogue. Si je veux qu’il monte, va falloir actionner les bons leviers de la persuasion.

Je me hisse vers son oreille en m’appuyant sur son bras et même avec mes talons hauts, je ne franchis pas le seuil de son souffle. Oh, sois pas si géant, espèce de poteau vitaminé !

— En haut, il y aura moins de monde, plus d’espace pour danser… plus d’intimité. Et accessoirement, mes invités ne m’ont pas vue depuis une éternité. J’ai un anniversaire à honorer, quand même, et là, je frôle l’abandon de poste.

Son regard glisse un instant sur ma bouche, revient à mes yeux. James hésite, puis concède :

— Aye… si ça te fait plaisir.

— Super, allons-y ! s'écrie Isla, déjà en mouvement.

Elle a une oreille bionique ou bien? À croire qu’elle est branchée en Bluetooth sur son frère.

Sans perdre une seconde, Isla tend son cocktail à Antoine avec le sérieux d’un transfert diplomatique.

— Antoine, on monte. Occupe-toi des boissons, je m’occupe de nos affaires.

— J'ai que deux mains, chérie, faudra que quelqu'un se charge du whisky.

— Je gère la logistique, soyez tranquilles, intervient Mati.

Isla récupère sa pochette sur la banquette, attrape au vol le paquet de cigarettes qui marine sur la table, puis pousse son homme vers l’avant d’une main experte, façon hôtesse de l’air en mission.

Ne reste plus que nous trois. Un triangle… Mon Dieu, pas ce genre de géométrie ce soir…

Je sens leurs présences. À ma droite, la colère que je veux désamorcer. À gauche, la loyauté que je ne peux pas trahir. Un qui me connaît trop, l’autre qui me touche trop. Je supplierais presque l’univers d’envoyer Leslie à la rescousse, auréolée de glam et d’aplomb. Elle seule a le pouvoir de vampiriser l’esprit de Mati et de détourner son radar de moi. Sans exagération aucune : elle entre, il bugue, vous verrez.

— Merci, Vic. Va, les filles te cherchent. 'Fin ta cousine et Nina. J'sais pas où est passé Maléfi—

— L'appelle pas comme ça...

— Ouais, bah, elle m'appelle bien Petit Génie en carton ou Demi-molle, elle.

Je soupire. Ils me désespèrent, eux.

— Va danser un peu et amuse-toi.

Puis s'adressant à James :

— Je vais demander à un serveur de monter ta bouteille.

Après un coup de tête entendu, le nuage s'éloigne. J'adore Mati mais... Je respire enfin normalement. Sans attendre, ni même m'aviser, me consulter, me rien, James enclenche le mouvement derrière lui. Je me jette sur sa main, resserre ma poigne, plante mes talons. Pas si vite... Il s’arrête, fait volte-face.

Front chiffonné par la perplexité, il me dévisage. Moi, je soutiens le regard, lève le menton, droit dans l'océan de ses yeux.

Comment on fait pour oublier un homme qui se tient là, tangible, aussi solide et oppressant qu’un coup de poing dans le sternum ? Autant tenter de désapprendre un réflexe. Même avec assistance psychologique et exorcisme à l’appui : mission impossible. James existe, je vacille.

Un geste. Une gratouille de doigts. Pas plus. Qu’il devine. Qu’il vienne. Qu'il me — oh, il n’est bête ce garçon… Sa bouche me capture dans la seconde. Tout est là : l’électricité, la ferveur, l’accord parfait. Ce satané bonhomme a l’odeur de mes nuits blanches et la chaleur de mes erreurs préférées et quand il m'embrasse, je me dissous. Rien que maintenant, avec son air bourru sorti d’une caverne du Neolitique, il met le feu à mes circuits.

Tant que James sera dans les parages, mon corps ne répondra qu’à lui… Un frisson, un souvenir, une synapse, et bam : lui. Je ne peux pas recalibrer mon désir : il est son satellite.

Quand il se décale, je garde nos paumes soudées, esquisse un sourire, et reprends la marche. Il me suit. Évidemment.

Annotations

Vous aimez lire D. D. Melo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0