10.1 * JAMES * IKEA EMOTIONNEL

10 minutes de lecture

CHAPITRE 10.1

IKEA ÉMOTIONNEL


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J.L.C

30.10.22

02 : 20


♪♫ TAINTED LOVE — MILKY CHANCE ♪♫

For God's sake... Je vais devoir retenir toooout cet annuaire humain dans ma boîte crânienne saturée ? Trop d’infos, trop vite : la migraine pointe déjà. J’ai jamais été fichu de mémoriser plus de trois identités d'affilée, et là, y en a like… over a dozen[1] ! Une vraie parade. Trop pour moi. Les prénoms, pas mon truc, j'y suis neurologiquement réfractaire. Faudra pas m’en vouloir si j'improvise un « hé, toi, là ».

Lauriane, sa cousine — ou alors elle a un clone, c’est plus simple — entretient la conversation. Quelques questions, anodines en surface, pour tâter le terrain, je suppose. Je joue le jeu, réflexe social conditionné. Elle me fait remarquer mon accent, me balance que mon français est excellent. Pas la première fois qu’on me sort ça, et pas totalement immérité.

Déjà, de 1 : merci au Grand Amour. Arrosée par le mariage de Granda James et Granny Amaia — rencontre guerrière, 1943 style — ma branche française a poussé direct from Pays Basque, fertilisée par Papi Graham et Papa Ewan, et leur patois maison bancal mais charmant, jusqu'à la dernière génération de grenouilles écossaises. De 2 : pour fortifier mes racines, j'ai passé un paquet de séjours chez les cousins sudistes au bord de l'Atlantique et paf : j'ai chopé le virus du surf. Au passage : triple bise, les ancêtres, avec supplément vagues et soleil. De 3, par la force des choses, avec Isla, on a passé une année dans une académie près d'Arcachon, la Saint-Agne International College & Institut[2]. J’en garde un goût de sable fin, de dunes hautes, de promesses murmurées dans une langue étrangère devenue mienne, et d'huîtres. J’y ai croisé une version de moi que j’aurais aimé préserver aussi — ce môme entreprenant, studieux, bardé d’insolence, prêt à croquer le monde à pleines dents. Jusqu’à ce que la vie m’enfonce un pieu existentiel en pleine poitrine et qu’il reste plus rien de l'abruti heureux des débuts. Depuis, je m'use en négatif. L'insouciance, la joie, le bonheur ont jamais les épaules pour durer.

La cousine m'enrobe de sourires polis, peut-être un poil trop. Moi, je décroche dès que mon regard se recale sur Victoria. La ressemblance est flagrante, à se demander si elles sont pas jumelles. Ça sent le partage de gènes en mode « faites tourner les bons », cette histoire. Forcément, Victoria est bien plus belle. Pas que je sois objectif. Ceci dit, j’ai raison. Plus petite, certes, mais, plus pleine, plus renversante. Pure démesure sensuelle. Suffisant pour foutre mon calme en pièces. J’en perds l’air. J’en perds la tête. Une claque visuelle à chaque œillade et une hyperventilation d'hyper envie. Cette fille ressuscite en moi une rythmique oubliée, une pulsation que j'avais reléguée au silence depuis des lustres. Je détourne les yeux. Pas par désintérêt — faut pas déconner — mais parce que ça devient trop. Trop intense, trop vivant, trop elle. OK, Cupidon, t'as fait ton taf, remballe ton arc, le tir est net, la flèche logée, inutile d'insister. On a beau vouloir bétonner la posture du mec solide, certains regards te pulvérisent la façade en deux secondes. Dire qu'à deux battements près, j'ai failli ne jamais revoir son sourire, ne jamais la toucher, l'entendre rire contre ma clavicule ou soupirer dans son sommeil... Un gâchis cosmique évité de justesse.

On cause de sa robe, deux minutes ? Sérieux... elle aurait pas pu se couvrir davantage, non ? Ça me crispe. Une demi-seconde. Puis je me rappelle que je suis carrément en train d'en profiter, alors... nae. Zéro plainte. Je ferme ma gueule et je mate.

Nouveau tissu. Nouveau sortilège. Crescendo aphrodisiaque. Victoria tente l’homicide par séduction, visiblement. Et mon palpitant encaisse une overdose de désir qu’il n’était clairement pas prêt à gérer. Autant dire que, pour un type en cure de bonne conduite, la prescription frôle la faute professionnelle. Avant, c’était ce petit mouchoir bleu en satin. Short, waaay too short, awfy short[3], à la limite de la nuisette. Ça s’enroulait à ses courbes comme une gourmandise glissante. Un habillage pour la forme, ni plus ni moins. Un sous-texte limpide pour les crétins tels que moi, surtout ! Le message claironnait « TOU-CHE-MOI ». Aye, lass. J’ai été un lecteur docile. Et là… là, elle a enfilé un déguisement d'innocence... Non, un uniforme de sainte pas très catholique. Une ruse de tueuse à gages immaculée. Plus moulante que le péché lui-même, plus élégante, quasi cérémoniale : la pureté brandie pour venir bénir ma luxure. Putain, jamais elle m’a autant flanqué à genoux que ce soir — et pourtant, j’ai vu ses monts et merveilles. Nue, c'est de la triche. Ou de la magie noire : l'air lui-même bave puisque Madame joue en mode légendaire. À chaque fois, je suis mort deux fois et demie !

Si, minute, j'ai plus sexy en mémoire : le jour où elle a déambulé dans son salon avec ma chemise en guise de manifeste érotique. Ça, c’était foutrement bandant ! Une montée d’adrénaline bien trop lucide. Y a des visions qui se gravent façon tatouages mentaux au laser. Celle-là, c’est une toile de maître dans la galerie de mes obsessions. Je l’ai prise dans l'instant sur le canapé. La chemise est restée drapée sur son corps à titre de témoin suprême. Dans ce genre de moment, la patience crève la dalle et agonise sur place. Un peu comme... maintenant.

Vierge en apparence, nue en vérité : là-dessous, que dalle. Je le sais, la pièce à conviction végète au fond de ma poche, toute chiffonnée, toute moite. D’ailleurs, mes doigts sont plongés dedans — posture nonchalante oblige. Hyper dangereux, ce truc… et je me retrouve, en mode balle anti-stress, à tripoter un fétiche porno par procuration. À force, je parie que cette culotte va passer plus de temps planquée dans mon pantalon plutôt que dans sa propre commode.

Le décolleté, on en parle ? Ni profond, ni vulgaire, mais putain… cette robe flirte avec le bord du scandale, à deux doigts de me faire un clin d’œil. Si elle respire trop fort, son sein jaillit hors cadre, voilà ce que mon cerveau me rabâche en boucle.

Pas la peine d’insister, aye, j’ai pigé : elle veut me brûler les rétines au napalm de sa silhouette. Mon souffle s’emmêle, mes pupilles se mutinent, et tout mon corps devient un épicentre névralgique. Et si mon regard la dévore, les autres salivent aussi. Ils la voient. Ils la matent. Ils la convoitent. Surtout l’autre abruti…

Le roi du coin ? Poof ! A pu ! Tant mieux, je commençais à avoir une crampe neuronale. Il était à un haussement de sourcil de finir avec mon poing tamponné dans sa zone de target. Ses mains baladeuses, ses sourires complices, ses chuchotements de crevard — il se prend pour qui, ce clampin ? C’est pas personnel… enfin si, carrément. Peut-être qu’il a fait un truc. Un truc qui va me foutre en l’air. Le genre de truc qui se convertit vite en astéroïde, ou en microtrauma nucléaire dans mon citron. Un détail sans importance, vraiment : elle, lui, ensemble. Nus. Voilà. Trois secondes de pellicule mentale et c’est Hiroshima dans ma tête. Putain, elle me laboure le cortex, cette image, m’éclate les tripes. J’ai beau l’envoyer bouler, elle revient constamment, aussi noire que la nuit. Toxique. Poisseuse. Indélébile. Si seulement c'était qu'une question de jalousie…

Depuis… — depuis quand au juste ? Des semaines. Depuis des semaines, je lutte pour rester debout, droit, présentable — mais tout en moi hurle. Caméléon dans l’âme, je sais m’adapter, me transfigurer, glisser sans faire de vagues ou, au contraire, m’imposer sur le devant de la scène sans foi ni loi. La sociabilité, je connais : j’ai hérité de la compétence à force de rôles incessants jetés au travers de ma vie. Malgré tout, je ne suis pas qu’un masque ambulant. J’ai aussi appris à reconnaître les rares instants où je peux être vrai, nu, sans filtre — quand la sincérité n’est pas un pari instable, mais une force tranquille. Certains silences m’autorisent la franchise. Certains regards complices permettent de me dépouiller de mes peurs. Ce soir, c'est pas l’arrière-plan qui m’étouffe, plutôt l’enjeu brûlant tapi dans l’instant. Je rencontre pas un cercle d’égarés, je me tiens face à ceux qui gravitent autour de la femme que je voudrais garder à jamais. Je dois leur plaire, gagner leur faveur, leur estime. Ça me fout la pression, plus que tout. Et j’ai aucune soupape. Rien pour évacuer. Sauf elle.

Absorbée, quoique toujours éblouissante, Victoria est maintenant en plein conciliabule avec Nina, l’une de ses meilleures amies. Avec un peu de bol, elle me couvre d’éloges. Aye, dans tes rêves, James…

Leslie, la brune incendiaire, vient de filer en trombe — aucune idée du pourquoi. Elle s’est barrée dans la même direction que l'autre tartempion — son bureau. Je fais tapisserie en attendant que Vi se libère. Si j’étais un meuble, je serais une table basse : inutile et au milieu.

Izy et Antoine ont pris leurs marques, fait connaissance et apprivoisé les invités de Victoria avec naturel. À présent, ils dansent, enlacés contre la rambarde, les yeux sur la fosse en contrebas, dans leur bulle douce et amoureuse.

Soupir. Non. Mitraaaaille de petits soupirs. Des soupirots ? Des soupirettes ? Pas sûr qu'il existe un vrai terme. Mais vous voyez, ceux qu'on pousse en pleine file d'attente. Blasé. À cran. Agonie mentale en prime. Contaminés par la pression, tous mes muscles se retrouvent aussi en boule que mon crâne. Je les braque droit dans le rang, sinon, un peu plus, et ça vire en bougeotte… Y a pas plus criant qu'un cerveau en manque pour attirer les soupçons. Et Vi, elle va capter et moi je vais… Bleedin' fuckin' hell ! Je suis pas prêt à jouer les mondains, le mec cool pas du tout à côté de ses pompes. Mais avec les beats qui me criblent la poitrine à coups de pioche, les néons qui me balancent des décharges oculaires, la gravité de Victoria, nos retrouvailles, ma faim d'elle, les regards de ses potes qui me dissèquent aux rayons X, le craving et les fourmillements, la brûlure, les sueurs froides... Trop. C'est trop. Et la salve d’émotions me gifle en pleine gueule, me bloque la respiration. Mes neurones font du pogo dans ma tête, mes épaules, solidaires de mes méninges en surchauffe, se nouent. J’ai envie de craquer, de boire — une vraie dose, pas la bière que j’ai sifflée en trois gorgées — pour calmer ce foutoir. Parce qu’il y a Victoria. Avec tout ce qu’elle réveille en moi : un feu qui lèche mes nerfs, cette jalousie carnassière, l’espoir dément d’un nous face à une trouille organique de tout perdre, de faillir, de la voir s’envoler… Et en sous-couche bien tassée, mon bordel intime, déjà bien en pagaille, menace d’imploser. On dirait un Ikea émotionnel : des pièces en trop, rien qui tient droit, et une notice portée disparue.

De l’extérieur, je donne le change. J’ai roulé ma bosse dans pas mal de milieux, des plus huppés aux caniveaux dorés. J’ai traversé des cauchemars festifs qui feraient pâlir Victoria. Voir des aristos sniffer sur des tableaux de maitres ? Vécu. Une orgie déguisée en vente aux enchères ? Coché dans mon CV de déglingué. Et ce lit rococo, satin rouge, héritière perchée sur mes côtes à laper du caviar sur mon nombril pendant que ma copine se faisait démonter par un figurant surmonté de cornes de bouc ? Rayé dans ma liste noire de libertinage à vomir.

Nom de dieu… Qu’est-ce que je fous là, à rêver d’une femme comme Victoria ? J’ai fricoté avec l’enfer, et je lorgne un paradis indemne de cicatrices. Elle est la lumière. Moi, l’interrupteur défectueux. Elle ferait mieux de prendre ses jambes à son cou, et vite…

Au lieu de ça, elle m’arrose de sourires, m’effleure le bras, m’annonce au creux de l’oreille qu’elle revient tout de suite. Mes yeux restent accrochés à sa fuite légère. Flanquée de sa cousine, elle disparait dans le flot des invités en direction des toilettes.

Alors j’affiche une mine tranquille, simule l’attention, ponctue mes silences d’acquiescements étudiés, griffonne mentalement prénoms et anecdotes. Sauf que ça frappe trop fort, dans ma tête. Comme un marteau qui veut sculpter un crâne trop plein. L’envie de tout larguer me dévore : fuir avec elle vers un lieu plus intime, une retraite loin de la fête, du vacarme, des lasers en transe, des regards suspicieux. Mais je ne peux pas. C’est son anniversaire. Je lui dois ça.

Elle a l’air heureuse, entourée de toute sa petite troupe. Il y a les meilleures amies, les potes d’enfance, les collègues de boulot, les pièces rapportées. Une joyeuse bande. Elle rit, elle sourit, elle déborde. Exceptionnelle. Elle s’impose comme un hymne à la vie, insoumise et conquérante. Elle est mon rêve clandestin, un mirage auquel mon âme désire se greffer plus que tout. Pour survivre.

Je la mérite pas. Un type tel que moi est pas censé rafler le jackpot à ce jeu-là, pas avec les bagages lourds que je trimballe — le fardeau des nuits blanches, les erreurs à répétition, les spectres de la honte, du remords, de la culpabilité. Celui que j’étais avant, à son âge, lui, il aurait pu être son monde. Spontané, fougueux, ambitieux, idéaliste, il aurait eu les cartes pour la faire vibrer, la combler, lui promettre des éternels juillets. Hélas, ce gars-là s’est paumé en chemin, carbonisé dans l'excès et la cendre. Aujourd’hui, je traîne la silhouette fanée de cet homme, un rescapé aux mains quasi vides, hormis les ruines d’un amour foutu.

Ce James d’autrefois, d'ailleurs, perdu dans le temps, me fait cruellement défaut maintenant. L’été dernier, j’ai croisé son reflet dans l’étreinte de Victoria. Pourtant, cette vérité fragile, ce souffle d’authenticité, reste en équilibre précaire. Ce soir, au milieu de cette foule et de ses éclats, je plaque ma cuirasse, repousse le désordre intime, et joue la pièce. Pour combien de temps encore ?


[1] plus d'une dizaine.

[2] lieu purement fictif.

[3] court, beacoup trop court, terriblement court.


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