10.2 VICTORIA * ROMEO SANS BALCON

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CHAPITRE 10.2

ROMEO SANS BALCON


* *

*


V.R.de.SC

30.10.22

02 : 25


♪♫ … — … ♪♫




— Minute… tu veux dire que t’as essayé… et qu’il a dit non ?

Un clac mécanique discret ponctue sa phrase — le distributeur d’essuie-mains automatique a décidé d'applaudir dans le vent, brisant le silence ultra-propre.

Lauriane qui frictionne ses paumes tandis que je fignole mon liner à l'ongle, me dévisage, mi choquée, mi-fascinée, à travers le miroir, avec la fixité d’un regard qui oublie de cligner. Mon bras en l’air, je replie mes pensées et regarde droit devant. Mon reflet semble ailleurs — pommettes rosies, racines toujours humides, pupilles brillantes. Je ressemble à une fille qui s'est jetée d'un trapèze sans se soucier du vide, et qui a atterri… nulle part. Bravo. Un épisode supplémentaire de ma série perso : Tribulations d'un ventricule à géométrie variable.

Je hausse les épaules. Mes doigts repoussent une mèche qui colle à mon front moite. J’ai chaud de partout, mais ce n’est pas uniquement la température — accumulation, excitation non digérée, flou.

— Disons que... les choses ont vrillé en cours de route.

Fardée de l'expression typique de grande sœur qui s’attend à devoir ramasser les morceaux, Lauriane transfère son poids sur une hanche, les bras croisés, l'œil clinique.

— Victoria. Tu t'es jetée sur lui, et le mec a décliné. Dé-cli-né, articule-t-elle.

Ses paupières moulinent, fragiles balanciers d’un esprit qui tente de résoudre l’impossible.

— Il t’a regardée ? Vraiment regardée ? En face ? Avec ta tenue, les yeux de biche, la bouche en cœur ?

Il m’a regardée, oui. Comme s’il allait me manger toute crue. Puis il s’est ravisé. À moitié. On a qu'à nommer ça festin à sens unique : il m'a regalée, sans pour autant se sustenter lui…

— Y a un truc qui cloche… Il avait tous ses neurones connectés ou il nous fait une crise d’aveuglement sélectif, ton Apollon ? Faudrait peut-être lui faire passer un test d'acuité mentale ou une IRM de bon sens, manière qu'il loupe plus les évidences.

Je souris : qu'elle est bête...

— Parce que, ok, ton James coche les cases du fantasme viril tout droit sorti d'un drakkar ou d'un blockbuster — quoique, tu sais bien que, moi, j'ai un faible incurable pour les silhouettes de bibliothèques et les gars sensibles qui déclament du Rimbaud sous la pluie. M'enfin, passons. Il a son petit charme, c'est indéniable et tout à fait ton style, ça d'accord. Par contre, il faut prendre des précautions en amour, pour éviter les... mauvaises surprises : sous l'emballage, et les pecs, t'as vérifié que le logiciel fonctionne ? Le QI suit ou on reste au stade décoratif ?

Je me retiens de pouffer : l’homme parfait, avec quelques bugs dans le système d’exploitation... émotionnelle, pas cognitive. Enfin, je tends l’oreille à mon destin, en priant qu’il entende.

Devant mon air déconfit, elle enchaîne :

— Je suis sérieuse. J'ai papoté avec lui deux minutes : j'ai eu le droit à... trois syllabes. Le minimum syndical. Poli, le garçon, je dis pas. Il présente bien, il s'exprime bien, à la fois imposant, élégant. L'accent ? Gros plus plus. Il plairait à tonton et tata, même à Papi Louis. Mais niveau enthousiasme, on repassera.

Elle exagère...

— Sa sœur lui met une claque de présence et de naturel. Et le Limouxin pareil. Je l'ai déjà vu, lui, non ?

— Cousin à Marine. C'est un de Clarac.

— Oh ! Marrant ! J'irai faire la causette.

Une blondinette, toute jeune, toute mini consent enfin à libérer le seul WC apparemment disponible. La seconde cabine, elle, fait la morte. Vide ? Occupée ? Pas la moindre idée. Lauriane a tenté l'espionnage sonore, aucune fuite d'information. Tenter un toc-toc ? Prudence oblige, on s'abstient. Trop de risque de cataclysme olfactif.

Ma cousine s'enferme à l'intérieur et m'interpelle à travers le battant laqué :

— Pour en revenir à James, il donne surtout l'impression de naviguer en eaux troubles, non ? Bon, il arrêtait pas de te reluquer comme si t’étais la onzième merveille du monde—

— Dis pas n'importe quoi...

— Je te promet ! T'as le fort pour embrouiller les têtes, cousine, mais là, on frôle l’implosion neuronale. T'es sûre qu'il est… opé ?

Dans mes souvenirs, James était… admirable. Donc, oui. En revanche, j'ai aussi remarqué un détail qui ne concorde pas.

— Pour tout t'avouer, c'est vrai qu'il paraît quelque peu…

Comment dire ? Calfeutré derrière une porte opaque. Entouré de brume. Pas vraiment lui.

— … effacé, confiè-je finalement en rejoignant le mur attenant aux toilettes. Isla elle-même semblait soucieuse lorsqu'elle m'a avertie que la situation n’était pas simple pour lui.

Une inquiétude qui, à en juger par son regard, dépassait le cadre de notre rupture.

— Au-delà, de nous, s'entend. Et puis, il est moins serein, agité, tant dans l'attitude que dans son humeur.

Ses œillades enflammées, ses deux trois piques taquines, sont-ce seulement des écrans de fumée ? De quoi est-elle faite, cette brume ? De remords ? De culpabilité ? Peut-être même de détresse ? Il a changé. Je l’ai senti.

— Je vois, répond Lauri à travers la cloison — ou mes pensées.

Les bras verrouillés sous ma poitrine, je m'acoste à la céramique. Les néons, encastrés dans des appliques dorées, tamisent juste ce qu’il faut. Pour flatter les reflets, estomper les cernes et sublimer les remords, je présume On se croirait dans un vaisseau spatial de luxe, conçu pour clubbeuses en détresse et confessions pailletées.

La jeune fille finit de se repoudrer. Elle a forcé sur le traits, dis donc ! Son teint cachet d'aspirine combiné à son fard orageux et ses lèvres cerise chimique travestissent son visage poupon en Jessica Rabbit au rabais. Je la scrute à la dérobée, et me demande pourquoi elle joue déjà à la femme fatale alors qu'elle a à peine dix-huit balais ? Mais enfin, Victoria ! Pourquoi ce besoin idiot de nous comparer ? Elle est ravissante, et toi, boucle-la deux minutes.

J’ai la gorge râpeuse, les tempes qui cognent. L’orage est passé, mais l’électricité est restée coincée dans les conduits, et l'adrénaline fait de la résistance. Logique, je suis montée à 3000 volts ! Et je n'ai aucune fichue prise pour débrancher.

Lauri m'apostrophe encore :

— Il t'a gratifié d'une quelconque explication, au moins ?

— Pas vraiment...

— Et tu me dis que le type a refusé de coucher avec toi ?

Ah ça, pour refuser, il a refusé, oui ! Un non catégorique, une piqûre de rappel de ma sottise, et une petite remise à ma place en cadeau. Néanmoins, j'ai eu le droit à un compromis : un traité d'abstinence imposé à la hache, version coercition de mon désir au lance-flamme, mais d'une heure seulement. D'ailleurs, elle est dépassée. Ce n’est pas Lauri, c'est lui, que j'aurais dû traîner ici pour une urgence bien particulière.

— Mais pourquoi ? Il revient de nulle part, te dévore des yeux et te repousse quand même ? Tu me racontes un roman d’anticipation ou quoi ?

Je ricane. Nerveusement. Oui, je suis bel et bien au milieu d'une dystopie pseudo-romantique, chapitre : la loose. James, le despote tendre, et Vic, la résistante avec le feu aux fesses… Ou l'inverse… Oui, l'inverse : moi, menace incendiaire, lui, ligne Maginot. Moi, passion irréfléchie, lui raison barricadée. Moi Balrog, lui Gandalf. Rah. Magnifique.

Le glouglou de la chasse d'eau précède le claquement du loquet, puis la porte s'ouvre sur une Lauri toujours aussi dubitative.

— Soit il a disjoncté, soit il teste tes limites. Ou bien il a un plan secret. Ou tu lui as flanqué les jetons..., énonce-t-elle en gagnant le point d'eau.

Lâche et fébrile, je me réfugie visuellement au ras du sol. Oui, oui, moi aussi, je peux en aligner des possibilités. Jusqu'à plus soif.

— Je ne sais pas, Lauri. Franchement, je nage. Il m'a dit qu'il m'aimait entre deux–

— Attends, pardon, QUOI ? Comment ça, il t'a dit qu'il t'aimait ?

Dans l’espace confiné des toilettes VIP, son exclamation rebondit sur les murs immaculés. Demi tour toute. Sourcils en accent circonflexe. Yeux écarquillés façon billes de loto. La sidération se peint sur ses traits. Parions qu’elle vient d’encaisser un mini AVC.

— Il t'a dit qu'il t'aimait ? Il t’a dit qu’il t’aimait ? martèle-t-elle, en appuyant bien sur chaque syllabe. Répète, parce que j’ai pas capté la dimension du scoop.

J’ai rarement vu un visage faire autant de mathématiques en aussi peu de temps. Elle va me fracasser un manuel de psychologie sur le buffet, je le sens. Métaphoriquement parlant, il en va de soi. Pour l'heure, elle replonge ses doigts sous le jet, frictionne ses mains comme si la réponse allait mousser et louche sur moi à travers le miroir.

Je lance un regard las au plafond, exhale et esquisse un demi-sourire.

— Tu as très bien entendu.

Encore un degré de surprise et ses sourcils vont s’envoler au-delà de la ligne capillaire. La dernière fois qu’elle a tiré cette tête-là, c’était pour ma frange de 2018.

— Il est rond ?

Je ne sais pas comment prendre sa question : faut-il un mec saoul pour m'avouer son amour ?

— Non, expirè-je.

— Tu réalises la charge émotionnelle du truc, ou t’étais trop occupée à lui grimper dessus ?

Me voici cataloguer « fille facile », par ma propre cousine ! Youpi, c'est ma soirée ! Comme si je n’étais pas déjà assez embarrassée.

Lauriane actionne le sèche‑main qui vrombit sa fureur, et voilà nos mèches emportées en tempête. Génial…

— Non, je ne réalises pas, non…

Ce « je t’aime » m’est resté en travers du souffle, vibrant quelque part, entre mes côtes et mes tympans. Je le tourne dans tous les sens façon pièce de huit et j’ai peur de l’abîmer rien qu’en y croyant. Je ne sais même pas s’il m'appartient ou s'il n'était qu'un prêt à usage unique. Non, rappelle-toi : il ne l'a pas dit qu'une fois...

— C’était romantique ou… dramatique ? scande-t-elle par dessus le souffleur hurlant.

— Tragique. Catégorie Romeo. Sans Juliette au balcon, confessè-je d'une vois monocorde, basse, désincarnée.

— Et t'as réagi comment ?

J'ai réagi comment ?

— Euh... eh bien...

J'ai sauté sur sa braguette et tenté de l'embarquer dans un porno de réconciliation. Après lui avoir ri au nez... Qui fait ça ? Sérieusement, QUI FAIT ÇA ?! Répondre à une déclaration d'amour taille grand écran de ciné avec un éclat de rire et un strip-tease ? La honte, la honte, la honte ! Je l'ai traité comme un... comme un sextoy vivant ! Je devrais être placée sous coma émotionnel pendant un mois. Zéro sensiblerie. Zéro pointé sur l'échelle du tact. Zéro tout court. Si jamais je lâche ma petite apocalypse, Lauriane va me mettre en résidence surveillée avec le replay de Avant toi, The Notebook, Reviens-moi, The Hollyday, A star is born, Titanic, P.S I love you, et j'en passe. La totale full love drama, quoi ! Pour m'apprendre ! Et ce sera largement mérité.

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