10.5 * VICTORIA * BRIEFING VULVO-CARDIO-LOGIQUE
CHAPITRE 10.5
BRIEFING VULVO-CARDIO-LOGIQUE
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V.R.de.SC
30.10.22
02 : 40
♪♫ … — … ♪♫
Au bord de la surcharge, écartelée entre embrasement et saturation, je vacille. Littéralement. Tellement que je m'accroche des deux mains à la vasque. L’épicentre ? Un cœur au supplice, fendu de l’intérieur. Les murs tremblent avec moi, au rythme de mes battements disparates. Encore un peu et je m’effondre avec les cloisons : on pourra me ramasser à la petite cuillère, morceau par morceau.
Tout est crampé : ma gorge fait des tortillons en travers de mon souffle, mon estomac retourne sa bile dans tous les sens, mon cerveau crame au soleil noir de ses déclarations. J’ai mal à l’ego, mal à l’âme, mal au silence. Un vrai 3-en-1 de la misère sentimentale. Et cette sirène d'alarme, en moi, qui hurle en continu sans le moindre bouton off... Elle a confisqué le gouvernail, transformé ma coque en passoire. Ma seule manœuvre de survie ? Larguer les poids morts…
Dès que les deux plantes vertes libèrent le périmètre moins d'une minute plus tard, la pression lâche d'un cran. Redressée de mon mur, je crache presque les mots, trop lourds pour être gardés dedans.
— Il me demande une autre chance, Lauri ! Une putain de deuxième chance ! Tu y crois, toi ? Non mais oh ! Je fais office de centre de réclamation affective, peut-être ? Il s’imagine que mon amour fonctionne avec un programme de fidélité ? Très bien. Je vais lui remplir un joli formulaire : « Clause 1 — Prévenir avant de partir en stage Casper ». « Clause 2 — Ne pas confondre disparition et cliffhanger romantique ». « Clause 3 — Je ne suis pas une salle d’attente, encore moins un sanctuaire pour les touristes égocentriques paumés ». Qu’il cherche son AirBnB sentimental ailleurs !
Mes mains affolées codent dans l’air un dialecte que seule la folie sait lire. M'en fiche de passer pour une hystérique ! Que les regards indiscrets se délectent si ça leur chante !
Quand ma bouche s’ouvre, l’indignation articule.
— Il veut revenir… Sauf que j’ignore pourquoi il s’est tiré ! Nada. Aucune raison, pas un début de logique, pas la moindre piste. Si ce n'est son : « Je ne suis pas celui que tu crois », dilapidé dans son texto de wannabe philosophe ! Sans notice, sans veilleuse pour les nuits noires. Tip top, niveau expérience immersive cauchemardesque.
Je quête mon souffle dans les décombres.
— C’est pas du pardon qu’il espère. C’est une issue de secours. Je suis censée jouer la poignée de porte, c'est ça ?
En voilà un allumeur de plus, persuadé que les gens servent d’extincteurs. Qu’il se trouve une autre serrure à forcer ! Je ne suis ni sa boîte à outils ni son paillasson. La quincaillerie est fermée pour maintenance psychique !
Lauri, impassible au cœur du fracas, glisse vers moi et enfonce son regard bleu polaire dans le mien.
— T’as les cartes en main, Vic. Il t’a laminée ? T’as le droit de le virer. Qu’il dégage.
Je sursaute.
— Non !
Ma voix s’éventre, aiguisée au-delà de l'intention. Mes jambes rouillées flanchent, écrasées sous le poids de l’aveu interdit.
— Non, Lauri… c’est justement ça le problème.
Bienvenue dans le merveilleux monde de la schizophrénie émotionnelle. Mon fichu besoin d’autonomie se prend les pieds dans le tapis de l'attachement maladif. Je cherche à le haïr et à le garder en même temps. Super combo, Vic : reine de la liberté revendiquée et de la dépendance rampante ! Mon féminisme vient de démissionner dans un soupir las. Note laissée sur le frigo mental : « Inapte à la mission. Débrouille-toi avec ton autosabotage ».
Honteuse et en colère contre moi-même, j’abdique du regard, nuque ployée.
— Je ne veux pas qu’il s’en aille. Je le veux encore. Je le veux malgré tout.
Même après l’explosion. Même après l’incendie, les cendres, les murs en ruines, le potentiel naufrage à venir. Plus rien ne tient droit là-dedans. Mes synapses désertent, mon cœur tape à l’économie. Pénurie d’énergie vitale. Je soupire. Longuement.
— S’il… s’il part maintenant… je m’effondre. Ou je me noie dans un verre. Ou deux. Ou dix.
Et je redeviens cette loque humaine qui sanglote sous la douche pour masquer les cris.
— Je n’y arriverai pas…
Mes paupières piquent, réclamant leur ratio de tragédie quotidienne. Flûte, mais qu’est-ce qui cloche dans ma cervelle de moineau lunatique ? Je suis complètement à la ramasse, bonne à interner, folle d’espérer et de trembler à l’idée qu’il tourne les talons. Ridicule jusqu’au vertige. L’amour-propre ? Balancé par-dessus bord à la première escale. Depuis, je fonce, poitrine offerte, vers le carnage.
— Bien sûr que si, Vicky. Tu es forte et tu nous le prouve chaque jour.
Sous son regard bienveillant, je renifle discrètement, puis tamponne mes cils d’un coin d’essuie-main tendu façon sauf-conduit.
— Tu peux le dire : je suis une blessure qui s’infecte toute seule, pas vrai ?
Nouvelle spécialité : me rouler dans des cactus émotionnels. Échardes garanties. Ah non, pardon, pas nouvelle du tout : tradition sous-cutanée.
— T’es humaine. Et surtout, t’as le droit d’être amoureuse d’un abruti, cousine. On a toutes notre quota, crois-moi. Le tout, c’est de savoir si tu veux ressusciter votre histoire ou la jeter dans le bac des erreurs bonnes pour l’enfouissement.
Soudain une porte claque. Des pas résonnent. Évidemment ! Rien de tel qu’un public quand on est à deux doigts du craquage hormonal suprême. Logique, les toiletes n'aiment pas la solitude des effondrements. Heureusement, pas d'inconnue pour chronométrer le moment précis où je vais pleurer. Seulement un visage terriblement familier.
Leslie débarque en fanfare, le sourire vissé aux lèvres, les joues rosies par l’alcool et l’adrénaline de la nuit. Sa voix solaire, débraillée, un peu trop forte pour mon seuil de tolérance, éclate.
— Alors, mes beautés fatales ? Qui s’est envoyé le plus de regards torrides ce soir ?
Elle pointe un index théâtral dans ma direction, faussement accusatrice.
— Toi, Vicquette. Ton dieu réincarné est en laisse et te mange dans la main.
Elle assène sa vérité, satisfaite, puis me contourne et se poste devant les vasques, balançant sa trousse sur le marbre noir.
Mon dieu réincarné, qu'elle dit. Tu parles ! Faut vraiment que je renégocie mon panthéon et songe à évoluer en matière de dieux, dans ce cas… Ou à revêtir l'armure du célibat guerrier. J'ai toujours été plus Artémis qu'Aphrodite, de toute façon.
— T'as vu ça, Lauri ? Dès qu'elle bouges un cil, il a la mâchoire qui lèche le sol. Il est raide dingue.
Mouais. C'est surtout moi qui fond à retardement, sans aucune retenue, l'enthousiasme peu compatible avec la maturité attendue. Lui, il a booké un duplex et me cannibalise l’esprit depuis des mois. Mais ça, il l'ignore. Moi, je l’ai installé en colocation avec mes fantasmes et j'exige de garder la caution. Ça, personne ne l'ignore. L’heure ne serait-elle pas venu de lui faire casquer le loyer ? Non, Victoria, ne laisse pas ta colère revenir à la charge. Oui, bah, vaut mieux l'indignation debout que le chagrin à genoux. Et surtout, je sais de quel bois se chauffe ma meilleure amie : une seule gouttelette sur mes cils et elle sprinte emplafonner James sur-le-champ. Interdiction formelle de pleurer !
— Je te l’ai déjà dit, mais je le répète : s’il était pas à tes pieds, perso, je l’aurais bien croqué.
— Tu peux. Il est probablement encore croustillant de promesses foireuses…
Tout juste sorti du four à mille incertitudes ! Roh, zut ! Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler, nigaude ! Bravo, hein ! Tu viens d'allumer un gyrophare émotionnel sous le nez de Leslie.
Sa réaction ne se fait pas attendre. Son expression mutine change du tout au tout en un quart de seconde. Front plissé sous la curiosité, rire mort dans sa gorge. Elle capte enfin mon visage à travers la glace, et, sans nul doute, mes traits tirés, mes yeux rougis, mon regard charbon.
Un clignement de paupières et la voilà dégrisée d’un coup.
— Ah… Y a de l’eau dans le gaz… Ambiance radioactivité, c’est ça ?
Un tsunami dans un réservoir de propane, si tu veux être précise. Y avait une alarme incendie, mais j’ai coupé le son.
Elle pivote à demi et jette un coup d’œil interrogatif à Lauri. Je n'ai pas la force de les regarder. Mes oreilles, elles, captent le jugement en pleine poire.
— Te connaissant, fallait s’y attendre… lâche-t-elle.
Allez, je dramatise, donc je suis… Même mes crashs sentimentaux suivent un cahier des charges, manifestement. Avec ponctualité suisse et tragédie grecque. Désespérant. Quelle rigueur admirable, vraiment...
Le robinet geint doucement. Leslie, se recentrant sur elle, module le débit, bénit ses pommettes, tamise sa gorge, tapote sa nuque, en évitant soigneusement les zones sous contrat maquillage. Logique, c’est un rafraîchissement, pas une noyade. Quelques perles d’eau s’aventurent sous son menton ; elle ne bronche pas, indulgente tant que son teint n’est pas en déroute. Sa main balaie l’air en éventail improvisé. Je la soupçonne de pouvoir exécuter cette cérémonie aquatique en pleine apocalypse atomique, sans une bavure au mascara.
— Purée, on dirait que l’enfer a oublié de fermer la porte. Il fait une de ces chaaaaleurs ! J’ai les joues en mode plancha.
Moi, j’ai le cœur en papillote, s’il faut rester dans la métaphore culinaire…
Leslie pivote, m’inspecte telle une caviste devant un vin douteux, et me verse, sans filtre :
— Bon Vivi… t’as une tête à faire fuir Cupidon. Qu’est-ce qu’il t’a fait, le dieu à tes pieds ? Il a déconné, c’est ça ? Balance que je puisse lui baptiser le visage au gin tonic.
Qu'avais-je dit ? Chez Leslie, l’amitié se porte en brassard et cogne au besoin. Du velours, oui. Mais clouté.
Que répondre ? Je sèche… Je cherche une phrase. Je trouve du sable. Dans l’immédiat, son chef d'accusation ? Eh bien, il a… Il m’a... Il m'a regardé droit dans l'âme et a soufflé un « je t'aime ». Argh, la machine relance la musique. Plus rien ne circule rondement hormis cette phrase, en boucle, sirène hurlante. Au lieu d’enfiler la robe blanche mentale prévue au programme, j’ai juste envie de l’étriper à mains nues. Comment formuler ce bazar à Leslie ? Un « Désolée, incident majeur dans le réacteur sentimental. Mon « ex » vient d’appuyer sur le bouton nucléaire de mes émotions ? » Ma bouche s’ouvre, se reclaque. Aucun son viable.
La colère monte au créneau, guerrière, couverte de sang imaginaire, soif de dégâts. L'hébétude l'éperonne, couleur craie, encore sonné par le gong. La honte, en talons aiguilles rouge, s’assoit sur le canap et me débite la liste de mes erreurs en commençant par : « et si tu t'étais mouillée faute de le laisser s'en aller ? ». Et puis la peine rapplique aussi, évidemment, traîtresse, poisseuse, parce que le constat est clair : il m’a brisé le cœur, ce baroudeur. Pas avec panache. Pas avec éclat. Non. En douce. Entre nous, il n'y a eu aucune scène, aucun cri. Pas de porte qui claque. Ni accusations. Ni reproches. Ni crime passionnel. Juste un abandon poli. Il a juste… filé à l’écossaise. Frousse intégrale ? Lâcheté ? Désir consommé et intérêt dissous ? Mystère. N’empêche, James m’a refilé un joli point d’interrogation taille obus. Le genre qui colle à la gorge et gratte la nuit, même dans le sommeil. Toujours est-il qu’il a refait surface. Je sens encore l’onde de choc dans mes tempes. Un reste de vertige au fond des côtes. Ses doigts sur mes hanches, sa bouche au creux de mon cou, son sourire, son odeur et sa façon de m’envelopper des yeux… De dire mon nom. Ciel… Si je l’idéalisais un peu plus, il aurait des ailes et une harpe. Entre poignarder et supplier, mon cœur hésite toujours.
Sous le viseur d’enquêtrice en chef de Leslie, qui, pratique en toutes circonstances, s'applique à tracer un coup de rouge parfait sur ses lèvres fines, me voilà incapable d’articuler la moindre syllabe. Ma meilleure amie s’empare donc du vide avec la délicatesse d’un coup de pied dans une barricade.
— Vous avez baisé ?
Toujours le tact d’un lancer de brique, celle-ci. On l’adore, hein. À condition de porter un casque. Je devrais la connaître pourtant. Le jour où elle apprendra la nuance, on sabrera le champagne.
— Mati est formel. Vu l’état dans lequel il vous a retrouvés dans son bureau, la cavalcade sous la pluie a dû être un vrai festival de bousculades passionnées et de fesses secouées. Regarde ta tignasse, elle ressemble à un arbre après le passage d’un castor hyperactif.
Un poil vexée, je glisse une main dans mes mèches. Coup d’œil dans la glace. Verdict sans appel. Elle a raison. Un buisson. C’est un buisson. Non, un maquis de frisottis. Je me rêve Serena Van der Woodsen, je me finis Hermione Granger après un cours de potions !
Je reporte mon attention sur notre Morticia Adams locale. La crâneuse, avec ses longueurs noires à toute épreuve, sans fourches ni nœuds, protégées par un sort de lissage éternel ! Grrrr. Elle m'agace !
Pas le choix, opération domptage : je tords les dégâts dans un chignon approximatif tandis que Lauriane, patiente, ronge ses cuticules — vilaine manie depuis l'enfance —, fascinée par une Leslie badigeonnant bras, jambes, buste de poudre scintillante argentée. Star un jour, star toujours.
Au fait... Pourquoi tout le monde s’intéresse à ma vie sexuelle, ce soir ? Y a-t-il eu un vote ? Une newsletter ? Un micro-trottoir dans mon dos, ou bien ?
— Et de quoi il se mêle Mati, pour commencer ? ronchonnè-je.
— Ah, ça ! s'exclame-t-elle, langue cliquetante.
Non mais c'est vrai quoi ! C’est pas comme si… ah. Oui. Il — on avait passablement évoqué un… un… une sorte de délire sensoriel à base d’échange de fluides vaguement expérimental programmé pour évacuer nos casseroles émotionnelles à coups de bassins méthodiques. Charmant concept : deux cœurs à la dérive qui se consolent dans une thérapie horizontale, version corps-à-corps désenchantée. Pas que j’y pense encore. Enfin, si. Ou non. Si, mais plus avec lui…
— Viiiiic ? susurre ma meilleure amie, pimpante et rafraîchie, d’un ton qui s’étire comme du chewing-gum mâché avec malveillance.
Son radar à confidences crépite sous mon mutisme.
— Arrête d’essayer de noyer le poisson. Jouer les silences éloquents, c’est démodé. Dis-moi s’il y a eu explosion de données ou pas.
Je ricane. Intérieurement.
— Saches... que j’accepte les aveux en clignements de paupières : deux fois pour oui, une fois pour « j’ai pas eu ma dose ».
Rohhh, elle m’enquiquine. Pire qu’un moustique insomniaque !
— Non. On n’a pas couché. Enfin… pas exactement.
Mince, ma réponse a la netteté d’un souvenir de beuverie.
— Tu développes ou je dois lire dans ta culotte ?
Un pouffement me trahit. Je ne vais quand même pas lui confier que ladite culotte a migré dans la poche latérale de l'intéressé. Hystérie temporaire, don de tissu. On ne devrait pas pouvoir léguer sa lingerie dans un moment d’égarement hormonal.
De plus, l’idée de faire un compte-rendu vulvo-cardiologique me tente moyen. La situation mérite un tableau blanc et des schémas et tout et tout. Mais, arggg... Si je ne déballe pas, elle va me cuisiner façon Patrick Jane[1]. Et avec elle, même les soupirs deviennent des pièces à conviction. Une seule respiration lyrique et elle me colle un procès-verbal pour « omission érotique aggravée ».
Leslie croise les bras devant sa poitrine, expression interro surprise activée, avec, en bonus, regard à l’encre de soupçon. J’en profite pour m’appuyer contre le lavabo, dos au reflet de cette fille — moi — qui me fixe avec ce petit air sarcastique que j’utilise pour les autres.
— On a… communiqué. Très intensément. Et, il y a eu des gestes. Des intentions. Pas mal de… tension. Mais pas ce que tu crois.
Pas de sexe au sens académique du terme, mais assez de voltage pour alimenter le quartier en courant alternatif. Et pourtant… orgasme. Deux doigts en mission commando et une vengeance moite en guise de contexte. Pas de quoi faire sonner les cloches, normalement. Sauf que là, c’était électrique. Trop. Bien trop pour un mec censé m’avoir quittée par SMS.
Face à ma réponse laconique, Leslie se rabat sur Lauriane. Nouvelle cible, même but.
— Tu sais, toi ?
— Euh… eh bien… mâchonne Lauri, empêtrée dans sa propre diplomatie de cousine gênée.
— Non, Less, pas de rodéo sauvage, interviens-je avant que Lauri n’explose en bafouillages. Ce n’est pas faute d’avoir tenté. J’étais prête à décoller. Lui, pas. Voilà le topo.
Misère… J’avais la main sur sa… son… manche ! Et son expression… fascination remplacée par dégoût… Pourquoi j’ai fait ça ? Mais pourquoi j'ai fait ça ?
— Oh… Ah…
Ses paupières papillonnent et ses synapses font la chenille lumineuse. Je reconnais le regard de celle qui connecte les points plus vite que son ombre. Leslie version profiler. En moins discrète.
— Attends… refus frontal ou retrait stratégique ? T’as pas dégainé ton légendaire « je maîtrise tout, même la météo sexuelle », par hasard ? Faut pas leur chaparder la manette, sinon ils perdent leur GPS mental, ces pauvres mâles.
Less balance une vanne et repousse l’angoisse d’un centimètre. Son talent d’enfer ? Désamorçage automatique.
— C’est pas leur faute, poursuit-elle, c’est Darwin : ils se dégonflent dès qu’on prend le dessus. Y a un neurone qui court-jute.
Un sourire invisible me chatouille les lèvres, mais dedans, ça se fendille.
— James a dû lire « autonomie féminine » sur son écran bleu, et boum ! Le système a planté, commente ma cousine, pince-sans-rire.
Je lève les yeux au plafond. Lolo, fidèle à son poste : soutien-gorge des blagues de la reine du Sarcasme. Elle valide, tamponne, accrédite. Le comité punchline en pleine session !
— Non sérieux, c’est ça ? Tu l’as effleuré avec un ongle et il a cru que tu sortais la cravache et le nom de code ? s’interloque Leslie.
— Tu me vois dans un remake de 50 Nuances de Grey ? C’est plus ton rayon que le mien.
— Pas du tout. Plutôt celui de Nina, tranche-t-elle.
Ah bon ?
— Hé, j’ai peut-être une tête à attacher des gens à un pieu, mais j'ai la décence des les détacher après. En plus, j’ai changé ! Je suis dans ma phase « sensuelle-expérimentale », Kim Basinger style–
— Oh, bon sang, j'ai eu peur ! J'ai cru que t'allais dire Kim Kardashian, hoquète ma cousine.
— Quand même pas. Mais j'ai du respect pour toutes les trajectoires féminines. J'admire l'empire. Bref. Donc, je disais : il t'a sorti quoi, ton James ? Que Mercure était rétrograde et que c’était pas le bon alignement astral pour tremper la biscotte ? Tu sais… un mec qui recule à une seconde du plongeon, ça sent la vieille blessure, le gros nœud non résolu ou le fantôme dans le slip…
Fantôme ? Non, non, la matière est bien vivante. À classer dans « monument noble » même. C’est ailleurs que ça se complique…
Je grimace. Mon système tourne en rond. Désir. Incompréhension. Crispation. Méfiance. Tout le bottin entier y passe. Réflexe de survie quand mon sang-froid commence à capoter, je me masse le sillon intersourcilier. Dessous, migraine en embuscade.
Oui. James transporte probablement un bloc de granit sous les côtes, ça collerait avec son abandon. Ou bien, un coffre-fort scellé au fond du sternum, comme tout le monde, non ? Et moi, cambrioleuse du dimanche, j'essaie de crocheter sa serrure avec une épingle à cheveux tordue et deux grigris de conviction, persuadée qu’une séance de galipettes pouvait écarter ses défenses. Faut-il que je me peigne « crétine de luxe » sur mon front ? Quelle tuile !
— Non, il… il a décrété que je n'étais pas en état. Trop de verres, pas assez de lucidité. Il ne voulait pas que je me réveille avec un « Oups » en travers de la gorge demain matin.
— Ah, parce que t’étais pompette… Ça se tient, déclare Leslie. Il flippe de finir dans la catégorie « erreur de fin de soirée », comme ceux qu’on efface entre deux bâillements au petit-déj avec un café noir et un Doliprane…
— Il m’a assuré que le sexe ne le motivait pas. Que si c’était juste pour ça, il ne serait pas revenu.
— Plutôt honorable de sa part, commente Lauri.
L’honneur, oui. Hip hip hip, hourra. J’aurais cent fois mieux préféré qu’il troque sa grandeur d’âme pour accéder à mes désirs, qu’il se salisse, un peu, déchire mes doutes à coups de reins, me rejoigne dans la fièvre et qu’on joue à l’illusion du réconfort. Au lieu, il m’a ramenée à la réalité, proprement, poliment comme on borde une brûlure. J’ai l’impression d’être une bouteille qu’on repose sans la boire sur l’étagère des erreurs, même pas débouchée.
— Eh beh dis donc ! Si je récapipitutule, le gars t’a fait un câlin moral, t’a remis ton string et t’a sorti un « dors bien princesse » avec bisou sur le front, sans sortir son Excalibur, c'est ça ? Boh, tristoune, oui, mais, en vrai… de quoi tu te plains ?! Un type qui connaît le mot consentement alors qu’il a lui-même deux grammes dans le sang ? On frôle la mythologie. C’est pas un homme, c’est un artefact. Une anomalie éthique. Plutôt kiffant ce côté chevalier du self-control.
Comment ça « kiffant » ? Oh ! Eh ! Remonte ta culotte tout de suite, croqueuse de bourses ! Mes sourcils se froncent en formation défensive, version grillage électrifié, si sardinés qu'ils pourraient faire barrage à la circulation. Minute. Depuis quand Leslie distribue des bons points à celui qu'elle a passé des semaines à rhabiller pour l'hiver ? Le kilt-fantôme qu'elle l'appelait. Ou le monstre du Loch-Fuite. Le corne sans sa muse. Elle l'admire, maintenant ? Oh, non. Pas ce petit ton appréciateur, comme avant un quatre heures. Pas touche. James n'est pas un concept philosophique à polémiquer, merci bien ! Et il reste hors catalogue.
Stop. Souffle un bon coup. Leslie peut complimenter qui elle veut. Tu n'as jamais été du genre à grincer pour si peu.
Je me détourne un instant, accroche le miroir d’un regard absent. Ce reflet ? Une version brouillon, chantier en cours, chantier sans fin. D’un geste machinal, mes doigts réajustent mon décolleté — pas qu’il soit trop bas, juste… déplacé. Comme moi : à côté, à découvert, mal calée dans le réel. Et sur ce noble constat…
— Allez patate, t'es sexy as hell. Si tu la joues fine, tu le cadenasses à ton baldaquin pour le mois à venir. Crois-moi, il n'attend QUE ça. Après libres à vous de choisir qui tient les clés des menottes, qui serre les liens des cordes, etcetera. Le matos dispo dans le bureau de Mati peut couvrir tous les scénarios, si jamais.
Deux secondes plus tard, devinez, ce que fait Madame ? Dans le mile ! Encore une qui me grille la priorité pour aller à la cuvette et, je le sais, dès qu'elle y mettra les pieds, elle posera son royaume pendant au moins cinq minutes ! Et qui c'est qui va devoir bientôt improviser une danse des genoux sous peine de petit accident ? Bibi. Je détourne mon attention et replonge dans ma mission capillaire, doigts en immersion, bataille rangée contre mes frisottis. Pitiééé, mes boucles vont me rendre chèvre ! J’ai deux mains gauches infernales, ma parole ! Et ma cervelle, en mode libido revival qui décide de me jouer des tours ! Stop. Les. Fixettes. Puis-je seulement me coiffer sans que les gestes fantômes de James ne s’invitent dans ma nuque ? De toute façon, l'unique garçon capable de me faire léviter tout droit au septième ciel… ne veut pas de moi. Voilà. Rideau. Le public salue, l’actrice pleure en coulisses. Bide affectif.

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