10.6 VICTORIA * LA GUERRE DES TOILETTES
CHAPITRE 10.6
LA GUERRE DES WC
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V.R.de.SC
30.10.22
02 : 50
♪♫ … — … ♪♫
En attendant que Leslie achève sa partie de sudoku nocturne sur son trône — sans métaphore aucune, fait véridique, documenté, et même carrément routinier de nos nuits en boîte — ma cousine, elle, décrète que l'instant mérite d'être immortalisé. Décision unilatérale. Exécution immédiate. Me voici embrigadée de force dans une séance photo prétendument « spontanée », destinée à marquer la date et finir dans la naphtaline de nos souvenirs familiaux. Je coopère. À une condition : conserver une apparence décente et un angle flatteur. Je la reconnais, la méthode. Provoquer mon sourire pour neutraliser l'implosion. Le capturer au vol, l’exhiber comme preuve à conviction que tout va bien, merci, circulez. Une technique éprouvée pour étouffer ce qui fermente, engloutir les idées noires sous un flash bien placé. Du paratonnerre affectif. La ruse est grossière, mais diablement efficace. Grâce à la fidélité militante de Lauri, je récupère un semblant de baume au cœur. La présence vaut mieux que les discours, paraît-il. Théorie confirmée.
Leslie émerge des toilettes — non, trop trivialement dit. Elle nous honore de sa munificence, se détachant de son empire hygiénique pour retrouver ses sujets passablement ébahis. En vrai de vrai, j'ai l'impression de camper ici depuis un siècle trois quarts et commence à me languir de la fête, de la danse, de... oui, de James. Quoi de plus normal, il a disparu de ma vue et de mes oreilles depuis des lunes. Bref.
ENFIN mon tour de m'éclipser dans le sanctuaire de porcelaine ! Que je croyais…
J'amorce un mouvement, je dis bien, j'amorce, et encore, un orteil à peine, qu'une comète humaine surgie de nulle part me coupe la trajectoire avec l'agilité d'une pickpocket de WC. Impossible d’identifier la moindre couleur : elle sprinte en vitesse lumière, ne laissant derrière elle qu’un flash pâle et un battant claqué sur mes espoirs. Le sort, de toute évidence, a décidé de me prendre en grippe.
Un nouveau convoi de filles parfaitement éméchées pénètre dans la pièce. Rien de plus logique, au fond, étant donné l’utilité première des lieux. La première s'est donc projetée vers l'accès entrouverte du WC providentiel. Une deuxième s’acharne sur la poignée récalcitrante du cabinet condamné, la réclamation aussitôt enclenchée.
— Merde, il est bloqué ou quoi ?
Boom boom boom.
— Y a quelqu'un ?
— Je crois qu'il est hors service, prévient gentiment Lauriane.
Boom boom boom. Porte voisine. Manifestement, l'info n'a pas trouvé preneuse.
— Magne-toi, Appo, ça urge !
Quel savoir-vivre... ou plutôt, quelle absence remarquablement remarquée.
— Fallait pas t'enfiler toute cette bière, Péné ! répond la copine retranchée du bon côté.
D'ordinaire, espionner les conversations, n'est pas ma tasse de thé. S’immiscer dans la vie des autres sans y être invitée, je trouve ça… déplacé, impoli. Et là, contre toute prudence, je tends l’oreille. Peut-être mon cerveau, en mode évitement, a-t-il flairé une soupape improvisée, façon feuilleton télé, pour combler l'attente, ou bien, mon intuition me soufflait d'avance ce qui allait suivre.
— T’as téma le type, près de l'escalier ? La tour de muscles avec la coupe viking… gazouille la troisième venue.
Huh. Qui, ça ? James ?
— Chemise blanche, verre de whisky ? questionne sa complice.
Oula. Mon instinct prend une inspiration lente.
— Ouaais. Grave banger le gars ! s'énamoure la dénommée Péné.
Je note, très calmement, que ce conciliabule me hérisse les poils.
Vrrrrrrhhhhh ! Silence relatif pulvérisé par un moteur de tondeuse en furie. Le sèche-main. Merci. Leslie. Les confidences prennent la fuite, écrasées par l’aérodynamique. Qu’à cela ne tienne. Je n’ai pas dit mon dernier mot. Sous couvert de sécuriser ma position dans la file invisible des vessies pressées, je progresse de quelques centimètres vers le duo, réduis subtilement la distance et récupère des décibels ni vu ni connu.
— Il dégage un truc mystérieux... ronronne la conquise du regard.
Mes ovaires se bandent.
— Il a l'air de s'emmerder ferme surtout.
— Rien n'empêche d'aller voir s'il mord, roucoule la fausse-blonde.
Ah, ouais ? Ça fait quel bruit, une lionne en approche d'après toi, Madame J'ai-les-crocs ?
— Carrément, ce serait du gâchis de le laisser zoner comme ça. Tu pourrais aller lui réchauffer un peu l'ambiance.
Explosion de ricanements synchronisés, stridents, aux accents de chasse ouverte.
Lui réchauffer l'ambiance ? Ah-han. Attends que je...
Ma voix s'éveille — trop tard. Leslie intercepte ma première syllabe.
— Rentre tes griffes, Vic.
— J'ai pas...
Gros yeux. Motus et bouche cousue en banderole. Comment elle... ? D'accord. Je ravale mon rugissement, le range dans un tiroir mental, me promettant de le ressortir à la prochaine allusion d'un Viking taciturne whisky au poing. Mine de rien, si je lanterne trop, je risque moins qu’il prenne ses jambes à son cou que de le voir se convertir en attraction faunique.
Pourquoi faut-il toujours qu'on vienne toutes causer chiffons et pectoraux bandés entre deux lavabos ? Ce carrelage a-t-il seulement déjà entendu parler de littérature comparée, de mécanique quantique, d'art égyptien, de lutte anti-chenilles pour plantes en pot ? Oui, je sais, à 2 h du matin, avec la musique qui hurle, peu de chance de tomber dans ce registre. Et puis, pour disserter et déployer son vernis culturel, il y a les brunchs du dimanche et les cafés philo. Qui dit boîte de nuit dit flirt et cocktails, pas salon intellectuel. Et pourtant... Un petit échange jardinage me tenterait bien, moi, tant mon souci botanique me triture les méninges depuis des semaines...
Prenons, mon pauvre morelle faux-jasmin en palissage et mes bacs de lavandes transformés en buffet à volonté pour chenipans fluorescents franchement agressifs ! Et mon arbre à gentianes désormais théâtre d’un squat de pucerons opportunistes ! À bien y réfléchir toutefois, récolter les conseils d'un duo tout à fait éloigné des réalités chlorophylliennes et compagnie me serait-il utile ? Aucunement. Ces deux-là en connaissent autant sur la recette du purin d’orties et les manœuvres de sauvetage végétal que moi sur les clauses abusives des contrats ou les troubles obsessionnels de patients qui comptent les carreaux du plafond.
Alors que je soliloquais dans ma tête... je capte le commentaire pouffé de Leslie.
— Comme tout le monde !
Puis, d'ajouter en aparté :
— C’est un chibre sur pattes, ce type.
Oula, quoi ? Quel épisode ai-je raté ?
— C'est à moi que tu parles ? siffle la fille au lissage brésilien, gloss impeccable.
Ouille. Mon échappée métaphysique a duré moins de vingt secondes et, quand je reviens sur Terre, enchaînement de plans séquences : Leslie, royale, postée près du hurleur-à-mains, Lauriane, toute petit dans son coin, les deux divas du reflet pavanées devant la glace, regards verrouillés sur ma meilleure amie. Les rires se figent, la raillerie se suspend dans l'air et moi, je sens mes neurones se ranger en formation d’urgence, anticipant le carnage verbal à venir.
— Le gibier que tu poursuis doit très certainement être porteur de mauvaises surprises, si tu vois ce que je veux dire, considérant le buffet de conquêtes dont il se gave à qui mieux mieux… Un vrai glouton ! diagnostique Leslie de son timbre décapant.
Ah, tiens, original... non, en fait, prévisible. Mati. Le petit nom qui permute instantanément les conversations de Leslie en zone de combat.
— Wesh... mais t'es qui, toi, pour me calculer ? Tu le connais, le proprio ou quoi ? T'es sa go, ou juste une ex qui fait la meuf ? ricane la pro du clutching d'ego.
— Moi, pour lui ? Voyons... son pire cauchemar, corrige Leslie, sourire de vitrine. Mais tu te méprends : on n’est pas au bureau des réclamations. Je fais dans la prévention routière.
— Oh ça va, respire. On discute, c’est tout. T’es pas la police. J’pige même pas c’que tu déballes, en vrai.
Leslie arque un sourcil, croise les bras, et adopte le ton professoral qu’elle réserve aux ignorants volontaires.
— Bon, je vais te faire un petit dessin mental… Le type sur qui tu lorgnes ? Pense à lui comme... une Lamborghini : spectaculaire, extérieur rutilant, carrosserie flatteuse, moteur turbo-chauffé sous le capot, propulseur endiablé, mais qui exige du doigté, sinon bam ! Tu finis dans le décor. Et en plus, ça tient pas la route, encore moins les promesses. Des pistons qui grincent. Des freins capricieux. Trop de défaillances qui clignotent sur le tableau de bord. Ça roule, ouais. Dans les virages sérieux, ça part surtout en tête-à-queue et accuse la météo. À conduire sans permis émotionnel. Tu piges ?
Pô pô pô... elle n'y va pas avec le dos de la cuillère. Pire, elle a sorti la louche. Voilà Mati équipé pour l’hiver nucléaire, doudoune bien serrée et écharpe en prime.
— Pff… t’abuses. Le mec il est grand, il fait sa life.
— Grand ou pas, le danger, c’est pas la taille. C’est la subtilité. Certains voient le volcan, d’autres sentent uniquement la fumée.
— J’fais c’que j’veux, ok ? J’ai demandé l’avis de personne.
— Ok, ok. Si tu rêves de partager sa collection de morpions, libre à toi.
— Hein ? Mais t’es grave relou, toi. Mêle-toi de tes bails, en fait.
Juste au moment où la tension atteint son paroxysme, le déclic salvateur d’un verrou libéré signale l’évacuation tant attendue des toilettes. Avachie sur mes talons, épaule contre le mur, je m’étire soudain, décroise les jambes et bascule en appui, prête à m’élancer. L'occupante du trône enfin expulsée — une brune, coupe au carré, ensemble jupe-haut plus blanc qu'une pub pour Ariel Pods — j’inspire profondément : la délivrance est à portée de main. Mais, avant d'avancer un pied, je... — déjà je me demande pourquoi, à côté de sa tenue qui déclasserait un nuage, ma robe donne l'impression d'un coton délavé au soleil depuis des lustres ? Bref, oublions ça.
Le rapport de force passant de 3 vs 2 à 2 vs 3, ma prudence se réveille. Je jette un regard chargé de tout un langage codé à ma meilleure amie : je go ou je temporise ? Son demi-sourire, un clin d’œil quasi imperceptible et un infime hochement de tête suffisent. « Fonce, je veille », semble émettre son expression. Et dans ce simple geste, tout le talent de Leslie se révèle : stratège de l'anarchie, elle gère imprévus et égos et, toujours, fait danser la tempête à sa guise. Toutefois, tant que les princesses survoltées n'ont pas pris la tangente, je me maintiens sur le qui-vive. Fort heureusement, l'arrivée de la troisième roue interrompt les hostilités. Ballet de messes basses enclenché, étincelles perfides en coin,
mais zéro attaque dans notre direction.
Tant mieux. Pendant que leur petit trio se perd en conspirations, et le nôtre en silence prudent — enfin, en ce qui concerne Lauri et moi, Leslie, elle, s'en lave les mains comme à son habitude — le temps que Madame Couloir d'Hôpital s’éternise dans ses manœuvres aqueuses, je repense à la virulence de Leslie envers Mati
Je comprends d’où vient l'acidité — les angles morts, les dégâts collatéraux, le passif encore chaud bouillant. Malgré tout, Mati reste mon ami. Pas un modèle de vertu, certes, il traîne ses torts et quelques défauts avérés : frivolité, séduction, vagabondage... Mais qui, au fond, peut se targuer d’être parfait ? Avec sa cuirasse, son piquant et ses griffes, Leslie a cette fâcheuse tendance à signer seule des procès à deux. Chez elle, la nuance survit rarement à la colère. J'ai la même tare, je l'avoue. Sous pression, je deviens méthodique : je maîtrise, j’organise, je cloisonne. Mais la colère… la colère me fait lâcher prise. Il en faut de la force pour m’y amener. D'ailleurs, James a ce pouvoir sur moi. Est-ce mauvais signe ? Ou... précisément ce qui me manque ? S’il me met hors de moi, c’est peut-être parce qu’il m’oblige à sortir de mon contrôle — et ça, je ne sais pas encore si je dois le lui reprocher.
À peine les Mean Girls ont-elles quitté la zone que Leslie, reine du poste de commandement improvisé, verrouille l’accès à la pièce.
— Mais tu ne peux pas faire ça ! m'exclamè-je aussitôt.
— Oh que si, rétorque-t-elle, et j'adore le faire. Allez, bouge-toi avant que je commence à chronométrer ton calvaire public et ton anxiété sonore en bonus.
Mais quelle sorcière, cette fille ! Me mettre mal à l'aise, son sport préféré, heureusement, je suis bonne joueuse.
Sans plus attendre, je file.

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