10.7 * VICTORIA * DÉFAILLANCE DU SYSTÈME DE RÉGULATION

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CHAPITRE 10.6

DÉFAILLANCE DU SYSTÈME DE RÉGULATION


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V.R.de.SC

30.10.22

02 : 55


♪♫ LA CEINTURE — ELODIE FRÉGÉ ♪♫



L'assise pas si polaire m'accueille, mon front stationne au creux de mes paumes. Je soupire. Mon ego circonspect convoque un conseil de crise, bureau des plaintes internes en plein pic d’activité. Tous mes organes siègent au tribunal de ma déconfiture. Chacun son déni, chacun sa doléance. Mon corps insatisfait tempête à tout va, tellement, que l'appel pressant de la nature se transforme en débit timoré, ma vessie, intimidée par le tumulte dans l'habitacle, rejetant tout service. Mon cœur en mode autruche n'a plus qu'une envie : s’enterrer sous le sable en attendant que la situation se tasse.

Ah, James... J'ai horreur de perdre en précision et toi, tu me brouilles, m'embrouilles, me rends floue, plus impatiente, moins armée. Même ici, dans ma tête, dans mes nerfs, dans cette pause ridicule — et indûment prolongée — accordée pour respirer au lieu d'agir, tu m'envahis. La simple évocation d’un grand type verre de whisky à la main par une nana trop enthousiaste et mon esprit bondit aussitôt vers toi — comme si la piste ne regorgeait pas de sosies potentiels tant la description minimale et interchangeable pouvait convenir à la moitié des hommes du club. Et, moi, inflammable au moindre soupçon... Ce n'est ni la fille, ni la chemise, mais l'hypothèse lancinante de toi me remplaçant par une autre dans ta vie, ton lit, ton cœur qui résonne dans mes tempes et me grignote l’assurance comme un parasite sophistiqué. 

À quoi me réduis-tu, au juste ? À un ouragan de l'insécurité affective et de la comparaison toxique ? À une sirène trop engagée ? Une bombe passive-agressive à mèche courte ? J'avais une soirée fonctionnelle, un plan simple qui tenait en deux mots : t'oublier. Tu apparais et la mécanique se grippe. Pensées saccadées. Décisions impraticables. Non, tout s'accélère : mon rythme cardiaque, mes réactions en chaîne, les minutes près de toi, mes contradictions, la vitesse à laquelle je te cède le contrôle, cette urgence organique sans protocole de traitement.

Elles ont raison, Lauri, Leslie. Ton refus prônait : « Je t’aime trop pour mal faire, pour coucher au rabais ». Ou peut-être : « Je t’aime trop », tout court, sans détour ? Vais-je parsemer des « je t'aime » dans toutes mes réflexions te concernant, désormais ? Et surtout, si j'accepte ton attitude comme légitime, mon zèle prouve-t-il que mon attachement pour toi n'est pas à la mesure du tien ?

Toi, contretemps dont je n'avais pas anticipé le désir, variable mal budgétée qui fausse tous mes calculs, dérègle mes équilibres, sabote cette part de moi qui rejette l'improvisation émotionnelle, si dangereuse, si débordante par nature. J'ai toujours eu davantage foi dans l'organisation que dans l'élan, toujours su me tenir loin des zones à risque, appris à négocier mes sentiments à distance, depuis un promontoire de prudence et clairvoyance. Manifestement, pas avec toi, mais, tout irait très bien si tu n’existais qu’à doses réglementaires. Or, toi, de un : tu dépasses les seuils autorisés par mon cœur en rade de certitudes. Deux : tu excèdes toute tentative de régulation — neuronale, hormonale, somatique. Trois : tu consumes les barrières de mon corps en éveil, de mes sens en alerte et de tout ce qui fait de moi une humaine à peu près responsable et censée. Peux-tu cesser de me tordre en sculpture abstraite de pâte à modeler juste avec ton sourire ? Non, hein ? Ou comptes‑tu faire grimper ma température jusqu’au nirvana, me rendre mercure fou, prête à te fondre dessus, à nous amalgamer à chaque souffle et chaque angle du monde, encore et encore, toute la nuit, pour toujours ?

Allez… me voilà à repeindre des fresques lubriques dans mon ventre. Faut-il que cet homme ait autant de pouvoir sur moi pour convertir mon cerveau en galerie d’art érotique ? Et pourquoi, moi, j’adhère si volontiers à cette exposition ?

Belle envolée intérieure, vraiment. Dommage qu’elle se fracasse sur un souvenir bien plus concret. Remémore-toi le fiasco charnel de tout à l'heure ! Ta ferveur trop impérieuse... La honte de ton entêtement... Toi, tu étais là, grisée par la passion. Lui, il a opposé sa glace à tes flammes, lucide, en dépit de son propre noyau en fusion. Peut-être est-ce ça, l’amour : déroger aux désirs brûlants de l’autre et offrir un gilet de sauvetage au moment même où il sombre ? James m’a retenue, n’empêche, je me suis tout de même mangé un mur. Un mur avec un cœur rose fluo gravé dessus, certes, mais un mur solide malgré tout. Et ça fait mal.

Ici et maintenant, dans ce cube carrelé à l’intimité toute théorique, séparée du dehors par des parois scandaleusement mal insonorisées pour du VIP room, je rumine de la frustration tiède tandis que la culpabilité tapote à la vitre de mon esprit. Entre donc et prend place sur le canapé de mes illusions, honte et espoir s'avarient déjà côte à côte.

Vous savez quoi ? Si je suis si perméable ce soir, si mes affects frôlent l’émeute intérieure et cherchent incurablement une porte de secours, inutile d'invoquer des interprétations fumeuses. Lauri s'inquiétait ironiquement de l'état de James. Verdict révisé, le diagnostic tient en une phrase : la non-opérationnelle, c’est moi. Inapte à traiter le moindre matériau sensible. Et, je n’ai rien maquillé. Tout le monde est courant, tout le monde me materne. « J'ai trop bu », lui ai-je signifié à lui, lorsqu'en parfait chevalier blanc, Monsieur est monté superviser les dégâts sur ce toit-terrasse et a fini par rendre à mon cœur l’oxygène qu’il lui avait confisqué en premier lieu. Sans compter l’apothéose qu’il a offert à un corps déjà en rébellion contre lui-même...

Mais suffit ! Ces pensées sont un piège destiné à te faire confondre désir et solution. Déloge le goût amer de ton rentre-dedans tapi dans ta gorge. Souffle lentement, exhale l’embarras, les dissensions, la chaleur rougeoyante dans tes cervicales. Hélas, rien ne s’évacue. La montgolfière en surpression que je suis a besoin d’un aiguillage. Je ferme les yeux et, pendant quarante inspirations, j’inhume mes tourments, me borne à respirer. Rien de plus. Le b.a.-ba de la vie, finalement. Tout ce que je perçois ? Le grondement sourd de la musique, la ventilation, les chuchotements étouffés de Lauriane et Leslie derrière le battant — lesquels sont ignorés superbement. Rien d'autre n'existe sinon mon abandon au silence intérieur. Et ça me fait un bien monstre !

Une minute plus tard, affaire pliée, chasse d'eau tirée, mes doigts crispés autour de la poignée, je déverrouille la porte. Les conspiratrices, penchées l'une sur l'autre persistent dans leurs murmures. Dès que je sors, leurs prunelles m’assaillent, lourdes d’une attention intrusive et écrasante. Je détourne le regard, préfère plonger mes paumes sous la fraîcheur du robinet.

Loli m'interpelle :

— Tu veux qu'on t'aide à cramer son prénom dans un rituel de sorcière ? Ou on repart au front ?

Puis avisant sa montre, elle plaide :

— Ça fait des plombes qu'on est retranché ici. Une demi-heure au moins.

Je relève la tête, clignements d'yeux désordonnés. Quoi ?! Non...

— T’as déjà de la sauge ou on improvise avec des tampons parfumés ?

Re quoi ?!

— Witchcraft & Co, sponsorisé par les flux abondants et les émotions dégorgeantes, enchérit Less.

Pouffements complices. Mais qu'est ce qu'... ?

Je louche leur deux bouilles à travers la glace. Elles arborent toutes deux ce demi-sourire sparadrap qu’elles dégainent dans les situations d’urgence.

— Avec un déo fruité et un Zippo, je te concocte une offrande céleste pour invoquer des démons vengeurs en string si tu le souhaites, poursuit Lauriane.

Des démons en string ? Me voilà larguée. État de confusion maximale atteint. Tout me paraît simultanément absurde et sérieux. Aurai-je basculé dans une dimension parallèle ou bien ces deux-là ont orchestré tout un système crypté durant mes minutes d'intimité sanitaire ?

— Je peux savoir ce que vous déblatérez ?

— Rien, rien. Bon, t’as vidé ton grenier émotionnel ou t’as encore une ou deux reliques emmurées dans la charpente ? Parce qu'avant de retrouver ton Roméo, moi, j’ai du doss' à poser sur la table.

Oh non. Quel secret me cache-t-elle ?

Suspicieuse, je la dévisage, déjà sur le qui-vive. Bien sûr. Voilà venir mon hérisson thérapeutique. Elle va me piquer pour « mon bien », comme d’habitude. La méthode Leslie : coaching par électrochoc, sarcasme bienveillant et crème cicatrisante offerte à titre gracieux.

Soupir. Je passe une tête dans les WC, récupère du papier, m'essuie les mains, l'abandonne à son sort dans la poubelle, tout en épiant ma meilleure amie du coin de l'œil. Est-ce réellement, elle, la commanditrice de ce schmilblick amoureux ? Ou peut-être bien Isla ? La balle pourrait parfaitement se trouver dans chacun de nos camps.  Après tout, les deux sont ultra connectées. Facile pour l'une de noter mon anniversaire. Commode pour l'autre d'ébruiter le lieu des festivités. Une copine qui fourre son nez partout, une sœur dont la vigilance déborde… laquelle des deux est fautive ? Épargnez-moi le discours sur le hasard : j'ai déjà tablé que je ne bois cette potion-là.

— Il t’a dit quelque chose ? soufflè-je, méfiante.

Attention, cœur fragile en porcelaine Ming à manier avec précaution. Risque de débâcle si spoiler affectif trop brutal.

— Ouais, j’ai tenu colloque à ton Écossais de service et tendu deux-trois filets psychologiques maison. Résultat : Monsieur Scotch & Flegme a fait un dépôt verbal.

Ah. Pourquoi ne suis-je pas surprise ? Elle pourrait faire parler un ficus, cette fille. Et James n’est pas un végétal docile au feuillage passif. Si quelqu’un est capable de tirer les vers du nez à un muet volontaire, c’est bien elle. Et si, par miracle ou faiblesse passagère, James a lâché quelques copeaux de vérité… J’aurais préféré qu’il me les confie à moi, évidemment. Mais à défaut, je prends les échos.

— Je t'écoute.

Leslie me sourit avec l’air de celle qui a disséqué une âme à la mandoline. Aïe. James a dû finir tranché fin façon sashimi, assaisonné de théorie et roulé dans l’algue de la morale croquante.

— Ton mec, Vicquette, c’est un océan camouflé en lac tranquille. Genre Evian, mais avec du Perrier en dessous.

Sans perdre le fil, elle ouvre sa mini banane, farfouille avec méthode et extirpe un stick noir. Puis elle repart, comme si le tube était un pointeur de conférence.

— Il a des zones d’ombre bien planquées sous la surface, et des bleus profonds, n’en doute pas. Potentiellement, il est sujet aux tempêtes émotionnelles. J’estime de plus qu’il a des réflexes d’animal blessé.

Elle dévisse l’arme fatale, incline le menton et, avec la précision d’un chirurgien esthétique en pleine opération de la dernière chance, applique une première couche sur sa lèvre inférieure. Sa bouche se pince, se déplie, se redessine. Un soupir presque artistique accompagne le deuxième passage. Elle admire le résultat deux secondes, puis hausse imperceptiblement les sourcils, exaucée. Nouvelle teinte, même mordant.

— Il mise tout ou rien. Il a les tripes pour se battre — pourvu que le jeu mérite la chandelle. Et je pense qu’il pense que toi, t’en vaux la peine. Il pardonne, mais avec une mémoire en papier carbone et il sort la colle avant les sacs-poubelle. Pour synthétiser : il est pas parfait, mais il n’est pas creux.

Bien sûr qu’elle a tout décrypté. Toujours aussi douée pour retourner les gens comme des cartes. Avec trois questions bien senties, elle a réussi à cerner le nœud que je cherche encore à démêler. Par contre, j’ai la nette impression qu’elle me dresse le portrait d’un autre homme… ou d’un homme que je n’ai pas vraiment osé regarder en face. Soit elle a décelé une pièce manquante que j’ai ratée, soit je suis passée à côté de ma propre histoire. Parce que là, dans le miroir, c’est mon reflet que j’avale de travers — pas celui de James. Moi, avec mes attentes mal rangées, mes pulsions sans étiquette, ce fichu goût pour les situations bien cerclées.

— Tu crois qu’il m’aime ? Je veux dire pour de vrai ? Il me l’a dit, mais…

Ma voix se dégonfle, minuscule. J’aurais préféré balancer ce doute avec un sourire ironique, à la cool et pas tout mièvre et tout rose. Loupé. C’est sorti nu, vulnérable, sans la cuirasse habituelle.

— Il te l’a dit ? réagit vivement Leslie.

L’air mi-surprise mi-experte, Less plisse les yeux. Youhou, une faille dans le récit ! Je sais déjà qu’elle se gargarise de la complexité émotionnelle sous-jacente.

— Les trois mots sacrés ? Avec ou sans guillemets ?

— Oui, les trois mots sacrés… Sans les guillemets ni les précautions d’usage, par ailleurs.

Ma meilleure amie m’observe, plus calme tout à coup, la tête penchée.

— Si ce gars t’aime vraiment, Vivi, c’est à toi de le découvrir. Mais ce qui saute aux yeux, c’est la manière dont il t'a complètement retourné les synapses. Mon inquiétude te concernant ne vient pas de ses sentiments à lui, mais de ce que toi tu vas encore fabriquer toute seule dans ton escape game mental à base de « je contrôle, donc je suis ». Tu cherches des certitudes, normal. Ta boussole elle est là, en chair et en muscles, juste derrière cette porte. Pas planquée dans tes versions bêta.

Pourtant, ma version bêta a l’avantage d’être plus confortable. Et personnalisable. Ajustée selon l’humeur et le degré de peur, doublée en coton doux....

— Voilà pourquoi j'ai semé ton aura sur sa route ce soir. Pour qu'il morde à l'hameçon et parce qu'il est grand temps pour toi de tirer un trait. Peu importe sa direction.

Lauriane acquiesce, avec cette douceur tempérée de tendresse qui n’admet pas la contradiction.

— Ne reste pas otage d’un abandon inexpliqué, conseille-t-elle. Si t’as besoin de vérité, confronte-la. Sinon, tu vas t’enliser dans l’attente et les si jusqu’à t’effacer dedans.

— Et garde en tête que les réponses risquent d’être décevantes ou tranchantes, et pas taillées pour ton cœur, enchaîne Leslie. Tu fonces, oui, mais tu te protèges avant tout. Même si lui tangue, c’est pas une excuse pour que toi tu tentes la traversée de la Manche avec une paille.

Son regard s’ancre dans le mien, limpide et brutal à la fois.

— Et là je te parle en copine, pas en psy : t’as pas le droit de retomber en miettes si t’obtiens pas ce que tu désires.

— Je t'entends, Less, sauf que j’ai la trouille !

Voilà, c’est dit.

— J’ai peur de ce qu’il pourrait me révéler.

Je n’oublie pas ce souffle qu’il a laissé dans l’air : « Tu vas me détester quand tu sauras ». Qu’est-ce qu’il cache derrière cette mise en garde ? Quel secret pourrait écraser l’amour qu’il me promet ? Et si je n’avais pas la force de pardonner, de passer outre ce prétendu feu couvant ? Je suis en équilibre précaire face à cette vérité immergée, prête à plonger, mais sans parvenir à deviner si l’eau sera douce ou empoisonnée.

— Ah, bah, teh ! Bienvenue au club des rescapés du romantisme, Vivi. Ceux et celles qui ont scanné les contes de fées en zoom x100 et lu les clauses en petits caractères, s'écrie Leslie, théâtrale.

— Fuir le doute ne t’emmène nulle part, Vicky, me guide Lauri, repoussant la boutade de ma meilleure amie. Respire, regarde les choses en face, même si c’est pas parfait, et avance.

— Ta peur est un excellent garde-fou… contre le bonheur. Tu peux soit lui faire la peau, soit rester là à te morfondre. Ton choix. Si tu gaspilles ton temps à esquiver les imprévus et les risques, tu vas finir seule avec ton dressing de pensées en boucle bien repassées.

Je fixe un point flou sur le miroir, écorchée, saturée, incapable de soutenir l’évidence qui me claque au visage. Ça pique. Et pas qu’un peu. Un instant, j’ai juste envie de décamper à toute allure.

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