10.2 * JAMES * UN JOUR, UNE SÉVILLANE

10 minutes de lecture

J.L.C


* *

*


30.10.22

03 : 30


♪♫ ENTRE DOS AGUAS — PACO DE LUCIA ♪♫

Cette fille ressuscite une rythmique oubliée, une pulsation reléguée au silence depuis des lustres. Dire qu’à deux battements près, j’ai failli ne jamais revoir son sourire, ne jamais la toucher, ne jamais l’entendre rire… Un gâchis céleste évité de justesse.


Je pourrais rejouer notre première danse les yeux fermés. Mais je me souviens bien mieux de la toute première fois où je l’ai contemplée danser — sans moi, sans personne, juste elle. Elle et la musique. Elle et ce feu intérieur qui débordait par vagues. Sa grâce insoumise m’a frappé plus fort qu’un climax de Zimmer dans un Nolan.


Le jour de notre rencontre à Carcassonne, j’étais resté planté, une bouteille d’eau tiédasse à la main, spectateur passif d’un mirage en fuite. Encore aujourd’hui, on pourrait m’attribuer l’Oscar du type le moins réactif de l’année. Lauréat incontesté de l’inertie sentimentale. En somme : un con.


Je n’avais qu’un seul fil à remonter : comité d’organisation. Une aiguille dans une feria. Et pourtant, j’étais déjà contaminé par une idée fixe : la retrouver. Reconsidérer cette façon qu’elle avait de scinder le monde en deux : elle, et le reste.


Alors, j’ai tracé chemin jusqu’au comptoir d’information.


— Je cherche une fille. Elle est blonde et... euh très belle. Pas très grande. 1.70 peut-être. Elle porte une combishort blanche, en lin, je crois.


La bénévole m'a dévisagé une seconde.


— Vous venez de me décrire la moitié des festivalières.


— Non, elle bosse ici, j'en suis quasi sûr. Elle a un carnet bleu et... un chapeau en paille aussi. Elle est passé à notre stand, il y a environ trente minutes. Pour... euh... en fait, je sais pas.


— Ah. Vous êtes des exposants ? Quel numéro ? Vous avez un souci ?


— Non, non. Du tout. Je... voulais juste la… retrouver.


Elle a haussé un sourcil, à peine, et son sourire s’est fait plus amusé. Pas moqueur, non. Complice. Elle avait pigé. Que je cherchais pas une responsable. Que je cherchais la fille.


— Ah. Je vois.


Sa collègue du guichet d’à côté, qui n’avait pas arrêtée de me lorgner comme un fruit mûr depuis mon arrivée, y est allée de son grain de sel :


— Attends, on dirait pas qu’il décrit Carla ?


L’autre a secoué la tête.


— J’aurais pensé à Victoria, moi. Ou Louane.


— Han-han. Louane a mis une robe bleue à fleurs aujourd'hui, pas une combi. Ou Maéva, alors ?


Je me suis retrouvé à faire du ping-pong visuel entre les deux voisines de marché en plein débrief mode. Une parlait, l’autre enchérissait, ça flambait des hypothèses, ça tranchait des looks. Moi, j’étais juste là, paumé avec mon espoir entre les dents. Tout ça pour m'entendre dire :


— Désolée. Tous les membres de l’orga sont en vadrouille.


Tu m’étonnes. Que faire ? Bah… Quadriller la Cité de fond en comble, ratisser chaque artère, explorer le moindre couloir de pierres. Sans respirer.


Des venelles pavées aux placettes inondées de soleil, en passant par les poches d’ombres sous les tilleuls et les échoppes fourmillantes de touristes, j’ai tout sillonné. Jusqu’à user mes semelles et ma patience. Des fanions chamarrés claquaient au‑dessus des brèches étroites et les remparts se découpaient fièrement contre le ciel d’azur brut. J’ai arpenté le labyrinthe moyenâgeux, désespéré de recroiser sa silhouette, tandis que les rires et les accords de guitare se propageaient en cascade et que les murs antiques rôtissaient dans la braise du midi. Je suffoquais, je suais à m’en faire évaporer l’eau du corps — une vraie fontaine de sel. Si, par miracle, je l’avais retrouvée dans cet état, elle m’aurait contourné comme une flaque suspecte. Pas franchement la vision rêvée du prince charmant. Plutôt l’allégorie du mec qui arrive trop tard, trop humide, trop flingué.


L’air se gorgeait d’odeurs gourmandes et d’arôme suaves : sucre fondu des barbes à papa, crêpes chaudes à la vanille, bouquets d’essences florales, onctions artisanales miellées, savons et huiles parfumées. Parfois, par bouffées, le musc rugueux du cuir tanné et des goulées de vins capiteux débouchés à même le pavé s’alliaient à l’ivresse sensorielle. Moi, je chassais une seule empreinte, une seule note : la sienne.


Et là, maintenant, lovée contre moi, je l’ai. Enfin. Son sillage, capturé à pleine gorge. Je le respire jusqu’au fond de l’âme — végétal, sensuel, un rien sauvage. Chaque nuance me revient, précise, indélébile.


Malheureusement, ce jour-là, impossible de lui mettre le grappin dessus : la marée humaine, le vacarme et la cohue bouillaient toutes les pistes. J’ai cru ne jamais la revoir. J’accusais la déception, mais je n’y pouvais rien. À part ressembler à un idiot romantique sous Xanax… Et c’est pas une image. J’aurais dû dégainer ma tracklist de la déprime, lancer du James Blunt, Damien Rice, Keane, Radiohead ou me rouler en boule sur le pavé façon origami mélancolique. Niveau sex appeal, j’étais à -12.


Au final, j’ai abandonné. Résigné, mais pas guéri : cette fille resterait gravée dans ma mémoire sous le titre « Inconnue de Carcassonne ». Même pas un prénom à coller sur son joli minois. Ou si. Mais, deux. Victoria. Maéva. Mon cerveau a choisi Victoria. Pas envie de fantasmer sur une nana qui porte quasi le même prénom que ma mère… J'avais que ça : une cité médiévale, un mirage en plein cagnard et une claque. La plus grosse de ma vie.


Il a fallu attendre le lendemain soir, quand le bruit des stands s’est éteint et que, calé entre Antoine et quelques amis retrouvés, je laissais enfin tomber l’armure, pour que le sort m’offre un improbable rattrapage. Ce genre de seconde suspendue, non préméditée, qu’on absorbe sans oxygène ni pensée. Chuté du ciel, avec vingt-quatre heures de retard.


J’ai d’abord cligné des yeux, incrédule, ma bière en main, figée à mi-hauteur. Et puis j’ai cligné encore. Fatigue, vin, soleil ? Illusion d’optique ? Une hallucination due au manque de sommeil, peut-être ? Mais non. C’était elle. La fille de la veille. La fille que j’avais perdue, confondue dans la foule, déclassée de mes possibles. Je gère mal les mystères. Et encore plus les regrets.


Là, sur une petite scène improvisée au milieu de la place Marcou, sculptée par des regards émerveillés, elle brûlait. Vraiment. Sans métaphore. Enfin, si : on n’était pas à Rouen en 1431, mais elle irradiait comme si ses talons rouge vif foutaient le feu aux pavés…


La danseuse de flamenco — de Sévillane, m’expliquera-t-elle plus tard — qui claquait ses doigts et ses pieds au sol avec une énergie captivante, au milieu d’un cercle de femmes, était tout simplement à couper le souffle. Une flamme au centre du brasier. Déjà invincible. Déjà Victoria. On m’aurait mis un poing dans le plexus, j’aurais eu la même réaction — en plus définitive, et séduisante. L’évidence.


Je rouvre mes paupières. Aujourd’hui, Victoria est bel et bien dans mes bras. Par pitié, cerveau, pas le coup du rêve éveillé s’il te plaît. Je vérifie. Trois fois. Non, elle est bien réelle. Solide. Présente. Je l’emmaillote un peu plus, caresse le creux de son ventre. Sa chaleur pulse sous mes paumes. Si quelqu’un veut me décoller, bonne chance. Je m’accroche, de peur que le destin guette, prêt à me l’arracher.


Mes lèvres déposent un baiser dans ses cheveux, puis un autre, plus long, plus tendre et je nous fais osciller, lentement — bien que la techno, avec ses basses brutes et ses montées frénétiques, n’ait rien d’une berceuse. Mais, elle, repliée dans mon calme, transforme ce vacarme en douceur. Qui a dit qu’on était dans un club ? Victoria, mon bouton mute. Ma capsule de silence. Autour de nous, le cocon se referme. Je me projette à nouveau.


Sa robe, digne d’une diva andalouse, tourbillonnait autour d’elle tel un incendie apprivoisé. Le jupon écarlate suivait chaque ondulation de ses hanches magiques. Chaque pas devenait une flambée. Chaque pivot, une offrande. Un haut ébène au décolleté en cœur, ajusté sur une poitrine aussi fière que sa posture lui moulait une silhouette d’enfer.


Ses bras s’élevaient dans une lente incantation, comme deux serpents domptés par le tambourinement du sol. Poignets liquides, mains en corolle, elle enroulait dans l’air des sortilèges de feu invisible. Son voile à franges virevoltait avec une autorité de matador — une torsion d’épaule, un éclat de geste, et le tissu tranchait l’espace ou l’embaumait.


Ses boucles blondes, tirées en un chignon strict, étaient maintenues par une rose sanglante épinglée avec élégance sur l’arrière de sa nuque. Le genre de construction capillaire si étudiée qu’on ne la défait pas sans diplôme. Un condensé de force et de contrôle au-dessus d’un volcan. Même sa retenue détenait un poème… Tenue, port de tête, attitude : chaque détail lançait une offensive aveuglante contre la fadeur du monde.


Le vrai coup de grâce, loin des volants et des couleurs, émanait de son visage. Intense. Passionné. Pas une poupée de magazine, figée et photoshopée — non. Une beauté charnelle, qui entre par effraction. Une beauté qui ne se résigne pas à l’admiration passive, mais qui te défie, t’interroge, t’enlace du regard. La tension, le charme, la puissance maîtrisée. Son corps orchestrait un duel silencieux, une énigme qui s’égrenait à chaque pas. Elle tenait les rênes et lâchait la bride dans la même seconde. Et moi avec.


Et ses yeux… Ses yeux, ardents de détermination, me racontaient une histoire d’amour et de lutte. En un frémissement de paupières, elle exhibait tout un monde. Son éclat ancestral, sa concentration extrême, soudain, bam, balayés par son sourire. Pas un gentil rictus timide. Non, non. Un raz-de-marée. Un joyau d’enthousiasme pur. Le genre qu’on rencontre rarement, ou peut-être une seule fois dans une vie. Elle a transformé la scène en confession. Elle m’a flingué le cerveau, rendu vulnérable et, ouais, briévement, inténsement, heureux.


J’en ai croisé des femmes. Des jolies, des brillantes, des barrées, mais elle ! L’apocalypse des sens. Le cataclysme du possible. L’Eden incarné. Un carnage passionnel qui m’a foutu à terre, soufflé, vidé, mais électrifié d’une façon jamais ressentie. Mon cœur battait hors tempo, sans solfège, en mode tachycardie artistique. Si j’avais eu un métronome, il aurait explosé comme un pop-corn et, si le coup de foudre existe, je peux dire sans conteste que, ce jour-là, jai été foudroyé.


Puis, la dégringolade. Brutale. Quelques minutes plus tard, alors que je bavais — ou bandais — sur elle comme jamais, quand la musique s’est tarie et les acclamations ont résonné, elle s’est précipitée vers un grand brun, tranquille, en retrait. Tendrement, elle s’est cramponnée à lui, scellant leur complicité d’un baiser assassin. Voilà la photo souvenir qui allait me ronger des mois durant. La plus sublime créature de l’univers dans les bras d’un veinard… ou d’un casse-couille, peu importe. J’ai canardé mentalement ce type, jours après jour, rafales de jalousie en mode sniper affectif. Lui : le boss final de mon désespoir.


J’ai passé ma nuit avec elle. Pas en vrai. Pire : dans mes rêves. Ou plutôt dans l’arène de mes songes. Ambiance Espagne moite, fantasme catégorie western caliente. Je sais pas si c’est le flamenco, le vin ou la rose plantée dans son chignon,
mais dans mon cortex, festival rouge et or : terre brûlée, torpeur sensuelle, sable collé à la peau, chemise ouverte à la manière d’un conquistador déshydraté, soleil écrasant pendant qu’elle me domptait à coups de hanches. Elle portait sa robe, évidemment. Pas moyen de l’imaginer nue : mes synapses coinçaient sur ce tissu. Maintenant ce qu’il y a dessous n’a plus de secret. Mais à l’époque ? Une vraie corrida mentale.


Pourquoi : « pas en vrai » ? Parce que j’ai fait machine arrière. Parce qu’à la seconde où je l’ai vue s’élancer vers Monsieur Profil bas, col mao, pantalon en lin, genre type bien, genre type chiant, j’ai senti la douche froide : maquée. Malgré l’envie, malgré l’état semi-solide de mon cerveau — le QI provisoirement relogé dans mon slibard — j’ai pas tenté. Blocage éthique. J’ai un code moral. Minimaliste, certes. Mais non-négociable. Et celui-là — ne pas draguer une nana manifestement déjà booké, surtout après un roulage de pelle aussi explicite qu’un panneau STOP en néon rouge — il est haut placé dans le classement. Donc j’ai ravalé mes fantasmes, je me suis fait un nœud à la libido, et j’ai remercié ma conscience de merde. Un vrai boy-scout sous testostérone qui serre les dents.


Le lendemain, j’ai mis toute cette histoire sur le compte d’une insolation, de la gnôle et des hormones. J’ai même ricané tout seul dans la douche. Après un rail. Pathétique. Mais sous le sarcasme, j’étais pas dupe. Y avait un truc. Une écharde plantée dans le crâne. Et la migraine sentimentale a débuté.


Oublier ? Possible. Nécessaire. Mais l’envoûtement a ses propres lois. Mon esprit l’a promu en boucle, comme un hit d’été relou et imbuvable, quoique capiteux. Chaque tentative de clore le chapitre finissait en relance de scène. Elle surgissait partout : pixels, rues, souvenirs olfactifs, cheveux blonds au vent. Mon mirage andalou. Omniprésente. Obsessionnelle. J’étais accro sans avoir goûté. Percuté par l’idée d’elle. J’aurais vendu un organe pour un autre regard. Une parole. Une syllabe. Même une veste, tiens. J’aurais remercié. Mais non, rien. L’univers m’a teasé une merveille pour mieux me laisser en plan. Il m’a montré l’écrin, puis a scellé le couvercle.


Le passé s’efface, vieille cassette rembobinée sans fin, tandis que son dos contre ma poitrine me rappelle que le réel peut surprendre. Lentement, je la pivote. Mes mains s’insinuent en éclats de soie vers ses pommettes, sculptant le contour de ce visage que mon cœur a gravé dans ma mémoire à jamais. Ses paupières tombent. Invitation muette. Mes lèvres capturent sur les siennes, avec une délicatesse méditée. C’est comme ça que j’aurais voulu la cueillir ce soir-là, sous les projecteurs d’un monde qui aurait enfin compris. Pas à la va-vite, pas en vol. Un baiser en apesanteur. Sauf que, le moment nous a glissés entre les doigts. Elle n’était pas encore offrande, et moi, je n’avais pas les poches assez vides pour recevoir. Et aujourd’hui ? Pas davantage prêt. Voire même plus conscient du gouffre. Mais je l’embrasse quand même.


Annotations

Vous aimez lire D. D. Melo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0