11.2 * JAMES * MA SÉVILLANE

12 minutes de lecture

CHAPITRE 11.2

MA SÉVILLANE


* *

*


J.L.C

30.10.22

03 : 15


♪♫ ENTRE DOS AGUAS — PACO DE LUCIA ♪♫



D’une rotation du poignet, je l’enlace dans notre boucle. Mon torse réceptionne son dos. Ma bouche descend, scelle un baiser à l'aube de son épaule. Sans ses talons — dégagés sans cérémonie dès son retour des WC — elle dégringole de dix bons centimètres… ... mais les 160 et des poussières restants, je les sens tout entiers dans cette accolade.

Je nous balance avec douceur. Un va-et-vient paisible. Une bulle. Elle s’y coule, s’abandonne, confiante. Corps alignés. Accordés. Et au cœur du tumulte, on flotte ensemble. Et moi ? Vous voyez la scène dans Inception, quand la ville se plie, se déchire, éclate en une cascade chaotique ? Bah voilà. Moi. D’ordinaire, j'ai mes lignes, mes contours. Je suis carré. Avec elle ? Je perds toute forme puis me réassemble. Plus présent que jamais. Plus vrai aussi. Vulnérable. Vivant. Ça ressemble à ça, un commencement, une mue dans le cœur ? En tout cas, je l'espère.

Cette fille ressuscite une rythmique oubliée, une pulsation reléguée au silence depuis des lustres. Dire qu’à deux battements près, j’ai failli ne jamais revoir son sourire, ne jamais la toucher, ne jamais l’entendre rire… Un gâchis céleste évité de justesse. Je pourrais rejouer notre première danse les yeux fermés. Mais je me souviens bien mieux de la toute première fois où je l’ai contemplée naviguer au cœur des notes — sans moi, sans personne, juste elle. Elle et la musique. Elle et ce feu intérieur qui débordait par vagues. Sa grâce insoumise m’a frappé plus fort qu’un climax de Zimmer dans un Nolan.

Lors de notre rencontre à Carcassonne, j’étais resté planté, une bouteille d’eau tiédasse à la main, spectateur passif d’un mirage en fuite. Encore aujourd’hui, on pourrait m’attribuer l’Oscar du type le moins réactif de l’année. Lauréat incontesté de l’inertie sentimentale.

Je n’avais alors qu’un seul fil à remonter — pelotonable grâce à Antoine, qui, ce jour-là, avait eu une illumination révolutionnaire : s'intéresser à qui elle était. Malin, le type. Moi ? Too busy fallin' in love[1] et… à reconsidérer cette façon qu’elle avait de scinder le monde en deux : elle, et le reste.

Donc, unique indication dans mon filet de pêcheur mal amarré : le comité d’organisation. Une aiguille dans une feria. Et pourtant, j’étais déjà contaminé par une idée fixe : la retrouver.

Alors, j’ai tracé chemin jusqu’au comptoir d’information.

Je cherche une fille. Elle est blonde et... euh très belle. Pas très grande. 1.60 peut-être.

La bénévole, une quinqua surmontée de lunettes strastoscopiques, m'a dévisagé une seconde.

Vous venez de me décrire la moitié des festivalières, Monsieur.

Non, ce n'est pas une festivalière, elle bosse ici, j'en suis quasi sûr. Elle a un carnet bleu et... un chapeau en paille aussi et elle porte une combinaison short beige. Elle est… Elle est passée à notre stand, il y a environ trente minutes. Pour... euh... en fait, je sais pas pour quoi.

— Ah. Vous êtes des exposants ? Quel numéro ? Vous avez un souci ?

Non, non. Du tout. Je... voulais juste… la… revoir.

Elle a haussé un sourcil, à peine, et son sourire s’est fait plus amusé. Pas moqueur, non. Complice. Elle avait pigé. Que je cherchais pas une responsable. Que je la cherchais Elle.

Ah. Je vois.

Sa collègue du guichet d’à côté, qui n’avait pas arrêté de me lorgner comme un fruit mûr depuis mon arrivée, y est allée de son grain de sel :

Attends, on dirait pas qu’il décrit Carla ?

L’autre a secoué la tête.

J’aurais pensé à Victoria, moi. Ou Louane.

Han-han. Louane porte une robe bleue à fleurs aujourd'hui, pas une combi. Ou Maéva, alors ?

Je me suis retrouvé à faire du ping-pong visuel entre les deux voisines de marché en plein débrief mode. Une parlait, la seconde enchérissait, ça flambait des hypothèses, ça tranchait des looks. Moi, j’étais juste là, paumé avec mon espoir entre les dents. Tout ça pour m'entendre rétorquer :

Désolée. Tous les membres de l’orga sont en vadrouille. Même si on savait qui vous cherchez, on serait bien incapables de vous dire où la trouver…

Tu m’étonnes. Que faire ? Bah… Quadriller la Cité, ratisser chaque artère, explorer le moindre couloir de pierres. Sans respirer.

Des venelles pavées aux placettes inondées de soleil, en passant par les poches d’ombres sous les tilleuls et les échoppes fourmillantes de touristes, j’ai tout sillonné, mes semelles et ma patience mises à l'épreuve. Des fanions chamarrés claquaient au‑dessus des brèches étroites et les remparts se découpaient fièrement contre le ciel d’azur brut. Ces ruelles avaient la même géométrie brisée que celles de la Old Town à Edimbourg, mais là-bas, les murs antiques rôtissent pas sous la braise du midi, ils boivent la pluie jusqu'à devenir noirs.

L’air se gorgeait d’odeurs gourmandes et d’arôme suaves : sucre fondu des barbes à papa, crêpes chaudes à la vanille, bouquets d’essences florales, onctions artisanales miellées, savons et huiles parfumées. Parfois, par bouffées, le musc rugueux du cuir tanné et des goulées de vins capiteux débouchés à même le pavé s’alliaient à l’ivresse sensorielle. Moi, je chassais une seule empreinte, une seule note : la sienne. Et là, maintenant, lovée contre moi, je l’ai enfin, son sillage, végétal, sensuel, un rien sauvage, capturé à pleine gorge. Je le respire et chaque nuance me revient, précise, indélébile.

J’ai arpenté le labyrinthe moyenâgeux de fond en comble, désespéré de recroiser la silhouette de cette fille, tandis que les rires et les accords de guitare se propageaient en cascade dans mes tympans. Je suffoquais, je suais à m’en faire évaporer l’eau du corps — une vraie fontaine de sel. Si, par miracle, je l’avais localisée dans cet état, elle m’aurait contourné comme une flaque suspecte. Pas franchement la vision rêvée du prince charmant, la gars qui rapplique en nage, l'œil hagard et l'ego en PLS. Plutôt l’allégorie du mec flingué et humide qui a confondu quête romantique et crise de déshydratation…

Malheureusement, dans la pagaille infernale de cette deuxième journée de feria, impossible de lui mettre le grappin dessus : la marée humaine, le vacarme et la cohue bouillaient toutes les pistes. J’ai cru ne jamais la revoir. J’accusais la déception, mais je n’y pouvais rien. À part ressembler à un idiot byronien sous Xanax… Et c’est pas une image. J’aurais dû dégainer ma tracklist de la déprime, lancer du James Blunt, Damien Rice, Keane, Radiohead ou me rouler en boule sur les dalles usées façon origami mélancolique. Niveau sex appeal, j’étais à -12. Au final, j’ai abandonné.

Résigné, mais pas guéri : cette fille est restée gravée dans ma mémoire sous le surnom de l'« Inconnue de la Cité » pendant quasi un an. Jusqu'à Lisbonne, dans la file d'attente du terminal direction Toulouse, quand j'ai lorgné à la loupe mentale par-dessus son épaule pour décoder son identité sur son titre d'embarquement. Mais à Carcassonne, pas même un prénom à coller sur son joli minois. Ou si. Deux. Victoria ou Maéva. Mon cerveau a choisi Victoria. Pas envie de fantasmer sur une nana qui porte presque le même prénom que ma mère… J'avais que ça à grignoter : une forteresse médiévale, un mirage en plein cagnard et une claque. La plus grosse de ma vie.

Il a fallu patienter jusqu'au lendemain soir, quand le bruit des stands s’est éteint et que, calé entre Antoine et quelques amis retrouvés, je laissais enfin tomber l’armure, pour que le sort m’offre un improbable rattrapage, chuté du ciel, avec vingt-quatre heures de retard. Ce genre de seconde suspendue, non préméditée, qu’on absorbe sans oxygène ni pensée.

J’ai d’abord cligné des yeux, incrédule, ma bière en main, figée à mi-hauteur. Et puis j’ai cligné encore. Fatigue, vin, soleil ? Illusion d’optique ? Une hallucination due au manque de sommeil, peut-être ? Mais non. C’était elle. La fille de la veille. La fille que j’avais perdue, confondue dans la foule, déclassée de mes possibles. Là, sur une petite scène improvisée au milieu d'une place bordée de tavernes atypiques et de terrasses animées, sucrée par les conversations et les pintes, sculptée par des regards émerveillés, elle brûlait. Vraiment. Sans métaphore. Enfin, si : on n’était pas à Rouen en 1431, mais elle irradiait comme si ses talons rouge vif foutaient le feu aux pavés…

La réminiscence de cet instant me parcourt l'échine pour venir couvrir mon cerveau d'une orgie de confettis de désir. Je rouvre mes paupières. Aujourd’hui, Victoria est bel et bien dans mes bras. À part si mes méninges me font le coup du rêve éveillé... Je vérifie. Trois fois. Non, elle est bien réelle. Solide. Présente. Vu la détermination avec laquelle je m'accroche à elle, de peur que le destin, aux aguets, s'avise de me l'arracher, bonne chance à celui qui voudrait me décoller !

Mes veines vibrent d'elle, mes mains ont envie de la suspendre au temps. Pourtant, je me limite à l’emmailloter un peu plus, humer son parfum et savourer la paix qu'elle me communique. Mes paumes sur son ventre sentent son souffle se synchroniser au mien, arrêter de brûler tout autour. Là, immobile, alanguie, elle qui tempêtait un torrent d'émotions — merci qui ? Le connard qui se pointe sans invit — devient calme et, moi, j'en suis ivre, fasciné par chaque micro-frémissement d'elle.

Je dépose un baiser dans ses cheveux, puis un autre, plus long, plus tendre et je nous fais osciller, lentement — bien que la techno, avec ses basses brutes et ses montées frénétiques, n’ait rien d’une berceuse. Mais, repliés dans notre capsule de sérénité, bouton mute enfoncé, on se rebranche su cette fréquence qui n'appartient qu'à nous. Le cocon se referme. Je me projette à nouveau.

Comment rendre compte de sa flamboyance ? De la vitalité qui se déversait dans chacun de ses gestes, le vertige qu'elle incarnait, ce contour indomptable qui l'habitait, toute cette lumière incandescente ? Une robe digne d’une diva andalouse. Une silhouette d'enfer. Des tourbillons de froufrous écarlates, tel un incendie apprivoisé. Des bras élevés en incantation. Des poignets liquides. Des mains en corolle. Un voile à franges virevoltant avec une autorité de matador. Elle est majestueuse. Elle est fière. Belle. Puissante. Une flamme au centre d'un brasier. Déjà invincible. Déjà Victoria. Elle danse, seule blonde au milieu d’un cercle de femmes qui claquent des doigts et des pieds. L'énergie circule. Explose. Captive. Ses hanches magiques gravent des constellations dans mon cortex. Ses pas flambent, ensoleillent l'atmosphère d'un feu secret. Chaque pivot offre un spectacle à couper le souffle. En pure Sévillane, m’expliquera-t-elle plus tard, elle enroule dans l'air des sortilèges, dont un, précis, m'a envoûté comme une évidence. Non, vraiment, on m’aurait mis un poing dans le plexus, j’aurais eu la même réaction. Mon palpitant battait hors tempo, sans solfège, en mode tachycardie artistique. Si j’avais eu un métronome, il aurait explosé comme un pop-corn et, si le coup de foudre existe, je peux dire sans conteste que, ce jour-là, jai été foudroyé.

La veille, elle m'avait paru parfaite, pas moins, mais là, pwa ! Elle redéfinissait à elle seule le mot beauté. Une beauté charnelle, qui entre par effraction. Une beauté qui se résigne pas à l’admiration passive, mais qui te défie, t’interroge, t’enlace du regard. Un Eden réincarné qui m'a foutu à terre, soufflé, vidé, électrifié d'une façon jamais ressentie jusqu'alors.

Mais, outre la scénographie excitante à l'échelle galactique, tous les indices avant-coureurs de sa complexité et de sa manière d'être au monde, lisibles par delà le choc des sens, étaient réunis, bien avant que je comprenne à quel point elle allait faire vaciller mon cynisme tout neuf — malheureusement, sur une parenthèse condamnée d'avance et réveiller en moi autre chose que l’envie de survivre. Tenue, port de tête, attitude : chaque détail lançait une offensive aveuglante contre la fadeur du quotidien.

Tenez par exemple : ses boucles dorées, tirées en un chignon strict, maintenues par une rose rouge épinglée sur l’arrière de sa nuque. Une construction capillaire si carrée qu’on aurait juré qu’il fallait un doctorat pour la libérer sans tout casser. Pas juste une coiffure : un manifeste de discipline, un condensé de force comprimé. J’ai pressenti tout de suite ce que ça disait d’elle. Contrôle. Rigueur. Retenue. Et la fleur ? Sa touche provocante, volcanique, féminine. Un poème qui titille tes nerfs et électrise tes fantasmes. Et devinez ? Exactement ce qu'elle est : un orage enfermé dans une cage d'élégance. Du feu sous la glace. Comme moi.

Autre coup de grâce, loin des volants et des couleurs : l'éclat de son expression. De la passion. De l'intensité. De la concentration et soudain, boum ! Son sourire. Pas un gentil rictus timide. Non, non. Un raz-de-marée. Un joyau d’enthousiasme pur. Le genre qu’on rencontre rarement, ou peut-être une seule fois dans une vie.

Et ses yeux… Ses yeux, ardents de détermination, me racontaient une histoire d’amour et de lutte. En un bruissement de paupières, elle exhibait tout un monde. Elle a transformé la séquence en confession. Elle m’a flingué le crâne, rendu vulnérable et, aye, brièvement, profondément, heureux.

La suite ? Bah, la dégringolade. Brutale. Quelques minutes plus tard, alors que je bavais — ou bandais — sur elle comme jamais, quand la musique s’est tarie et les acclamations ont résonné, elle s’est précipitée vers un grand brun, tranquille, en retrait. Tendrement, elle s’est cramponnée à lui, scellant leur complicité d’un baiser assassin. Voilà la photo souvenir qui allait me ronger des mois durant. La plus sublime créature de l’univers dans les bras d’un veinard… ou d’un casse-couille, peu importe. J’ai canardé mentalement ce type, jours après jour, rafales de jalousie en mode sniper affectif. Lui : le boss final de mon désespoir.

J’ai passé ma nuit avec elle. Pas en vrai, hein. Pire : dans mes rêves.

Ambiance Espagne moite, fantasme catégorie western caliente. Je sais pas si c’est le flamenco, la picole ou la rose plantée dans son chignon, mais dans mon cortex, festival rouge et or : terre brûlée, torpeur sensuelle, sable collé à la peau, chemise ouverte à la manière d’un latin lover déshydraté, soleil écrasant pendant qu’elle me domptait à coups de hanches. Elle portait sa robe, évidemment. Pas moyen de l’imaginer nue : mes synapses coinçaient sur ce tissu. Maintenant, ce qu’il y a dessous n’a plus de secret. Mais à l’époque ? Une vraie corrida mentale.

Pourquoi : « pas en vrai » ? Parce que j’ai fait machine arrière. Parce qu’à la seconde où je l’ai vue s’élancer vers Monsieur Profil bas, col mao, pantalon en lin, genre type bien, genre type chiant, j’ai senti la douche froide : maquée. Malgré l’envie, malgré l’état semi-solide de mon cerveau — le QI provisoirement relogé dans mon slibard — j’ai pas tenté. Blocage éthique. J’ai un code moral. Minimaliste, certes, mais non-négociable. Et celui-là, « ne pas draguer une nana manifestement déjà booké, surtout après un roulage de pelle aussi explicite qu’un panneau STOP en néon rouge », est haut placé dans le classement. Donc, j’ai ravalé mes fantasmes, me suis fait un nœud à la libido, et j’ai remercié ma conscience de merde. Un vrai boy-scout sous testostérone qui serre les dents. Applaudissements, s'il vous plaît !

Le lendemain, j’ai mis toute cette histoire sur le compte d’une insolation, de la gnôle et des hormones. J’ai même ricané tout seul dans la douche. Mais sous le sarcasme, j’étais pas dupe. Y avait un truc. Une écharde plantée dans le crâne. Et la migraine sentimentale a débuté.

Oublier ? Possible. Nécessaire. Mais le coup de foudre a ses propres lois. Mon esprit l’a promu en boucle, comme un hit d’été relou et imbuvable, quoique, capiteux. Chaque tentative de clore le chapitre finissait en relance de scène. Elle surgissait partout : pixels, rues, souvenirs olfactifs, cheveux blonds au vent. Mon mirage andalou. Omniprésente. Obsessionnelle. J’étais accro sans avoir goûté. Percuté par l’idée d’elle. J’aurais vendu un organe pour un autre regard. Une parole. Une syllabe. Même une veste, tiens, j’aurais remercié. Mais non, rien. L’univers m’a teasé une merveille pour mieux me laisser en plan. Il m’a montré l’écrin, puis a scellé le couvercle. Connard…

Le passé, vieille cassette rembobinée sans fin, finit par s'effacer tandis que son dos contre ma poitrine me rappelle que le réel peut surprendre. Lentement, je la pivote. Mes mains s’insinuent en éclats de soie vers ses pommettes, sculptant le contour de ce visage que mon cœur a gravé dans ma mémoire à jamais. Ses paupières tombent. Invitation muette. Mes lèvres capturent les siennes avec une délicatesse méditée. C’est comme ça que j’aurais voulu la cueillir ce soir-là, sous les projecteurs d’un monde qui aurait enfin compris. Pas à la va-vite, pas en vol. Un baiser en apesanteur. Sauf que, le moment nous a glissé entre les doigts. Elle n’était pas encore offrande, et moi, je n’avais pas les poches assez vides pour recevoir. Et aujourd’hui ? Pas davantage prêt. Voire même plus conscient du gouffre. Mais je l’embrasse quand même.

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