11.3 * JAMES * PIN SYLVESTRE

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CHAPITRE 11.3

PIN SYLVESTRE

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J.L.C

30.10.22

03 : 30

♪♫ THE LONELIEST — MANESKIN ♪♫

Pareilles à des cendres tièdes, les minutes s’émiettent une à une. L'éclat de ses iris fauves pour unique mesure, le temps sert plus à compter, il défile et je l’ignore avec la ferveur de l’indifférence. Mati passe. Zéro calcul. Victoria neither[1]. Décor désactivé. Il reste qu’elle, moi, un paquet de pulsations par seconde et le brasier en équilibre qu’elle insuffle entre deux pas. Que fait une flamme quand elle rencontre un fagot sec ? Elle l'allume à peine, il se met direct à flamber. Ce soir, je suis bûche et elle tison — non, conifère et elle, jerrican de sans plomb 98. Non, disons, carrément : une réserve forestière méga supra combustible face à une bombasse en talons hauts, clope au bec, juchée sur une citerne de kérosène. Elle m'atomise.

Pourtant, la rencontre feu vs bois, ça me connait. Mon arrière-grand-père a bâti son empire à coups de rondins et de planches. J’ai grandi parmi les nervures, le crissement des scies, les odeurs de sève coupée, les copeaux qui craquent sous les bottes, les échardes traîtresses. On m’a appris à lire l’essence et les cernes d’un tronc, à palper ses nœuds, à deviner son âge au premier coup d'œil, ses failles aussi, mais… à quoi bon tant de science si Victoria me déchiffre comme un contreplaqué bon marché ? Et pas besoin de m'équarrir ou me raboter. Trois caresses, deux œillades : elle sait déjà où je plie ! Ou me fends... Qu'elle ponce, chanfreine, burine au besoin, qu’importe, pourvu que ce soient ses mains qui tiennent les outils.

Le problème avec les grumes ? Même la plus droite finira par charbonner tôt ou tard quelque part. Le feu ne pardonne rien et inévitablement, il sévit. Dans ma famille, il existe une maxime : « Certains arbres couvent de la braise sous l’écorce, dès la racine. Leur destin n’est pas d’édifier, mais de s’embraser ». Aye, right, je viens d’improviser la seconde partie. Anyway, y a toujours une mauvaise graine dans le lot, et la mienne est une pyromane cellulaire en puissance. Jamie, le type qui aime bien montrer de quel bois il se chauffe… met régulièrement le feu à la baraque — à défaut de le foutre au plancher… crache plus d'étincelles qu'un chalumeau mal réglé ou qu'un dragon grippé… Bref, plus doué pour agiter des torches au milieu d’une forêt en pleine canicule que pour poser des fondations solides sous son château de cartes…

Voilà, c’est acté : je suis un putain de pin sylvestre… De toutes les essences, c'est celle qui monte en température le plus facilement et part en fumée dès que la flamme la touche. Légères et vives, ses fibres ont la fragilité des choses promptes à disparaître, idéales pour faire du volume, des palettes, du papier, de l'aggloméré. Ouais, bon, charpente aussi, mais rien qui vise l'éternité. En gros, le couteau suisse des bois à tout faire. Tout le contraire du chêne sessile, chouchou des tonneliers, menuisiers, ébénistes, maniaques du grain et autre accros au rabot. Lui, brave les assauts pour défier les siècles, endure tempête sur tempête. Pour sa noblesse aromatique, on l’enferme dans des chais et on le laisse infuser le temps, lentement, sur des décennies. Pour sa résistance mécanique, il soutient des structures conçues pour survivre aux hommes. Écorces riches en tanins, cendres réputées nourricières, pouvoir calorifique élevé, et question ignition, il flambe avec patience, s’obstine à tenir debout, à mourir à petit feu.

Tout ça pour dire qu’une fois, gosse, un ouvrier malavisé a mal empilé les madriers dans un entrepôt à l’écart, planté en lisière, là où le bois stocké touche encore le bois vivant. Un reste de clope, une gerbe ardente et le barbeuc a démarré. Boom : apocalypse version sciure !

Connor et moi, on était planqués derrière les troncs à jouer aux plus malins — ou plutôt, en pleine partie de cache-cache guerrier, avec nos tomahawks factices et nos hurlements tasmaniens à éventrer la paix des écureuils. On a vu les langues de feu méthodiques, malignes se faufiler entre les grumes, escalader les branches alentour, se propager vers la pinède comme si elles savaient exactement où mieux répandre leur folie. Les arbres se brisaient en soupirs rauques, sifflaient, saignaient, s’offraient sans se défendre, nous encerclaient. Une totale reddition.

J’ai toujours été un satané conifère, impatient de cramer les étapes, d'aller chercher la brûlure avant de mesurer le facteur risque. Connor, lui, portait la solidité du chêne dans les os — enfin, excepté dans le dernier virage. Mais ce jour-là, mon grand frère m'a attrapé par le bras, tiré en arrière, conduit droit vers un talus de terre battue au centre d'une zone bien tassée par les engins et... sauvé. Tandis que mon moi mioche, plus baril de poudre en dinguerie que pompier en herbe, voulait aller étouffer le brasier à mains nues, patauger dans la fumée, tenter un acte grandiose et stupide à la fois. Dans ma tête, une légende. Dans la version non romancée, à deux secondes de terminer en fait divers, avec en chapô : « L'appel de la forêt aura eu raison de l'intrépide cadet Cameron ». À huit ans à peine, j'avais l'instinct de survie d'un papillon ! Convaincu d’être un résineux ignifugé par la seule force de ma testostérone prématurée, j’ai capté une chose : certaines flammes, faut savoir les laisser courir, et d’autres… nécessitent un chêne à proximité. Mon chêne, je l'ai perdu en route. Reste à découvrir si quelqu'un viendra encore étendre son feuillage sur moi ou si j'arriverai à m'ériger en arbre destiné à en abriter d'autres...

Ma vie n’a été qu’une succession d’incendies fugaces. Il a fallu qu’on me replante cent fois en terre déjà. Cela dit, j’ai jamais vraiment pris racine, toujours rejailli en matière hautement combustible. Ce soir, sous les paumes tour à tour joueuses et câlines de Victoria, je me consume et ne résiste pas. Redevenu bois tendre, entre fracture et mélodie, je me donne à cette flamme confuse et anarchique qu’est l’amour, aussi bien capable de ruine comme de renaissance, prêt à me refondre en du neuf. Parce que, cette fois, avec cette fille — mi-noyer aristo, mi-châtaignier providentiel — j’espère repousser en colonne d'écorce blindée, dense et solide. Être chêne. Ne plus tomber à genoux. Ne plus me pourrir les veines. Tenir. Tenir enfin. Pourvu que mon feu intérieur ne morde que ma moelle ligneuse, qu’il ne réduise aucune autre existence en cendres, qu’il l’épargne elle. Pour peu qu’elle sache me sculpter en temple, pas en tombe, me tailler pour m’élever, pas pour m’abattre et qu’elle me transforme pas en souche calcinée, à l’image de ce qu’Amy m’a fait.

— Tout va bien ?

Filée par-dessus son épaule, sa question me cueille. Ses beaux yeux ambrés envoûtent mon attention : je craque illico. Son dos brûle contre mon torse depuis quelques instants. Elle pivote, je la réceptionne dans mes bras, en face à face. Pendant que tout en moi crie « pas vraiment », mon visage s’arme d'un sourire et mes lèvres récitent la carte du charme, histoire de donner le change.

— C’est pas tous les jours qu’on danse avec une tempête, je réponds. J’essaie juste de pas te démolir les orteils.

Ou le cœur. Mais bon, gardons ça pour la fin du bal…

— Arrête… Tu maîtrises parfaitement ton corps, James. Danser, surfer, bais… euh… bri… bricoler et lire et–

— Et on bouge comment, en lisant ? je retoque, lui coupant la parole, faussement sceptique.

Of course I caught it — that word that stumbled[2] ! J’ai grillé l’accident avec une précision de sniper. On sent bien que le subconscient a lâché les rênes.

— Pour… pour… tourner les pages, pardi ! C’est tout un art, tu sais.

Son regard flirte, doux, malicieux. L’alcool brouille toujours ses — nos certitudes.

— Mm, je décroche vite avec les romans à suspense. J’ai du mal à suivre l’intrigue quand l’héroïne m’incendie des yeux.

Elle s’égare dans un rire nébuleux, vrillée par le vert acide de son shot liquoreux.

— Pas obligé de sortir ton arsenal de séducteur, Highlander. Je suis déjà à moitié cuite.

— Seulement à moitié ? T’as de la marge.

Ses doigts me chatouillent la nuque, plus peluches que crochets. Elle rit à nouveau dans mon cou, me frôle du nez, puis de la bouche, joue sans méfiance. Elle voit pas. Ou pas encore. Tant mieux.

Je m’ajuste au scénario du mec cool, inoffensif, impeccable, masqué à en étouffer. Dedans, le feu noircit, me bouffe tout l’oxygène. Pour elle, on fait que danser. C’est beau, léger, insouciant. Elle ignore qu’il y a des nuits où danser se résume pour moi à me cramponner à la gravité pour ne pas m’évaporer, à chercher un peu de chaleur humaine pour ne pas sombrer... Et sa chaleur à elle me plaque au monde comme une ventouse sur du métal brûlant…

Plusieurs morceaux défilent. On les écoute pas, on les absorbe, peau contre peau, souffles emmêlés. Le DJ pourrait balancer du morse à fond les basses, un générique de dessin animé, du reggaeton autotuné, je crois que je m’en ficherais. Même du Taylor Swift passerait crème. La bande-son ? Floue. Vi ? Ultra nette.

La musique s’immisce entre nous, remixe le tempo de nos battements, nous rapproche. Son corps s’exprime en morsures retenues et en modulations pleines de sens, des contretemps qu’elle ne traduit pas, mais que je ressens au creux du ventre. Une main explore, s’agrippe, s’efface. Une cuisse s’intercale, se dérobe, caresse. Quand ses doigts raclent langoureusement l’angle de ma mâchoire, dévalent la pente de ma clavicule avant de s’étendre sur mon torse, je frissonne jusqu’à la moelle. J’ai les nerfs à fleur de peau, et elle joue du Stradivarius dessus.

Ses hanches nous guident, son bassin s’arc-boute, interprète une chorégraphie classée opéra sauvage. Sa silhouette m’effleure, revient, repart, encore et encore jusqu’à ce que je tangue entre soif et abandon. Elle me travaille en profondeur, par vagues lentes et reins mobiles, me façonne du bout de ses ongles. Sculpture en cours. Matériau : chacune de mes putains de cellules.

Lorsque sa langue avoisine mon oreille sans un mot, juste sa chaleur humide, je ravale un râle. Chaque frottement allume une étincelle. Avec ses cils, ses jambes de déesse, la coupole parfaite de ses fesses, elle me parle un langage silencieux, tribal, organique que j’ai envie d’apprendre, très, très vite, façon manuel pédagogique. Elle se lâche, se cambre, m’ensorcelle, m’enseigne la fièvre. Le contact me court-circuite littéralement. À ce rythme-là, mon cœur — et pas que — va imploser.

Mes mains dérapent, balbutient, puis trouvent audacieusement son cul. Un précipice. Un vertige. Un baiser. Mielleux. Féroce. Narquois. Vorace. Les quatre à la fois. En vérité, aucun mot ne mord suffisamment pour le décrire. Mais mon cerveau, liquéfié au bain-marie du désir, n'est plus bon qu'à écumer des voyelles et éructer des soupirs. Merci, Dieu des Décibels, de tapisser les bruits ambiants, sinon, tout le bâtiment entendrait à quel point j’ai envie d’elle jusque dans mes cordes vocales. Envie d'elle... ou juste d'évacuer mes pulsions ? Mind Fuck[3] ! Et… quadruple fuck : une fuite de pression salutaire s'échappe de mes lèvres, un gémissement digne d'un ado qui découvre le sexe pour la première fois… Tragique.

God, si seulement elle pouvait ne plus jamais me lâcher, surtout les jours, les minutes, les secondes comme celle-ci, où je me persuade que partir loin d'elle serait l'unique bonne décision… Non… faut que je me raconte l'autre bobine, celle qui dit que je mérite ce moment, que je peux l’habiter sans m’effondrer. J’aimerais tellement avoir l’étoffe du rôle. Alors, en sale môme affamé, je mords dans la pomme, en profite un max. Faut pas se leurrer, les bonnes manières attendront : je la veux toute à moi. Plus de philosophie entre nous. Que du tacite. Les sourire en biais de ma frangine ? Rien à péter ! Le déhanché de Vi, troublant, aguicheur ? Une plainte sensorielle constante qui monopolise toute mes foutues synapses. Elle ondule pour moi et mes phalanges capturent au passage une mèche blonde, le galbe de son sein, la courbe généreuse de son postérieur. Par inadvertance, goes without sayin'[4]. Le hasard fait souvent bien les choses, hein ? She keeps winding me up, too, so…[5] La pudeur : noyée au fond de son dernier verre — ou du premier… Ne reste plus que la vérité nue. Elle me veut. J’en tremble, j’encaisse. Je tiens bon. J’entre dans son jeu. Elle me domine, je résiste, cède ou défie. Le grand écart émotionnel. Et sous mes doigts, sous mon regard, sous mes lèvres, Victoria devient un territoire — chaud, mouvant, cruel, inévitable. Un lieu perdu que je pille à nouveau. Revenir, oui. Mais à quel prix ?

Sure, nae a peep[6]. On muselle le verbe. On n’en a pas besoin. On se parcourt. On s’apprivoise. Droit dans les yeux. Droit dans le cœur. Et ça cogne en émeute.

J'ai la nuque en feu, les tempes qui tambourinent, la bouche pleine d'un goût métallique comme si je m'étais mordu la langue pour pas tout cafter d'un coup. L’air devient poisseux et saturé. Ça sent le risque, la sueur, le foutu précipice.

Est-ce qu’elle voit ? Est-ce qu’elle soupçonne la coulée noire sous la carapace ? Le vacarme bien planqué sous mes silences cirés ? C’est peuplé là-dedans. Une faune de souvenirs et de spectres. Pas tous recommandables. Certains colocataires doivent virer d’urgence si j’envisage de la garder. Trully. Par contre, y a de quoi flipper. Et me détester. Et fuir surtout.

Est-ce qu'elle traversera mes couches ? Fendra mon tronc pour en extraire le noyau ? Brisera les serrures soudées à force de chutes ? Atteindra la chambre forte, pièce où j’ai si peur de la faire entrer ? Rien qu'à l'imaginer, j'ai la poitrine qui s'écrase, les poumons en cale sèche. Je veux qu’elle ose et je veux qu’elle recule. Si elle descend jusqu’à la cave, celle où moisissent des bouts de moi, si elle gratte la peinture, les postures, les pirouettes verbales et touche le but… Elle en a la force. Mais la volonté ? Qui choisirait une bécane en fin de course au lieu d’un bolide rutilant tel que Mati ? Elle ?

Est-ce qu'elle pourra aimer l’homme en miettes, le fiancé à terre, le jumeau ébréché, le frère enrayé de culpabilité, l'organe déraillé qui n’a jamais retrouvé la bonne fréquence ? Toutes ces batailles perdues… Celles encore en cours. Les capitulations en douce, les ruines, sièges, embuscades. J’en ai toute une géographie. Je passe mon temps à tout enfouir, mais ça déborde à chaque faux-pas. Et mon climat imprévisible, mon alternance d’absences et de violences, de givre et de flammes, elle l'acceptera ? Un jour fané, le lendemain foudroyé. Aride, puis orage. Elle sera là pour qui je suis aujourd'hui sans chercher qui j'ai laissé derrière ? Parce qu’il reviendra pas le James d'avant. Il est mort sur une route, un matin d’hiver. Avec lui.

Est-ce qu'elle tiendra quand la lumière faiblira ? J’ai faibli. Par deux fois déjà, le vide a chanté trop fort à mon oreille. Il m’a presque séduit. Si elle me brise le cœur ou moi le sien, je… je… plongerai.

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