12.2 * VICTORIA * SERVICE DE STREAMING EN ILLIMITÉ
CHAPITRE 12.2
SERVICE DE STREAMING ILLIMITÉ
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V.R.de.SC
30.10.22
03 : 35
♪♫ … — … ♪♫
Un long sifflement, volontairement suggestif, perfore la texture acoustique du moment. Toujours soudée à James, chavirante sous ses lèvres devenues inquisitrices, grisée par le goût de whisky tiède et d’embruns salés qui tapisse encore sa langue, je tressaute à peine, puis papillonne des cils. Sortie de route — enfin, du songe. Son front s’échoue contre le mien, lesté de désir et de vertige. Il ne bouge pas, mais je capte le petit frémissement discret de ses commissures. Un demi-sourire en écho. Lui aussi a entendu. Et la bulle éclate aussitôt.
Un rire-shrapnel fuse dans notre dos, promptement escorté d’une remarque sans filtre.
— Diablos, j’arrive pas à trancher : slow langoureux ou masterclass en œnologie buccale ?
Andrès, voix cabotine, incisive, en mode « coucou, je vois tout ». Qui d’autre ? Est-ce que quelqu'un peut bâillonner ce baryton, siouplaît ?
Piqûre de rappel dans la nuque : on n’est pas tout à fait seuls. Dommage.
— Cuéntanos todo[1], Vicky ! Qu’a-t-il pris au petit-déjeuner ? Ça vit de quoi, un Highlander ? Whisky ? Eau fraîche ? Tù ?
Un souffle amusé effleure mes cheveux. Au moins, mon Scottish man s'affriande de leur tintouin. Mes doigts agrippent distraitement le coton de sa chemise.
— À vue de langue, ça déguste plus que ça ne ne passe à table… glousse Leslie.
Le coup de grâce. Elle a pas osé, si ? Je sens le rouge monter à mes pommettes. Faites que James ne sache pas déchiffrer tout l'argot franchouillard, sinon… la honte ! Il va comprendre que j'ai vendu la mèche sur notre… notre... prolégomènes auprès de mes harpies préférées. Oui, bon, OK, j'ai peut-être partagé quelques détails techniques en haut lieu, mais la discrétion est une notion relative quand on a trois cocktails dans le nez. Bref. Bonjour l'esprit d'équipe et la sororité ! Elle m'énerve. Un peu.
Je me tourne dans leur direction. Le carré VIP a des allures de champ de bataille chic, chaos classe et décadence délétère. Avachi sur le grand sofa telle une diva en fin de soirée, Andrès fait virevolter sa coupe en l’air avec emphase, tandis que sa main lézarde sur la cuisse de Dante, hilare à côté. Une part de moi rêve de catapulter mon talon abandonné dans son French 75, juste pour calmer son zèle de commère. Option B : renverser toute la brochette. Lui, Dante, la flûte. Allez hop, du balai !
Antoine et Isla forment un tas indistinct de membres entremêlés sur la banquette d’en face. Et ça se câline dans le blanc des yeux. Trop mim's. Un peu plus loin, Leslie s’est liquéfiée dans les coussins. Nina squatte l’accoudoir. Ma cousine cancane avec elles comme si personne n’avait branché ma vie amoureuse sur haut-parleur. Camille et Flo, derniers rescapés du dancefloor, ondulent à petit feu sous les halos diffus, à l'instar de James et moi. Le reste de la troupe ? Éteint. Mais leurs langues, elles, carburent en surrégime.
— Lapin, laisse les mamoureux tranquilles et cesse de jouer les chroniqueurs mondains, lance Dante à son copain.
Le comble, c’est qu’il adore cette manie qu’a Andrès de tenir sa rubrique en continu. En même temps, qui d’autre pour assurer la retransmission en direct ?
— Ay, por favor, je fais de l’archivage affectivo, moi ! proteste Andrès. Ce genre de… épopée, faut qu'il soit dans les annales. Je veux pouvoir dire « yo estuve allí »[2] quand ils publieront leur A través de mi ventana francês.
Un chouïa exaspérée, je roule des yeux, mais un sourire me trahit. Des mémoires torrides de James et moi, édition Netflix ? Avec son talent pour faire d'un éternuement un événement historique, Dre serait capable de me pondre une biographie sulfureuse en papier glacé, avec préface dramatique à la clé, photos et marque-page en satin.
— Faudra peut-être ajouter des planches anatomiques, non ? ironise Leslie.
Ma meilleure amie brave une descente pour récupérer son verre, mais son corps, manifestement en désaccord avec la mission, négocie l’angle, hésite, tangue. Son bras décrit un arc trop large, son buste suit avec un temps de retard, et l’ensemble manque de peu de se solder par un plongeon décoratif. Les prunelles pétillent, la trajectoire beaucoup moins.
— Vu l’enchevêtrement de leurs langues, poursuit-elle après avoir arrosé son palais, un schéma technique et des légendes s’imposent. Sinon, même un prof de bio décrocherai.
Leurs mots me parviennent par vagues, déformés par la musique. Je planque mon visage dans la chaleur du torse de James. Sérieux, aurait pas pu être un peu moins grand, celui-ci ? Dix centimètres en moins m’auraient épargné cette gymnastique de contorsionniste pour me lover contre lui sans me déboîter le cou. Cela dit, à défaut d’ergonomie parfaite, cette anatomie de rêve regorge d’arguments très convaincants pour compenser ce détail logistique, si vous voyez ce que je veux dire. Trop haut pour mes cervicales… et admirablement dimensionné là où je me réjouis de l’excédent.
— Je propose qu’on imprime la scène et qu’on la glisse dans l’album des futurs marmots, nous souffle Camille en passant près de nous.
Notre progéniture à venir, qu’il a dit ? Genre moi et James ? Oh non ! Non, non, non. Trop loin. Trop net. Calmons-nous, je viens à peine de terminer les formalités de la session « retrouvailles imprévues ».
Mon meilleur ami d'enfance déclame sa boutade avec une solennité de faux parrain avant de rejoindre le second canapé, enseveli sous un fatras d’emballages et de cadeaux délaissés, sa moitié dans son sillage.
— Merci bien, Monsieur Combes pour cette énième couche de chambrage ! décochè-je-je, en m'approchant de la table basse pour saisir mon eau. Ne crois pas que je sois à court de matériel pour ta diapo de mariage...
— J'suis pas en reste niveau dossiers, Vicky...
— Parfait, on va pouvoir comparer nos archives secrètes, commentè-je en coin, avant de siroter une gorgée.
— Attention Combes, toute capture innapropriée ou cadrage abusif sera converti en projectiles pâtissiers, riposte Lauriane.
Ah ! Le protocole « Cousine à la rescousse » est enclenché !
D'un signe, je largue une sonde exploratoire vers James : peut-être a-t-il soif ? Un hochement de tête laconique fait office de confirmation. Son récipient attitré identifié, je le remplis soigneusement, puis le lui apporte, profitant au passage de l'escarmouche rhétorique animée qui s’est engagée entre Lauri et Camille. Deux taquineries et éclats de rire plus tard, je regagne mon périmètre de sécurité contre le flanc de l'Écossais et renoue le fil invisible qui nous relie, laissant l’agitation stérile du groupe devenir un simple bruit de fond lointain.
Peine perdue. J’ai lourdement sous-estimé la capacité de nuisance de mon entourage : mon armistice privé n'était qu'une trêve de quelques secondes avant le coup de crocs suivant. Apparemment mon intimité se visionne comme un service de streaming gratuit et illimité.
— Si tu t'enfiles deux mojitos de plus, tu nous rejoues le porté de Dirty Dancing ? raille Leslie par-dessus sa bière. Je gage que ton Atlas des Highlands est mieux équipé pour l'aviation et aura plus de répondant sous la ceinture que le pauvre Théo. Tu veux voir ça, James, le télescopage orbital d'anthologie qui a valu une commotion cérébrale à son partenaire la semaine dernière ?
Je retiens une grimace.
— Elle romance les faits : il a juste une petite bosse, avertis-je James discrètement.
— .... jamais tu lui casses les burnes un jour, prends garde à ses rotules en acier : elle a un besoin de contrôle tellement déviant que si tu la lâches pendant un levé de jambe, elle préfèrera te refaire la cloison nasale plutôt que de rater son atterrissage.
— N'importe qu–
— Théo est encore sous assistance respiratoire, je te signale...
Ben voyons !
— ... la moitié de ses ex aussi. Un conseil, l'Écossais : porte un casque ou reste au sol, c’est plus safe pour tes testi... ton prestige. Avec Vivi, on ne sait jamais si on va finir au septième ciel ou aux urgences génitales.
Qu'est-ce que j’aimerais la plonger dans un bain de camomille et de mutisme sépulcral, celle-ci !
— Leslie, on en a déjà parlé : ton code de déontologie t’interdit formellement de poser des diagnostics de comptoir sur tes amis après 2 heures du mat.
— Mais c'est gratuiiiit, Vic ! Considère ça comme une séance de groupe en milieu hostile. Je t'aide à verbaliser ton envie utérine de lui briser les côtes par amour, c'est thérapeutique.
Par amour !? Je déglutis. La traîtresse ose utiliser le « A-word » ! Zieutage furtif vers mon vis-à-vis pour évaluer les dégâts : le colosse reste de marbre. Seule une lueur d'amusement barbare fait briller ses pupilles — ou alors, merci les spots — comme s'il savourait d'avance l'idée de dompter ma fameuse « envie utérine ». Mer-credi ! Son intérêt croissant pour ce chassé-croisé parait bien trop enthousiaste pour mon intégrité mentale... Désamorçage requis illico !
— C’est tout de même fascinant : toutes ces années de médecine pour finir par comparer mes relations à une chronique de traumatologie sexuelle... Quel gâchis de subventions publiques !
— Détrompe-toi, ma chérie : le contribuable serait ravi de savoir que ses impôts servent à décrypter ton système de défense antiaérien. On œuvre pour le bien commun, là ! Par contre, ton refoulement est tellement massif qu'on a dû privatiser un carré VIP pour lui offrir un périmètre décent.
On ne se refait pas. Elle analyse, je contrôle, et au milieu, on s'adore. James va croire que je suis un cas d'étude à la longue. Remarque, c'est mieux que de passer pour une plante verte.
— Écoute, l'experte, puisque je suis siiii « déviante », tu devrais réaliser que provoquer le sujet durant sa prise d'élan comporte des risques : mon super réflexe de survie pourrait très bien s’activer sur ta bière.
— Eh oh, zen, Vicquette ! Respire par le ventre. C’est ton Surmoi qui parle, là. En plus, t'as oublié l'article 1 ou quoi ? On touche pas au grisbi, et on touche pas à ma mousse ! On a signé un protocole de Genève sur les boissons fermentées. Si tu attentes à ma pinte = violation directe de notre amitié. Ce nectar houblonné, c’est le seul truc stable dans ma vie d'adulte : brise pas mon fragile écosystème.
Elle est irrécupérable.
— Entre tes patients névrosés et ton culte de la brasserie, je me demande comment tu tiens debout. Ton taux d'absurdité crève le plafond, ce soir.
— Quoi, mon taux d'absurdité ? Entre ton besoin de dominer la piste et tes yeux qui disent « James, saute-moi », je me demande comment ton petit moteur de Porsche compte remorquer un paquebot pareil sans caler au premier virage. C'est audacieux techniquement, mais psychologiquement, on est sur une tentative de suicide assisté.
« Saute-moi » ? Elle a ZÉ-RO filtre, vraiment ! Je vais l'euthanasier. Je vais attendre qu'elle s'endorme et lui raserai un sourcil. L'alcool rend Leslie soit géniale, soit insupportable. Ce soir, elle a décidé d'être les deux.

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