12.3 * VICTORIA * BACHATA
CHAPITRE 12.3
BACHATA
* *
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V.R.de.SC
30.10.22
03 : 40
♪♫ LA FAMA — ROSALÍA & THE WEEKND ♪♫
— Oh fait, James, t’as un frère ?
— Range ta curiosité au vestiaire, Leslie.
— Ma libido sciendi se porte à merveille, merci. Vous seriez pas des triplés par hasard ? Parce que : je postule ! Je m'expatrie si besoin ! Y a des Alpes en Écosse ? Parce que je suis très montagne, moi : ski, escalade de pectoraux, planté de bâton, avalanches....
Tssss, n'importe quoi. Bizarrement, Isla devance James dans sa réponse avec la célérité d'un minet dans une baignoire. Enfin, ce n'est pas tant l'intervention de la sœur que le mutisme de son jumeau qui me surprend. La tirade de Leslie aurait dû lui arracher un rire, ou au moins un haussement de sourcil amusé. Au lieu de ça : la ligne de sa mâchoire s'est indurée. Le paquebot vient de repérer un iceberg.
— Deux comme lui ? Notre mère aurait fui au large sans se retourner. Tu crois que je me suis installée en France pour quelle raison ?
Un « moi » paresseux et ronchon s’élève du canapé.
— Oui d’accord, je suis restée dans le pays du camembert et des baguettes pour tes beaux yeux, Antoine, ton éloquence légendaire et tes ronflements de yéti. Oh et aussi pour gérer tes fringales à 3 h du mat.
— Chut bébé, s’exclame Antoine en la happant contre lui. Pas la peine de divulgâcher que j’aime te tirer du sommeil pour combler mes… faims les moins alimentaires.
Je lâche un rire léger. Secouée d’un frisson réflexe, je me recoquille contre James. Ses mains me tiennent sans me clore. Sa respiration me borde mieux qu’un plaid et l’ivresse de notre baiser plane encore entre nous. Dans un mouvement d'une douceur dévastatrice, il vient nicher son nez contre ma tempe. J'en frémis. Il ne l'a certainement pas fait à dessein, mais son souffle chaud me sublime et ce contact minimal est vécu par mon sang-froid comme une déclaration de guerre. Mobilisation générale décrétée. Contre-offensive de câlins hautement stratégique, annexion de sa nuque, colonisation de chaque centimètre de son torse jusqu'à sa bouche avec une détermination qui frise l'abus de pouvoir. Une sangsue de luxe, littéralement. Fallait pas me chercher ou plutôt... fallait pas occulter le fait que nous sommes en prime time et présumer que mon auditoire de voyeurs patentés allait nous accorder une quelconque immunité diplomatique. À en juger par le sourire carnassier d'Andrès, le spectacle a déjà trop duré.
— Ay de nosotros, Vicky Barcelona, qué brío[1] ! La prochaine fois que tu veux tester un malta[2], évite de le faire en siphonnant la glotte de un paio[3]. Pense à un verre, cariño. La salive d'un Highlander, ce n'est pas ce que j'appelle un acompañamiento neutre.
L'audimat exulte. Malgré moi, je m'esclaffe aussi. Difficile de contester l’expertise d’Andrès en matière de pelotazos, même quand il l'utilise pour piétiner ma dignité.
Sous le coup du rire, ma tête vient s'échouer contre le relief de son épaule. Je n'ai plus aucune tenue, et c'est délicieux. James ne bronche pas sous les piques, mais je sens ses muscles tressaillir sous mon front. En réponse à mon hilarité, il fait glisser sa main de ma taille à ma nuque, ses phalanges s'immisçant avec une inéluctance sereine sous la masse de mes cheveux. Il y exerce une pression longue, une invite silencieuse à m'écraser davantage contre lui. Sa stature devient mon unique horizon, un mur de chair dressé contre le vacarme des autres. Doigts écartés sur le tissu tiédi, mes paumes entament une descente lente sur son buste. Lorsque je lève les yeux, les siens m’attendent déjà, tendres, moqueurs, irrésistiblement attentifs.
— Tu as vu ça : on s’embrasse une fois et c’est la panique à bord.
— Une fois ? sussurre-t-il. T’étais à deux doigts d’avaler mon âme.
Je lui assène une petite tape sur le torse.
— Tu n'as qu’à pas avoir une saveur de « reviens-y » ! Et tu n’as pas l’air traumatisé non plus.
Il esquisse un rictus, mais son regard se charge d'une promesse d'orage.
— Aye… faut croire que je suis un piège à récidive.
Je hausse un sourcil et ma morgue se fissure. Nulle parade ou pirouette séductrice. Pourquoi tant de sérieux soudainement ?
Puisqu’il déserte le terrain du jeu pour celui de la vérité nue, soit. S’il décide de jouer franc-jeu, je relève le défi : quitte à être à découvert, autant l’être ensemble.
— Dans ce cas, je suis une amatrice de complications.
Il ne répond pas tout de suite.
— T’as pas idée.
Je frôle sa clavicule, mais il intercepte ma dérive à mi-parcours, serre mes doigts doucement, comme si ma peau était son point d'amarrage.
Un remix de La Fama éclate. Les basses sensuelles inondent le salon VIP, ruissellent façon orgasme acoustique. Hiiii, j'adore Rosalía ! Mon bassin, guidé par le rythme chaloupé auquel je ne résiste pas, succombe à l'appel, quand une silhouette familière pop-up à notre droite.
— Hostia, sacrilège ! Désolé, guapo, mais ça, c’est pour moi.
Sans attendre, Dre me tracte, m’exfiltre des bras de James en y mettant toute la théâtralité d'un kidnapping d'État.
— Venga, vibora, vamos a enseñarles a estos pringaos cómo se revienta una pista[4].
Il m’entraîne, impérieux, vers l’espace dégagé devant la rambarde. Un coup d’œil par-dessus l’épaule : James. Feu stationnaire dans les yeux. Bras détendus, main dans la poche. Ouf. Il m’accorde sa confiance — ou alors il cache sa jalousie avec une maestria olympique. Ciel, même son calme me donne chaud ! Vale. À moi de planter le décor. Il doit savoir que chacun de mes pas le vise en plein cœur. Qu’il le veuille ou non, je vais semer des éclats de désir comme des pétales, sous ses paupières, lui seul en connaîtra la source.
Je repousse doucement mon cavalier, recule d’une foulée. Mes coudes s’élèvent dans un mouvement fluide, paumes vers l’extérieur, poignets souples. Un pivot maitrisé, une cambrure franche, un claquement de talon péremptoire en guise d’annonce, et le menton haut.
— Rappelle-toi avec qui tu danses, chulo !
— Oh, mamacita, quieres guerra ? Pues guerra vas a tener [5] !
— Faut bien que quelqu’un t’intimide un peu.
Eh oui, je viens surtout de lui voler la vedette ! Andrès rit, avant de recouvrer sa concentration, l’œil vif et guerrier. Le gant est jeté.
Nos corps s’articulent aussitôt. Sous son élan, j'amorce une rotation, nos mains se croisent au-dessus de nos pensées. Un frôlement, une caresse, puis je me déplie à nouveau dans son axe. Ses doigts ne s'absentent que pour mieux revenir, effleurer, guider, relancer et la cadence s’installe, implacable. La bachata nous vampirise. Je sais parfaitement comment agir. Quatre impulsions latérales. Hanches qui marquent chaque battement à rebours. Une boucle dans ses bras. Rétractation. Déploiement. Nos bassins épousent le tempo syncopé. Sa prise trouve le creux de mes reins, son genou se faufile entre mes jambes, une intrusion millimétrée qui bouscule mon centre de gravité. Mes appuis se moulent sur les siens, en miroir, au gré des pulsations qui bataillent sous nos côtes.
Mains gauches hissées, Andrès initie un giro lent que je conclue par un cambrée, ma colonne dessinant une courbe insolente, suspendue à son coude, sous le regard scrutateur de James. Car toujours, mes mouvements n'ont qu'un seul destinataire et mon corps ne dérive que pour mieux percuter son horizon. Les gestes de Dre me calligraphient, un mot à la fois. Je tournoie sur la plante du pied, me décale sur la droite. Il me recueille, puis reloge sa paume sur mon omoplate et m'agrafe à sa poitrine. Nos bras s'élèvent, il m'abandonne au vide avant de laisser ses doigts dévaler mes flancs, redéfinissant ma silhouette jusqu'à l'isthme de ma taille.
Au vol, mes prunelles harponnent celles de James. Une esquisse triomphante vient ourler mes lèvres. Il ne se contente pas d'observer : il prend part à une véritable ingestion visuelle.
Sans interrompre le tempo, Andrès glisse à mon oreille :
— Si je facturais les danses utilisées à des fins de séduction détournée, tu serais bancarrota, guapa.
— Pas toi, peut-être ?
Je nous fais serpenter, dictant une trajectoire sinueuse à notre duo. Mon poignet s'étire pour ébaucher une flexion lymphatique autour de son cou.
— Dante finira sa nuit dans mon lit, peu importent los azares du scénario, belleza, argumente-t-il en calant sa foulée sur la mienne.
— Et tu doutes que James n’aura pas envie de visiter le mien, peut-être ?
Andrès pouffe.
— T’as raison. Il est déjà dedans. Tu veux que je me pousse pour qu’il vienne te croquer direct ?
Naaaan. Laissons mon lion sans griffes macérer encore un peu. Chaque rotation supplémentaire est une seconde de sommeil qu'il perdra ce soir. Je lui construis une insomnie sur mesure.
Une cassure rythmique. Mes membres se catapultent vers le plafond, mes jointures se fléchissent en arc de cercle. Mes phalanges écrivent des révolutions souveraines et ma voûte plantaire percute le sol. Je fige l'instant d’un braceo flamboyant. Et toc !
— Por Dios ! Tu veux m'achever avec ce combo fatal, o qué ? T’as pas honte ?
— Je t’avais annoncé la tempête. Fallait t’abriter.
Voilà, la muleta a rempli son office. Piqué, Dre sort l’artillerie salsa. Il flambe en une exhibition de haute lignée. Du grand spectacle. Des applaudissements retentissent. D'un coup d'œil, je capte l'auteur : Dante est aux anges.
Mon cavalier me récupère sans délai. Le jeu de jambes s’accélère, précis, décomposé. Nos sourires s’accrochent à chaque pas. Et je ris, exaltée. Mon sang pulse contre mes tempes. Je ne résiste plus, je ne doute plus : je suis la partition.
Et derrière moi, en périphérie, James demeure une sentinelle immobile. Il me dévore. J’ai tout gagné.
La musique expire une ultime vibration. Tout s’arrête sauf les cœurs affranchis. Mon ami me broie dans une accolade éclatante, l’euphorie de l’effort partagé brillant dans ses yeux.
— Eso sí que es ! Voilà ce que j’appelle una faena de alto nivel[6], lance-t-il en se déliant. Eres una diosa, tía[7] ! Toujours aussi brutal quand tu danses. Aunque vayas un poco piripi esta noche[8] ! Te quiero un montón[9] ! Mais, ten cuidado[10] avec ton macho man super sexy, vale ? Te cubro les espaldas si me necesitas[11], n'oublie pas.
Ce type est un cadeau !
— Merci Dré, soufflè-je la gorge serrée. Je… promis, je fais attention.
Je reprends une inspiration, chasse le trop-plein d'un battement de cils :
— Oh fait, je t’accorde un 7. Peut-être un 8.
Son rire explose, il m’enveloppe une dernière fois contre lui, me libère d'un clin d'œil complice, puis, sans tarder, s’évade vers le canapé avec la nonchalance exagérée d’un roi épuisé, et s’effondre près de son amoureux. Je les observe, attendrie, puis pivote vers mon aimant.
Rien n’a changé : il m’attend, debout, le regard saturé d’un silence qui me cible toute entière. Attirée, j’amorce mon approche, un sourire esquissé, la fièvre de la bachata encore sur mes joues. Ma fréquence cardiaque s’aligne. James m’incarcère déjà des yeux, puis de ses bras, dès que j’entre dans son périmètre. Sur la pointe de mes pieds endoloris mais conquis, j'imprime une pression espiègle contre sa bouche.
— Je peux survivre à beaucoup d’épreuves, lass. Mais à toi qui danses comme ça ? Pas sûr.
Avertissement ? Non, invitation.
Son étreinte m’amalgame à sa carrure. Je savoure cette éclipse totale de l'interstice qui nous séparait.
— Tu devrais devenir mon partenaire officiel, l'invitè-je, menton relevé. Ça ne me déplairait aucunement.
Leslie pourrait enfin me lâcher la grappe et me piquer Andrès.
— Pour remplacer le fameux Théo, c'est ça ?
Je grimaçouille.
— Mouis, disons qu'avec lui, j'ai plutôt l'impression de signer pour un avenir dans la litte gréco-romaine.
Ses iris cobalt s'illuminent d'une lueur d'entente.
— J’ai peur de ne rien retenir si c’est toi qui m'accompagne.
Ah bon ?
— Tu insinues que je ferais une piètre cavalière ? m'étonnè-je, le sourcil circonspect.
— Non. Simplement que je manquerais sérieusement de patience et de discipline à ton contact.
Ah, euh… Il avoue sa faiblesse en beauté. Pour toute réponse, je laisse mes ongles harceler la peau de ses avant-bras : il tressaille. En retour, mon beau flatteur loge le creux de sa main derrière mon oreille, son pouce perdu sur mon menton, m'obligeant à soutenir la dévotion qui brûle dans ses prunelles.
Au même instant — lois des séries oblige, jamais deux sabordages sans trois, parce que l'intimité est un concept étranger à ma bande — Andrés s’écrie :
— Oye, nano, en piste. Notre Vic est mucho mucho caliente, elle va te cramer les doigts si tu la fais pas transpirer, tu saisis ?
Mais zut à la fin ! Impossible qu’il se taise plus de trois secondes !
En miroir, nos têtes se tournent vers lui.
Il brandit son verre.
— Bienvenue dans l’œil du cyclone Victoria, mon pote. Catégorie 9 sur l'échelle de la morsure de soie !
— Trop tard pour faire demi-tour, enchérit Lauriane, étincelante de malice.
Les filles se fendent la poire. Mes vauriens au grand cœur ne perdent jamais une occasion de me désarçonner.
Le petit pic de tension ? Évaporé. Mon souffle retrouve une amplitude paisible, le bourdonnement dans ma tête reflue. Mes jambes, en revanche ? En pleine mutinerie molle. La griserie se dissout dans une torpeur cotonneuse. Je grimace, agacée par la démission de mes muscles.
— Dis, ça te dérange si on s’assoit un peu ? Mes orteils s'apprêtent à voter une motion de défiance.
James pouffe, évidemment, d’un rire tendre, puis acquise sans mot. Je nous tire vers un coin de banquette libre, juste à côté de Cam et Flora. Il prend place et je me love contre lui, genoux repliées, joue posée sur son épaule. Son bras me ceinture. Et le monde devient flou, tranquille. Cocon instantané.
[1] quelle fougue !
[2] un single malt
[3] un type
[4] Viens, vile traitresse, allons montrer à ces amateurs comment on fait fondre un parquet !
[5] tu veux la guerre, alors guerre tu auras !
[6] une collaboration de haut vol
[7] T'es une déesse, meuf !
[8] Même si tu es un peu pompette, ce soir !
[9] Je t'adore !
[10] fait attention
[11] je couvre tes arrières si tu as besoin de moi

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