12.6 * VICTORIA * TONNERRE DE ZEUS
CHAPITRE 12.6
TONNERRE DE ZEUS
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V.R.de.SC
30.10.22
04 : 00
♪♫ — ♪♫
Je prends l’initiative de me lever, noble dessein : me verser un verre. Échec cuisant. Mon squelette, dans un élan de mutinerie, me lâche à mi-hauteur. Rohh, suis-je claquée à ce point ? Je vacille et m’affale contre le dossier, ridiculement molle. On m’annonce finaliste du concours Miss Flan 2022.
James pivote légèrement, sourcils en accent circonflexe. Il me jauge, entre doute et sollicitude, mi-urgentiste au bord du massage cardiaque, mi-tentateur en chemise blanche. Haaannn, dommage, j’ai pas mon carnet de santé sur moi. Parce qu'à le voir s'approcher avec cet air-là, je lui confierais bien le soin d’évaluer mes paramètres vitaux On parie que mon pouls s'affole dès qu'il pose deux doigts sur mon poignet ? Allez Jem, viens palper mes constantes...
— Tout va bien ? qu’il demande doucement, penché vers le bout de mon nez.
Son haleine chatouille mes narines. Je fais un petit signe affirmatif, très convaincant — dans ma tête. Je pense qu’on aurait dit un phoque qui dresse une nageoire. Tout baigne. Hydratation optimale. Clarté mentale absolue. Enfin… je crois. En attendant, je prends une goulée d’oxygène. Ce qui sort :
— Tu préfères Salamèche ou Carapuce ?
Choux blanc. Il me fixe avec des mirettes rondes, l'ai totalement perdu.
— Quoi ? J'ai parlé chinois ?
Il secoue sa cafetière, lèvres pincées.
Ma langue claque, faussement outrée.
— Allô, James ! Tu vas pas me dire que tu ne connais pas les Pokémons ?!
— Les… Pokémons ? Si si, Pikachu… Charmander… Squirtle… Bulbasaur…
Oh la vache ! Qu’est-ce qu’il baragouine ? Bulb… Misère, la barrière de la langue, même chez Nintendo !
— Ohhhh, c’est trop choupi ! T’as prononcé leurs noms en anglais ? Tcharrr-mendeur. Oh, jeu de mot avec « charme », c'est ça ?
— Well, no… Sorry love… To char means… huh… brûler. And a salamander, it's a–
— Une salamandre ?
— Aye. Precisely.
Je grimace, mes épaules retombent. Me plaît moyen cette rigueur étymologique.
— Nul. Ma théorie était bien plus élégante. Tant pis pour la poésie alors, vive la viande grillée. Je parie que c’est lui ton favori. Forcément, un mec qui brûle tout sur son passage.
Plissement des globes oculaires. Rictus en coin. Regard suspicieux. Très suspicieux.
— Pikachu.
— Ah.
Bingo, j’ai raté. Le gars qui ne veut pas s’engager émotionnellement, même dans un starter. Je fronce le nez, puis réitère ma tentative de décollage du canapé. Mes guibolles n’ont toujours pas reçu l’info.
— Okkkk, murmuré-je. Mon corps m’a ghosté.
James étouffe un rire. Je détourne la tête vers sa poitrine pour cacher le rouge sur mes joues, et marmonne :
— Même Magicarpe a plus d’agilité que moi, c’est grave.
— Magikarrrrp ? roule-t-il avec son accent.
Au secours. Ces « R » qui claquent contre son palais, c’est une agression sensorielle pure et simple. Note pour plus tard : interdire à cet homme de prononcer la moindre syllabe à moins de dix centimètres de mon visage. Ce gravier de gorge me fait l'effet d'une décharge électrique qui descendrait tout droit dans mon bassin. La louve en moi hurle.
— Dinnae fash, he evolves into Gyarrrrados. Frrrom a wee loserrrr to a beast of powerrr…[1] commente-t-il.
— Léviathor, tu veux dire ?
— Lév-ia-thor, articule-t-il. Hum, intriguing. Like the Léviathan, aye ?
— Absolument.
Est-ce que je viens d’imiter un poisson avec ma bouche, pop sonore à l’appui, comme l’Âne dans Shrek ?
James me sourit tendrement.
Victoria ! Tu sérieusement es en train de déblatérer sur des bestioles imaginaires sorties du folklore digital des années 2000 avec ton crush, à 4h du mat dans une boîte de nuit ? Ton discernement a sombré. Et vu ta dégaine, tu dois, de surcroît, avoir la physionomie d’un Grotadmorv. Une vraie Pokémon type Défaite. Quel naufrage social…
— En fait, je meurs de soif. Si je n'ai pas un apport en fluide dans les trente secondes, je vais finir par régresser au stade d'algue séchée… J’ai besoin d’un miracle liquide, Jem !
James exhibe son artillerie « fossette magico-érotique ». Attaque express. Ma banquise a fondu. Surcharge thermique en zone pelvienne. Mais... j'ai toujours soif. Pas forcément d’eau, cela dit. Ma bouche est un désert, certes, mais mes lèvres, elles, réclament une tout autre forme d'irrigation. Une pression, un souffle, un échantillon de ce goût d'Écosse. Quel voltage dégage sa langue quand elle cesse de prononcer des noms de Pokémons pour se poser sur une carotide ? Je ne veux plus boire, je veux le boire, lui.
— Bouge pas, je vais te chercher un truc.
Hop. Debout. Lui. Pas moi. Quoi ? Nonnn !
Mon corps, pourtant en grève quelques secondes plus tôt, est soudainement traversé par une poussée d’adrénaline pure. Je n'ai pas besoin d'une Cristaline, j'ai besoin de lui. D'une collision, frontale, humide et totalement déraisonnable.
Dans un réflexe de survie qui n'a plus rien de rationnel, mes mains se projettent en avant. Je harponne son avant-bras, ramène tout à moi. Rapatriement de force !
James, surpris en plein transfert de masse, perd l'équilibre, parvient à écraser ses paumes sur le dossier du canapé, de part et d’autre de ma tête, pour éviter de m'écrabouiller.
— Woah ! That's quite the grip ye have there, lass. Tryin' to keep me captive ?[2]
Il est là, en surplomb, toute sa carrure pesant sur mes derniers retranchements. Je ne le lâche pas. Au contraire, je le sangle un peu plus contre moi, le maintenant prisonnier de mon champ de vision.
— Attends… murmuré-je à bout de souffle.
Le mot reste suspendu entre nous, chargé d'une électricité statique à faire griller tous les disjoncteurs du club. Mes lèvres sont à une fraction de seconde des siennes. Ce « attends » n'est pas une demande de délai : c'est un ultimatum.
Bien qu'il ne dise rien, il obtempère. Sa main quitte le dossier, vient s'ancrer derrière ma nuque. Ses doigts s'emmêlent dans ma tignasse et puis : l'hécatombe. Il me happe avec une sorte de faim rauque, sa langue me coupe le sifflet. C'est brutal, chaud, exigeant. Je suis submergée par son odeur, par l'invasion de sa bouche, par ses cheveux de feu qui me frôlent le visage. Je griffe ses épaules, agrippée à lui façon bouée, avant de me laisser retomber en arrière comme un poids mort, l'échine fondue par la déflagration.
— Ye're a stoater, lass ! lâche-t-il d'une voix qui semble sortir des entrailles de la terre.
Un... quoi ?
Ma base de données linguistique est aux abonnés absents. Dans mon dictionnaire personnel, ça sonne comme un mélange entre un moteur de hors-bord et une insulte gaélique.
— Un... un stoater ? répétè-je, le timbre complètement éraillé, les lèvres encore vibrantes de son assaut. C'est... ?
James glisse sa main sur ma cuisse, d'un pression ferme me cloue au canapé.
— A stoater, réitère-t-il, savourant mon air hagard, ça signifie que t'es une tuerie, lass. Une beauté qui cogne aussi fort qu'un direct du gauche.
Ses doigts se crispent légèrement sur mes genoux, il penche la tête, ses cheveux captant les éclats de néons pourpres de la boîte. Puis, il se redresse, contact tactile rompu, mais pas visuel. Oh, non. Ses yeux de feu me flambent. Mon cœur joue la chamade dans mes oreilles. J'ai deux options : soit je me transforme en héroïne de roman à l'eau de rose et je soupire en fixant les cieux, soit je lui rappelle que ce n'est pas parce qu'il sait embrasser comme un dieu qu'il est dispensé de galanterie.
Je rejette mes boucles en arrière d’un geste vif, une étincelle de malice venant détrôner mon air énamouré :
— Eh, Monsieur Cameron ! Tu fuis tes responsabilités ? Mon diagnostic de déshydratation est toujours critique. Soit tu me réanimes immédiatement par un nouveau transfert de salive, soit tu te bouges pour me ramener un truc avec des glaçons. Merci.
Chose promise, chose due : il opère un demi-tour après m'avoir lancé un clin d'œil.
— Attends !
Il stoppe, repivote vers moi.
— Tu ne me demandes même ce que je veux ? Le romantisme, on ne vous apprend pas ça dans vos Highlands ?
— De l’eau.
Je ricane.
— Que tu crois ! Une piña colada, pardi !
— No' a chance, babe[3].
Bah teh ! Pour qui se prend-il celui-ci ?
— James !
Oups, j’ai dû monter un ton trop haut, là…
Il se re-retourne, très, très lentement. Mes battements de cœur freinent d'un cran : il a pas l’air fâché. Il n'avait pas intérêt.
En deux secondes, son visage atterrit devant le mien. Ce qu'il me dit est vilain. Très vilain. Et tout mon corps applaudit.
— Vi. Si tu t'étais pas enfilé les deux shots de tequila en sortant des toilettes avec tes copines, à l’heure qu’il est, je serais probablement en train de te prendre contre un mur quelque part… ou d’utiliser ma bouche pour autre chose que bavarder avec tes potes. Même si, je l'admets, Camille est cool. M’enfin, une discussion avec lui, ça vaut pas un cunni avec toi.
Mes yeux se plissent, se plissent, se ferment presque. Ma manière à moi de montrer à quel point je boude à moitié, mais ô combien je boude quand même.
— De toute façon, je suis pas fan des carottes, déclarè-je. Mais toi, l'es-tu ?
— De quoi tu parles ?
— Tiens, prend donc cette carotte offerte avec tendresse, Jamie.
Je marque une pause. Pour réfléchir. Pour me souvenir d’où me vient cette obsession soudaine pour les légumes racines. … Ah ! Oui, je sais : la carotte au bout du bâton !
Après une goulée d'air piquant, je m'efforce de stabiliser l'horizon qui a soudain décidé de tanguer. Calée sur mon séant, jambes croisées, poitrine en avant, je lisse ma robe comme si je m'apprêtais à présenter un budget prévisionnel à une assemblée d'actionnaires et ajuste ma posture. Digne et droite. Un petit raclement de gorge plus tard — son sec, presque administratif — je pointe un index autoritaire dans sa direction pour exiger son attention totale.
— Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, et, quoi que tu tentes, ta nuit se termine chez moi, Jem. Dans mon lit. À condition — j'insiste sur les clauses suspensives — à condition que tu m’apportes un bouquet de fleurs et des croissants au petit-déjeuner. Et..., j’ai pas fini ! Tu devras également me faire l'amour au réveil. Non négociable. Pas question de lambiner. Je veux de l'énergie, du cardio, du respect. Tu iras courir lundi. Demain, ton sport, c'est moi. En échange, je m'engage solennellement à te tailler une–
Hé ! Pas le temps de conclure. Sa bouche s'abat dramatiquement sur la mienne, intense et féroce. Mais quel malpoli, ce mec ! Personne. Personne me m'embrasse pour me faire taire ! Moi, me faire taire ? J’espère qu’il a une assurance vie.
Dès qu'il s'écarte, je clame :
— La pipe du siècle ! Un chef-d'œuvre d'anthologie ! Avec des effets pyrotechniques, James ! Du feu de Dieu ! Du tonnerre de Zeus, même !
— Okay, aye, j'ai saisi le message, glapit-il en jetant des regards circulaires. Tu peux parler moins fort.
Trop tard. La musique a eu la mauvaise idée de marquer un temps morts pile au moment de ma tirade sur… l'Olympe. Ma voix a résonné dans le carré VIP comme une annonce de gare. Je crois que Lauriane vient quasi de s'étouffer avec sa boisson. James, lui, affiche un mélange de fierté mal placé et de choc thermique. Oui, non, je crois plutôt que la fascination a pris le dessus : son sourire carnassier trahit son envie de m'embarquer sur-le-champ.
— Oui. Bien. Tant mieux, si tu es d'accord, Highlander. J'ai bossé dur sur le sujet. Je me suis en-traî-née.
— Gok sake… baragouine-t-il dans sa barbe en lissant le stress de sa nuque. Pardon, what ?
— Je te montrerai.
Ah. À en juger par le mouvement saccadé de sa pomme d'Adam, Jamie est à deux doigts de faire une fausse route avec sa propre salive. Mes ambitions nocturnes viennent de le mettre K.O. debout. Toutefois, malgré son état de purée moulinée, il remonte sur le ring et questionne :
— De quelle manière, au juste, tu t’es débrouillée pour t’entraîner, Victoria ?
— Des tutos en ligne.
— Youporn ?
— Quoi ? C'est une plateforme d'apprentissage comme une autre.
Je fronce les sourcils, sincérement préoccupée par ma courbe d'apprentissage.
— Mais, James… Je doute de maîtriser tous les détails. Je suis pas sûre sûre de réussir tout tout bien. Le placement des doigts, ça, je pense y arriver. La langue, aussi. En revanche, les gor–
— Bordel de merde...
— … ges…
Et il se barre. Il a rigolé et il est parti. Qu'est-ce que j'ai dit ?
— De l'ananas ! Apporte-moi un jus d'ananas, s'il te plait ! m'écriè-je. Whisky boy !

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