13.2 * JAMES * L'ÉQUATION DU DISTILLATEUR
CHAPITRE 13.2
ÉQUATION DU DISTILLATEUR
* *
*
J.L.C
30.10.22
04 : 00
♪♫ ... - … ♪♫
— Hé, la danseuse étoile !
Ah. La cavalerie. La voix de Leslie éventre la bulle, dézingue l'isolement où je m’étais calfeutré. Avec Vi. J’ouvre les yeux et me reprends la réalité en pleine pomme : le boucan, les flashs, la sauvagerie environnante. Le sommet du crâne de Vi repose sous mon menton et son parfum refuse de lâcher l’affaire, incrusté dans mes sinus.
— Ouais, non, t’as plus l’air d’une strip-teaseuse de gala en fait, se poile Leslie.
Sympa, le compliment. Et si je détaillais à Madame Freud le foutoir érotique qui vient de déflagrer dans ma tête ? Nope, vaut mieux pas : elle m'internerait pour attentat à la pudeur mentale.
Pelotonnée tel un chaton docile dans le creux de mon corps, Victoria n'a rien d'une racoleuse. Y a dix minutes, je dis pas, mais là tout de suite, le vent a tourné. Elle a ralenti la cadence. Le front contre ma clavicule, son souffle brûlant coule contre ma peau. Et voilà qu’elle gonfle ses poumons comme on cherche des forces, puis bascule de profil. Ses doigts restent soudés à mes côtés, refusant de signer l'acte de divorce.
— Salut, joli cœur ! balance Leslie en me décochant un clin d’œil. File le colis : on va l’exposer sous les projecteurs.
Vi expire un soupir de chaudière, me mord les flancs du bout des ongles. Aye, haud me ticht, Vi. Tie a knot[1]. Dans deux secondes, va falloir me désosser pour t'embarquer !
— Que passa, encore ? ronchonne-t-elle.
— Tiens, enfile ça. J’ai graissé la patte au DJ, ça va être épique. Ambiance sur mesure. Remix 100 % toi.
Ma tigresse domestiquée — et toujours pompette — fusille du regard le diadème en plastique que sa pote lui tend. Ses prunelles accrochent les miennes une fraction de seconde. C’est écrit là, noir sur blanc : « Pitié, sauve-moi ». Aye, Vi, compte là-dessus… sauf que t’as déjà les griffes plantées dans mon cuir ! Je bouge, tu me déchiquettes.
— Le colis, figure-toi, va rester soudé dans les bras du convoyeur sexy. Je suis très bien où je suis. Inutile d'essayer de me déloger.
Elle est insupportable de mignonnerie quand elle bougonne, pas vrai ? Je souris comme un con. Mon palpitant dégouline à ses pieds. Chapeau, l'artiste : niveau contrôle émotionnel, t’es au ras du sol.
— Ah ouais ? réplique Leslie, en mode despote de fin de soirée, paume vissée à sa hanche, accessoire en toc au poing. T’as le culot de saboter un sacre à la Beyoncé-style ?
Elle la happe par le poignet, sucre au timbre, fer dans la prise, et lui plaque sa quincaillerie de princesse sur le crâne. Victoria tâche de faire tenir l'édifice d'une main maladroite.
— James, t’es chou, mais le temps des câlins est révolu. Recule d'un pas, l'étalon : faut que le monde admire la pièce maîtresse. Place à Queen V !
Grognement interne : efficacité 0 %, frustration 200 %. Pas envie de la lâcher. Pas maintenant. J’ai l’impression qu’on va me couper la bouteille d’oxygène alors que je suis coincé sous dix mille tonnes d’océan. Pourtant… c’est son anniv'. J’avale donc la morsure et me contente de la fixer comme un pitbull dépossédé de son nonos et, de surcroît, abandonné sur le bitume brûlant d'une aire d'autoroute au premier chassé-croisé d'août. Putain, voilà que je me compare à un cabot. J’ai touché le fond…
Victoria s'extrait de mes bras avec une douceur qui me flingue, mais m’épingle toujours du bout des yeux.
— Attends-moi, je reviens.
Tu parles que je vais t'attendre ! Tu reviens. Point. Pas de négociation.
Son regard ratisse le bordel ambiant, débusque un talon au pied d’un tabouret, et son double exilé deux mètres plus loin.
— C’est quoi ce remix prodigieux, au juste ? demande-t-elle, en prenant place sur un siège pour enfiler ses escarpins dûment récupérés.
— Hum… eh bien… Du girl power pur jus. De quoi faire baver les mâles, chauffer les sangs et réveiller les morts.
Victoria rit. Mon cœur se disloque. Qu'est-ce qu'elle est belle, putain, quand elle lâche tout ! Je radote ? Rien à cirer.
— Isla ! Tu nous suis ?
Ma sœur relève le nez de son verre. Tiens, tiens, une autre. Les bulles de son prosecco ont migré droit dans ses prunelles.
— Oh, c’est gentil, Leslie, mais non. Il est tard et… je crois que mon ours a pris son billet pour l’hibernation.
Yelly lance un coup d’œil oblique à Antoine, bloc inerte, nuque brisée sur le dossier du sofa.
— J’dors pas, marmonne l'épave, paupières closes. Je pratique le zen.
Isla ricane, caustique.
— Ouais. Génial. T’as inventé le yoga des ronfleurs !
Antoine se fend d’un sourire paresseux, chope le poignet de ma frangine et l’attire contre lui.
— Viens méditer avec moi, bébé, tu vas goûter au nirvana.
— Ton nirvana ressemble surtout à un coma hydraulique. On va plutôt te ramener au bercail pour le gros dodo. C'est l'heure de plier bagage, annonce ma jumelle en jetant un œil à sa montre avant de lui pincer le menton pour vérifier s'il y a encore quelqu'un là-dedans.
Le signal de départ d'Isla agit comme un couperet. Un mouvement brusque me débranche du désastre Antoine. Victoria a pivoté dans son fauteuil pour m'accrocher du regard. Sourcils froncés, visage strié d'un vertige muet, la trainée d'alarme dans ses prunelles est si vive que j'ai l'impression de manger un arc électrique.
— Vous partez… ? James aussi ?
Nos pupilles se sanglent. Je jurerais que son cœur a piqué du nez en même temps que le mien. Ma chaleur la marque toujours, je le sens. Et moi ? J’ai son odeur tatouée dans les poumons, indélébile.
Crap, je... je fais quoi ? Son appel de phare me tord les tripes. Mon cerveau livre une bataille perdue d'avance contre ma libido. Mais... je la veux pour de vrai, pas pour une nuit de sexe qui servira de game over.
Mains dans mes poches, j’inspire avant de caler ma réponse, mais Yelly tranche l’air avant moi :
— Lui ? Noooon, pas besoin. Je commande un Uber, et on vous laisse la caisse.
— Lui ? Noooon, pas besoin. Je commande un Uber, et on vous laisse la caisse.
On VOUS laisse la caisse ? Magic. Opération séduction par procuration. Merci, sœurette. Pas étonnant de sa part, puisqu’elle a déjà signé le premier acte en me balançant au milieu de l'anniversaire de Vi.
Ma jumelle me décoche un clin d'œil si appuyé qu’elle manque de se décrocher la paupière. Elle vient de me programmer un itinéraire direct vers les emmerdes, option mains libres et guidage vocal. Elle m’installe un boulevard — pose de macadam et peinture des bandes blanches pour pas que je rate le virage en cadeau — et scénarise ma fin de nuit dans le pieu de Victoria, le tout avec la subtilité d'un char d'assaut. À ce niveau-là, ce n'est plus un coup de pouce, c'est une mise sous tutelle matrimoniale.
— J'ai vu aucun capitaine de soirée dans ton groupe de potes, j'me trompe ? C'était quoi, votre plan de repli ? Tu n'envisages quand même pas rentrer par tes propres moyens dans ton état, si ? Non.
Isla n'attend même pas un signe de tête et me désigne du menton :
— Je compte sur ton sens du devoir, Jamie. Interdiction de la quitter d'une semelle. À condition que tu décuves avant de prendre le volant, sinon… taxi pour toi aussi.
Sans gêne aucune, elle se met à piller le futal de son ours inerte. Zéro réflexe, pas le moindre spasme, alors quu'une harpie farfouille dangereusement près de son entrejambe comme si elle cherchait de la monnaie dans les interstices crasseux d'un canapé ! Ah, brave homme ! On peut lui vider les doublures, le détrousser et probablement lui repeindre les burnes en bleu, il n'accuserait pas réception de l'info. Contre toute attente, le bloc de béton s'anime. Nono émet un petit rire étouffé, les yeux toujours clos, et décrète d'une voix d'outre-tombe :
— Les pingouins... ça n'a pas de genoux, en fait. C’est dingue !
Dafuck ! Merci pour la révélation, Einstein !
— Eh, James ? Doucement sur l'embrayage, la brusque pas. Si je retrouve une égratignure sur ma carlingue demain, j'te fais bouffer ton permis.
L'enflure ! Pas si out que ça, le spécimen ! Je surprends carrément son rictus entendu lorqu'Isla finit par mettre la main sur le jeu de clés, puis le fait riper sur la table, façon transaction louche sous le manteau. Ses billes brillent d’une satisfaction carnassière. Elle me refile la patate chaude, et elle adore le vice.
J’allais poliment décliner... parce que 1 : j'aime pas conduire. 2 : j'aime pas les clichés. Qui dit trajet nocturne dit baise sur la banquette arrière ou corps-à-corps sauvage sur son carrelage — peu importe le décor tant qu'on termine en sueur. Sauf que non. Mandale mentale. C'est mon vieux logiciel de connard qui revient à la charge. Pour lui, tourner un contact n'avait de sens que contre une garantie de paiement sur l'oreiller. Là, on parle de Vi. Pour elle, les règles de l'échange sont caduques : je pourrais traverser le pays entier à l'aveugle sans rien demander d'autre qu'un regard qui me fusille pas.
Mais Victoria l'entend pas de cette oreille et choisit cet instant précis pour sabrer ma décision.
— Ne vous en faites pas pour moi. Ce soir, c'est Mati, notre Sam. Il s'est proposé pour nous raccompagner lui-même, donc si... si tu préfères... rentrer avec ta sœur, je..., enfin, ce que je veux dire, c'est que... ne te sens pas obligé de... t'infliger le détour... et t'encombrer de moi...
M'encombrer d'elle ? She's havering[2] ! Mati ? L’idée de lui céder le rôle de chauffeur attitré et de chevalier blanc me file des aigreurs d'estomac. Plutôt pousser le bolide à la force du poignet que de lui abandonner la place.
Je plaque ma main sur le trousseau avec une autorité nouvelle et m'efforce d'adopter un ton aussi plat et détaché que celui d'un huissier de justice, alors qu'une tempête de catégorie cinq ravage tout derrière mes côtes.
— Ça me dérange pas. Puisque j'ai les clés et la bagnole sous la main, c'est OK.
Sauf que je ne finirai pas dans ses draps. Non. Je la ramène chez elle, en sécurité, je souris, je me casse. Voilà le plan. Un plan parfait… qui me donne pourtant envie de me tirer une balle. Il sonne carrément comme des obsèques avec buffet froid.
— Si tu es prêt à jouer au voiturier, loin de moi l'idée de te contrarier. Mais je reste sur le trottoir si ton taux de whisky dépasse celui du réservoir.
Marché conclu d'un hochement de tête. Par contre... Quatre scotchs et une brune dans le coffre... ça faut combien niveau crédit d'impunité ?
Mentalement, je m'emmêle les pinceaux entre les drams et l'ABV[3]. Si je multiplie par mon poids, divise par ma mauvaise foi, le résultat clignote en : rouge... En Écosse, je serais poched[4]. Par chez moi, les flics sont aussi souples que du granit. Tolérance zéro pour religion et cellule comme rite de passage.
Heureusement, mon quintal de muscles, mon usine de recyclage hépatique rodée à la dure et mon système en plein sevrage vont éponger le surplus. Reste à savoir si ce décrassage interne suffira à me garder sous les radars de la gendarmerie locale au besoin ? En vrai, mon dernier shot est encore en train de boxer mes neurones. Et à moins de traîner ici jusqu'à 7 h du mat’ — l’heure bénie où le droit international s'efface devant l'urgence de la ramener à bon port — je joue serré. Pourtant, au-delà du risque de terminer au trou, c’est sa sécurité à elle qui me fait lever le pied avant même d'avoir démarré : je suis peut-être un connard, mais pas le genre à jouer à la roulette russe avec la vie de sa passagère. Je me calme d'un coup. La parade s'arrête là où son intégrité physique commence. Si je sens que l'horizon décroche et que la mise au point s'embrume, je jette les clés dans le caniveau. Donc, aye, she's right to keep a leash on me. I’d be the biggest numpty not to listen[5].
Pendant que je m’embourbe dans mes équations de distillateur, le riff de One Way or Another de Blondie, reconnaissable entre mille, me harponne les tympans et siffle la fin de ma récréation mentale. La soupe électro qui coulait dans les enceintes s'évapore au profit de ce son brut et organique. Fini le BPM calibré pour clubbeurs, bienvenue la nostalgie rock.
— Vivi ! braille Leslie, hystérie en stéréo. Top départ !
Ah, je pige le délire : voilà donc sa définition de rincer le mec aux platines ? La meuf a carrément pris les commandes du set et le coup d'envoi est lancé.
Sous mon nez, le siège psychologique commence. Victoria sort les griffes et les arguments pour qu'Isla ne rentre pas prématurément border son ours. Ma sœur joue l'indécise, ses yeux font la navette entre mon beau-frère et ma source de chaos, avant de capituler dans un soupir dramatique. Aye, I ken that look : it's a done deal[6]. Isla se laisse tenter par un dernier tour de piste avant la désertion.
— Attends… quoi ? réagit Antoine, ressuscité net, pupilles en feu. Où tu vas au juste ?
— Sur l'estrade, notifie Leslie.
Wow, no' kiddin' ?
— Sur l’estrade ? Toi ?
Il se marre, l’air beaucoup trop réveillé pour un type qui « méditait » y a deux minutes. Isla lui sert un regard calibre 12, coup de pression qu'Antoine ignore superbement.
— Oh, con ! J'en suis ! Je raterai ça pour rien au monde.
— Retourne pioncer, toi.
— Oh que non ! Je veux le live. Ça va me remettre l'église au milieu du village !
Isla lui claque la cuisse, mais un coin de sa bouche trahit un rictus complice.
— En selle, les Coyotes Girls, s’égosille la poissonière.
Cette nana n'a pas de cordes vocales, elle a un ampli de concert greffé dans la gorge...
— Les gars, sortez les mouchoirs. Ou les lunettes de soleil... On va vous offrir une masterclass en perte de dignité !
[1] Serre-moi fort, Vi. Fais un nœud.
[2] Elle délire !
[3] lescentilitres et les degrés.
[4] hors-jeu
[5] elle a raison de me fliquer : je serais le dernier des imbéciles de ne pas l'écouter.
[6] C’est bon, je connais cette expression : l’affaire est dans le sac.

Annotations