13.4 * VICTORIA * COYOTES GIRLS

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CHAPITRE 13.4

COYOTE GIRLS

* *

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V.R.de.SC

30.10.22

04 : 05

♪♫ GIMME MORE — BRITNEY SPEARS ♪♫

Pied gauche, pacte fragile. Pied droit, promesse tenue. Je m’applique. Mes doigts se cramponnent à la rampe, ultime filet de sécurité contre la gravité et l’humiliation publique. Concentration maximale. L’équilibre, ce funambule haut perché, vacille à chaque enjambée. J’arbore la grâce précaire d’un flamant rose malade, mais ma verticalité reste opérationnelle. Du moins, jusqu’à ce que la prochaine marche exige un tribut que je ne puisse payer. Après quatre — non, six verres ou… boooon, d’accord, à cette heure tardive, j'ai cessé de tenir la comptabilité de mon naufrage. Dieu seul connaît combien de grammes de décadence circulent dans mon sang ! Mes neurones ont décroché la ligne et la jauge d'éthanol clignote dans le rouge.

Toutefois… cet escalier n’aura pas ma peau ! Ce serait ballot, vraiment, de m'étaler maintenant — pas devant une assemblée d’yeux mi-embués mi-paparazzi. Quand bien même l’amnésie collective épongerait ma déconvenue d’ici l’aube, ma mémoire, elle, s'érigerait en juge acariâtre. Ma bande ? Il va sans dire ! Surtout Lauriane, détentrice du titre intergénérationnel des plus beaux rappels de mes écarts de conduite, distillés avec brio entre le fromage et le dessert lors de chaque repas de famille. Et la prochaine cousinade aura lieu dans… quatre jours. James ? Oh, il feindrait une sollicitude émue, endosserait le rôle de l'infirmier dévoué pour mon plus grand plaisir, mais chaque « bisou magique » ne serait qu'un paravent à une hilarité dévastatrice. Je connais l'oiseau. Sa compassion est inversement proportionnelle à son sérieux. Plus il s'inquiète, plus il prépare mentalement le discours de mon oraison funèbre — comme pendant l'épisode du couteau à huîtres au resto, tandis que je contemplais mon hémoglobine s'étaler en un rubis trop vif avec une indécence révoltante, et que je cherchais déjà un prêtre pour l'extrême-onction tant la vue du sang me foudroie. Lui, m'a appliqué un pansement en m'assurant que mon teint d'albâtre virait enfin au rose printanier, mais sous son flegme de commande, il était à deux doigts — les mêmes avec lesquels j'ai négocié l'oubli de ses offenses quelques heures plus tard — de l'apoplexie moqueuse… C’est le propre des gens charmants : ils sont impitoyables.

Et puis, franchement, la robe, les danses, les roulages de pelles, les œillades enamourées, le quasi-strip-tease sur le rooftop, tout ça pour finir aux urgences avec un coccyx luxé ? Non, merci. J’ai un homme fabuleux à escorter à bon port. Dans. Mon. Lit. Si fracture il doit y avoir, je préfère qu’elle soit… symbolique : bassin conquis par les assauts consentis d’un expert au bâtit superbe, sous une couette, avec des soupirs carnivores. Pas à cause d’une marche pernicieuse au beau milieu du Rose.

Dernier degré franchi : zéro gaufre. Victoire. Certes, modeste, mais dans mon état, l’équivalent d’un exploit digne d'un « petit pas pour moi, bond de géant pour ma soirée ». Je redresse le menton, réajuste mes bretelles. Flanquée de mes cinq acolytes — Nina et Leslie en unité de frappe à l’avant — je m’engouffre dans la foule, petit couloir de gloire jusqu’à l’estrade qui encercle l’autel des décibels, et on y est.

Suis-je surprise ? Pas le moins du monde. Mati nous y attends déjà. Comment diable a-t-il flairé le manège ? Mystère et boule de gomme. Sixième sens ? Micro-implant espion sous nos talons ? Non, mieux : il a carrément installé un sonar à sédition calibré sur nos seules fréquences. Mati a ce don d’apparaître pile où l’agitation fait surface, comme s’il l’avait faite germé lui-même. À bien y réfléchir… six super nanas qui déboulent pour vitrioler la bienséance : du pain béni pour l’image du club ! Les débordements made in Vic & Co — Leslie contesterait l’ordre des crédits, comme à l’accoutumée — un Everest de comptabilité ! Pure objectivité statistique, je vous assure.

Tout à coup, flash info : l'ambiance subit une nouvelle mutation radicale. Adieu la vibe prévisible, place aux accords fangeux de Dark Nights signés Dorothy. Cette voix de fauve fatiguée, ces guitares sales qui hurlent... La déflagration recalibre mon système nerveux. Un revirement sonore si drastique qu’il aurait fait office de défibrillateur pour coma éthylique, ce qui est probablement le cas. Quant à moi, ma batterie interne, aux anges, s’emmêle les caissons et balance des rolls déchaînés en secouant ses longueurs. Le show n'attend plus que moi.

En bon prince des nuits blanches, Mati propulse tout d’abord Nina sur notre futur podium — parce qu’évidemment, zéro entrée officielle à ce bastion. L’antithèse de l’accessibilité. Pas de marches. Pas de main-courante. Juste un rebord à conquérir à la force des poignets avec un minimum de grâce et un maximum de cuisses gainées. Ici, le darwinisme social s'applique avec une rigueur chirurgicale : malheur aux jupes cintrées, aux frileuses, aux genoux timorés.

Puis survient le moment délicieusement catastrophique.

Leslie face à Mati. Front contre front, sourcils contre sourcils. Sourire ? Aux abonnés absents. Tension : 100 %.

Lorsqu’il esquisse un geste d’assistance, elle le crucifie sur place :

— Épargne-moi ta suffisance virile.

— Ton venin est un délice, réplique-t-il, plein de modestie carnassière.

— Je ne mange pas de ce pain chevaleresque.

— J’adore quand tu mords.

Elle lui lance un regard exaspéré et... c’est parti pour le spectacle ! Leslie déclenche l’opération ascension. Sauf que l’escalade se révèle… acrobatique, et ma meilleure amie, à l’image de la caution instable du groupe, a déjà un coup dans le nez. Elle soulève une gambette, tente de caler son talon, dérape un peu, jure, essaye l’autre côté. J’aurais parié sur la jambe gauche, personnellement. Sa robe remonte dangereusement, un bracelet se sacrifie sur un rivet. C'est… topissime !

Elle ? Pas une once de concession. Hors de question de quémander quoi que ce soit au… spécimen mâle en présence. On connait le topo : elle préférerait se déboîter l’épaule et finir cul nul que de lui octroyer ce plaisir.

Lui ? Imperturbable. Mains dans les poches, sourcil explorant les sommets de l'incrédulité, néanmoins muet comme une tombe, il observe la scène. Les filles derrière moi étouffent leurs ricanements — par solidarité féminine. De mon côté, j’ai déjà ripé ma lèvre par deux fois pour ne pas exploser de rire.

Finalement, dans un ultime sursaut de reins et d’orgueil, Leslie s'extrait de cette parodie d'alpinisme, se rétablit, lâche un soupir trempé de mépris et remet sa tenue en ordre.

— Tu vois ? commente-t-elle sans daigner croiser son regard.

— Absolument. Du grand art. Une vraie panthère. Agile, tenace, joliment pourvue.

Elle le jauge d’un œil de feu et l’achève d’un « la ferme ! » tonitruant. Sans lui laisser le temps d’en placer une, elle s'élance à l’assaut de la chanson, balayant d’un coup sec sa queue de cheval dans son dos. Toujours aussi digne. Toujours aussi fière.

À mon tour d'essuyer les plâtres. Pourvu que James, du haut de son poste d’observation, ne soit pas le témoin de mon agonie sociale ; si mes efforts pour grimper évoquent davantage l'otarie que la panthère, je change de continent dès l'aube.

— Je refuse de m'escrimer contre ce rebord, alors, sois un gentil matou et tends-moi une papatte amicale, plaisantè-je en direction de Mati.

— J’ai la perm de poser mes mains sur toi ou ton garde du corps en chef va débarquer pour me remodeler la face ?

— Arrête tes bêtises… piaillè-je, désinvolte, avant d’ajouter : pourquoi ? Tu as la trouille que mon mec entame ton intégrité physique ?

Ses pupilles se dilatent. Un éclat d’ironie vient trahir une surprise.

— Oh… Intéressant. « Ton mec », tu dis ? Donc, la promotion est redevenue officielle.

Je cligne. Et cligne encore. Mes paupières, à bout de souffle, s’affolent en une série de battements erratiques, tel un projecteur de cinéma en fin de vie incapable de stabiliser la pellicule. C’est du morse paniqué qui sort de mes yeux.

Trop tard : les mots ont ruisselé de ma bouche pâteuse avant que ma conscience n’ait le temps de dresser les barricades. Deux secondes d’arrêt. Déglutition laborieuse. Silence de Gorgone. Bouffée torride. Mon cœur s'emballe, m'imposant un besoin furieux d'air immédiat et l'envie irrépressible d'immerger mon corps en éruption dans une onde polaire.

Quel enfer... Je visualise illico un loch. Un Highlander à l’accent assassin et au regard d'orage. La chaîne Hot & Wet[1] pirate mes neurones : James, torse nu, muscles saillants, m’arrache à la surface, m’enroule dans ses bras. Froid mordant, chaleur endiablée. Lèvres sur lèvres, sur gorge, sur épaule. Paumes voraces déployées en territoire conquis. Un picotement d'excitation m'irradie de parto–

— Charmante, ta tête de poisson hors de l’eau.

Pardon ? Ah oui… la sienne aussi est… captivante, quand elle explore les courants chauds de mon anatomie...

Rhooo, par pitié, Victoria, parque tes fichues hormones au vestiaire, avant de te faire embarquer pour pornographie mentale ! Baisse le thermostat et calme-toi, ma grande.

— Vicky ? On y va ou t’attends une illumination ?

La voix de Lauri agit comme une douche froide. Je sursaute, rapatriant mes pensées de leurs vacances X.

Après un coup de tête nonchalant doublé d'une moue malicieuse, Mati se plie à ma demande initiale sans me narguer davantage. Il me saisit à la taille et me perche sur le rebord.

— Éclate-toi… mais si vous déclenchez une émeute, vous gérez le service d'ordre et je vous facture les dégâts. Et pas de complainte administrative demain au bureau, capiche ?

— Reçu cinq sur cinq, chef, opinè-je, guillerette, quoique le cerveau encore fumant après mon dérapage verbal.

Mon mec… Appellation contrôlée ou aveu d'une évidence retrouvée ? Il y a vingt minutes à peine, je me débattais dans un conflit atomique de sentiments, incapable de trouver l'épithète adéquat pour qualifier James. Et soudain, paf ! Pavé dans la mare : je lui colle un titre de propriété. Est-ce une énième manœuvre d’aveuglement volontaire ou le premier pas d’une catharsis ? Qu'à cela ne tienne, je place ces doutes sous séquestre jusqu’à demain. Chaque chose en son temps.

Aussitôt sur mes pieds, je rallie le noyau dur, Nin et Leslie, talonnée par Lolo, Isla et Flora, toutes prêtes à faire entrer cette estrade en résonance. Les hits s’enchainent, les faisceaux tournoient en spirales, et moi avec. Je me gorge de l’instant, pousse la chansonnette à pleins poumons, lutte pour suivre le bon rythme, malgré la douleur sourde dans mes orteils, mes mollets, mon dos et jusqu’à mes racines capillaires qui réclament une trêve. Mon esprit tangue, victime malencontreuse d’une conjonction de chaleur tropicale, d’alcool et d’adrénaline. Qu’importe, de toute façon, ma nuit au club touche à sa fin. Le rideau s'apprête à tomber sur cette épopée nocturne qui m'aura servie d'anniversaire. Sitôt ce dernier tour de piste achevé, retour au bercail. Avec James dans mes filets. Et je compte bien le soumettre à une confession complète... et très physique.

Une vague de liesse incendie l'espace. Les filles et moi explosons de joie, nos silhouettes s’entrechoquent en échos, tandis que je brode dans chacun de mes pas une partition de séduction affûtée. Ma cible ? Lui.

Entre deux mouvements chaloupés, mes prunelles le débusquent au cœur du carré VIP. Suggérer, challenger, attiser. Je le bombarde d’œillades prédatrices qui n’ont rien, mais alors, rieeeen de candide. Un culot monstre qui ferait rougir la Victoria que le monde croit connaître.

Le regard de James est siiii féroce, qu'il vaporise le décor, étouffant le tumulte jusqu'à ce que son attention devienne mon centre de gravité. À quoi bon me décarcasser en danses effrénées, me tortiller à l’unisson de mes copines façon Coyote Girls, quand, au fond, ma seule vraie envie consiste à m’enliser dans l’assurance câline de ses bras, d'étudier avec la plus grande minutie l’irrésistible insolence de ses fossettes à chacun de ses sourires, et siroter la fraîcheur de sa bouche au goût tourbé ? Sans mentionner ses yeux, ses incroyables et oniriques yeux bleus. Deux prodiges d'azur. Deux prismes hypnotiques, passant de l'hématite au tranchant d'un saphir de Ceylan. Une nuance qui m'évoque même parfois la floraison sauvage des liserons qui pousse sur la pierre chaude de la cave familiale. Ce constat m'achève. À quoi rime mon exhibition ? Pourquoi me donner en spectacle devant cette foule débridée, si tout mon être n’est captif que de lui et lui seul ?

Parce que le séduire n'est pas ton unique objectif, Victoria. Tu cherches aussi à le... punir. N’efface pas l'ardoise trop tôt, ma vieille. Pour une raison que tu ignores encore, bien que ton esprit détraqué lui a déjà dressé mille chefs d’accusation différents dignes des plus grands tribunaux, il a excommunié ton cœur sans t'accorder le droit à la confession.

Du tragique au déjanté, du sacré au profane, qu'est-ce que je lui en ai inventé des excuses, des hypothèses, des histoires à dormir debout pour tenter de justifier l'injustifiable ! Mes délires l'ont tour à tour imaginé marié, en mission top secrète pour sauver le monde, devenu vampire et condamné à me fuir à jamais, victime anonyme au détour d'un fait divers passé à la trappe. Apparamment, rien de tout ça… quoique, le bénéfice du doute reste ma seule défense. Et niveau fantastique, j'attends toujours les preuves matérielles de sa normalité.

Il est grand temps qu’il réalise que mon équilibre ne dépend pas de son bon vouloir, mais qu’il serait stupide de sa part de ne pas postuler pour la place à mes côtés. Qu'il perçoive la combattante debout, riant au nez de l'orage, et non la pauvre fille prostrée, occupée à ruminer la mégaveste qu’elle s’est mangée. C’est vrai quoi ! Qu'il se le tienne pour dit : je ne mendie pas son attention, ne sollicite pas sa faveur comme une princesse en détresse, je dicte mes conditions. C’est la moindre des choses.

Descelle tes paupières, mon gars, ou regagne le fin fond de tes landes brumeuses, te planquer, ripailler ou guerroyer, pour ce que j’en sais, avec tes moutons, ton tartan, ta charmante paire de roubignoles et ta flasque de whisky malté à la trahison. Oui, certes, ma vindicte est une ronce et ma libido un magma en pleine déhiscence. Excusez. J’ai le tournis des grandes occasions.

D’ailleurs, matez-le, flanqué de deux sentinelles audoises ! Alvin et ses Chipmunks ! Quelle touchante comédie que cette agitation d'écureuils-marmottes aux aguets sur leur tas de noisettes. À coup sûr, James, Antoine et Camille, en ordre de bataille, guettent, depuis la balustrade, l’ombre d’un rival qui se la jouerait trop hardi. Tellement néandertalien, ce besoin de bomber le torse. Je me demande... Seraient-ils prêts à déclencher une rixe de cape et d’épée si l’une de nous trois osait inviter un bel inconnu dans notre cercle ? Je brûle de leur jeter une obole de popcorn et tenter l’expérience, juste pour voir. Vous estimez que ce serait cruel. Oui, avis partagé. Le propre du vice, par principe et définition, n'est-il pas de se parer d'un éclat que la vertu ne saura jamais imiter ? Si. Mais... d'où provient cet emballement soudain dans mon esprit, ces paris risqués et ces jeux dangereux ? Pourquoi convoquer un adversaire fictif alors que James demeure, entre ces murs — et accessoirement, dans toute la galaxie — l'Alpha et l'Oméga de mon calvaire, le seul capable d'enflammer ma raison ? La réponse tient en sept lettres : la douleur.

Je suis heureuse qu’il soit là. Plus qu’heureuse. Un bonheur intense, aveuglant dans sa douceur. L’étreinte du réel surclasse enfin la fragilité de mes rêves moribonds. Sous l'effet de cet ancrage, mon pouls, bien qu’affolé depuis sa réapparition, a retrouvé un métronome civilisé plus supportable. Pourtant, un incendie non fixé se propage toujours en moi, soufflant sur les braises chaudes de mes terreurs passées. Un stigmate brûlant, un reliquat de colère qui refuse obstinément de se résorber. James seul détient le pouvoir d’asphyxier ce feu et de réduire mes doutes au silence. Encore faudra-t-il que ses explications lavent l'offense et que la sincérité de sa détresse me convainque pour de vrai. Cette exigence pèsera sur chacune de ses paroles à venir.

Oui, c'est ça. Ce besoin secret, pervers, vindicatif de lui infliger une part de ma souffrance existe bel et bien. Je veux qu’il goûte au poison de la jalousie en me voyant avec un autre. Car moi, j’ai cogité pendant des heures et des semaines, peuplant son absence de conquêtes en brochette, visualisant ses mains ailleurs, ses baisers distribués à des bouches cajoleuses bien plus aguerries que la mienne… Une toxine psychique qui a consumé fibre après fibre le peu de paix qu'il me restait et qui n'a laissé aucun répit à ma dignité...

Non. Stop. Enlève-toi ce scénar grotesque du crâne, Vic ! En premier lieu, la perspective d'aller te frotter à un autre te donne tout sauf envie ! Tu sais pertinemment que ton désir refuse de se prêter à ce jeu de substitution. Tu as déjà tenté l'expérience avec Mati, le seul spécimen qui tenait la comparaison dans ton entourage, et le résultat a été un échec. Si même cette alternative de haut vol a foiré royalement, inutile de chercher un remplaçant au rabais dans cette fosse. Ensuite, jouer la manipulatrice, ça ne te ressemble pas. Bien des voies plus nobles s’offrent à toi pour garder le contrôle sans planter des aiguilles dans le cœur d’un homme qui dit t’aimer, ou ternir ta propre intégrité. Alors, stop. Rappelle-toi qui tu es vraiment.

Je congédie ces parasites mentaux et me jette l'ancre dans l'instant. Assez de complaintes stériles.

Autour de moi, mes alliées survoltées parsèment des perles de rires dans la nuit et ondulent sur la playlist sélectionnée par Leslie. Leur plaisir contagieux m’enveloppe. D’ailleurs, mon regard croise celui pétillant de notre meneuse de jeu. Les pulsations dominicaines de Despecha nous convoquent. On cale notre centre sur un deux-temps torréfié, hanches en vagues, petits pas latéraux glissés façon merengue. Son effervescence m’aspire et mon corps réactive sans hésiter son langage de prédilection. Et puis… voyez-vous ça, Isla. Et si je braquais mon radar sur l’autre branche de la lignée Cameron ? Eh ben, pas farouche pour trois sous la frangine. Ses mèches couleur feu incendient notre promontoire.

Hop, hop. En deux deux, je zigzague entre Flora et Lauri pour atteindre ma nouvelle proie. Mes mouvements se calquent sur les siens, nos bulles se chevauchent, le mimétisme sème des étincelles complices entre nous. La magie de la danse gomme le brouillon et recolle les morceaux : meilleure glue instantanée au monde, ô combien plus économique comparée au soixante billets d'un divan de thérapeute !

Hélas… À peine soixante secondes ont passé que la réplique féminine de James m’interpelle d’un signe et s’incline vers moi pour couvrir les enceintes.

— Je remonte au carré VIP.

Traduction : elle bat en retraite. Il est vrai qu’elle m’avait promis une chanson : on a allègrement outrepassé la trilogie depuis perpète. Le hic ? Là, tout de suite, mes synapses refusent de planter un tube de Britney. J'érige la loyauté mélodique au rang de dogme absolu. Précédant la sortie de scène de la jumelle, je lui adresse un plaidoyer chargé de tous mes espoirs.

— S’te plaît, un dernier tour et, après, parole de scout, je te raccompagne auprès d’Antoine et vous commande un Uber en personne.

J’écrase ses protestations moyennant des moues boudeuses, des regards implorants façon Chat Potté et autres chantages ronronnants. Au bout du compte, Isla se laisse séduire, non pas pour une, mais deux prolongations — par courtoisie pour ma déraison, probablement. Encore que : l'aura des Spice Girls est une force de la nature devant laquelle nul ne peut rester de marbre. Sous les assauts de Wannabe, l'extase atteint son apogée, coulant dans mes veines tel un mix entre shot d’adrénaline BBF et élixir de jouvence. On saute, on s'époumone, on se bouscule en gloussant. Jusqu’au moment où la main d'Isla forme un écran contre mon oreille pour lâcher la sentence :

— Boudu… t’es pire qu’une pile électrique trempée dans un torrent de Red Bull, toi ! Pas étonnant que mon frère soit dingue de toi !

Din… dingue de moi ? Ces quelques petites syllabes collent à mon cerveau comme du caramel sur les dents. Et voilà que cette onde de choc décoiffe mon âme d’un mistral puissant, assez pour gonfler la voile de mon orgueil, embarquer un curieux passager et tracer la route d’un désir qui s'achève dans une contraction en zone pelvienne sans équivoque. Cap sur le frisson assuré, escale obligatoire dans les eaux du plaisir.

Mes yeux s’envolent direct vers l’étage supérieur. Mince… James a disparu. Pas grave, j’arrive.

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