14.1 * JAMES * FLIPPER HYSTÉRIQUE
CHAPITRE 14.1
FLIPPER HYSTÉRIQUE
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J.L.C
30.10.22
04 : 45
♪♫ DANGEROUS — THE XX ♪♫
Je… j’ai… Shite ! This… doodah is… absolutely crackers.[1] Dans ma paluche, un B.O.B[2] fuchsia. De proportion sage, mais pas du tout, du tout innocent ! Poids plume, de bonne facture, agréable au toucher. En forme de Tour Eiffel. Deux secondes d’auscultation supplémentaire suffisent avant de le fourrer fissa dans le sac à strass que Victoria m’a refilé. Hop ! Ni vu ni connu. Enfin… on croise les doigts. Je checke les alentours en sred, priant pour que personne n’ait surpris mon inspection didactique du wee vibe rose. Avec Camille et Flora occupées ailleurs et les tentures du salon VIP qui nous isolent du reste des fêtards, j’ai pas à m’en faire. Aucun mème du « gus qui tripote un toy inscrit au patrimoine culturel français chez les VIP » verra le jour cette nuit.
Je secoue ma calebasse et relance ma chasse au trésor. En fait… pas si vite. Planqué ou non, l’objet ne fait qu’embraser mon imagination. Elle. Ce bidule acidulé. Moi. Des gémissements. Des supplications. Des cris. Je m’emballe et me rêve déjà en parfait arpenteur, guidant ce monument miniature à travers les reliefs brûlants de son corps.
Stop. Je cligne des yeux, me remets les idées en place une seconde fois et m’arrache à cette vision trop nette.
Je scoute mon pactole. Une poêle… pratique. Un kit de cocktails maison… sympa. Un fouet. Ma foi. De la popote pure, strictement utilitaire, dépouillé de tout érotisme accidentel et vierge de fantasmes involontaires. Je bouchonne le tout dans la poche et y intercale une boîte de feutres, un bullet journal vintage et un bouquin avec un Van en couv s'enquillent dans les interstices.
Des carnets, y en avait une blindée chez elle, et des livres en avalanche aussi. La plupart ont fini sur les étagères que j’ai moi-même boulonnées, torse nu par 40 °C, en pseudo-bricolo du dimanche avec ma perceuse et mon niveau — putain de tannée ! — transpirant comme un bœuf, façon ouvrier OnlyFans, mais la récompense ? Aïe, aïe, aïe, une dinguerie ! Avantage en nature, s'il faut préciser. Et au-delà du bonus, y a pas que les planches qui ont été fixées l'été dernier. La petite dame m’a carrément décrassé mon vieux moteur de cœur qui couinait depuis des lustres. Maintenant, le truc ronronne, limite il se marre tout seul.
Et puis, y avait cette pyramide de journaux intimes, tous girly, tous dinky[3], barricadés sous son « pas touche » formel. Rien d’alarmant, m’avait-elle rassuré, pas de quoi déclencher une alerte nucléaire, mais chacun a son jardin secret et le sien a été tapissé sur du grain ligné pendant des années. « Tu les lis, je te démarre. Ou pire : je te saucissonne et je crame la clé ». Ma réaction ? Je préfère mille fois ses confidences sur l'oreiller que ses ragots couchés noir sur blanc.
Les yeux rivés sur le foutoir coloré devant moi, je retourne mon intérêt vers la pile de papiers cadeaux chiffonnés et de ballons dorés qui s’entassent le long du sofa. Je farfouille pour en déterrer un énième écrin longiligne, plutôt intrigant, et un jeu de société au design marrant : Blanc Manger Coco. Connais pas.
Les reins raides d’avoir trié ce bazar, je m'étire. Pas sûr d’avoir vraiment rassemblé tout l’inventaire. Des bricoles manquantes ? Mystère. En tout cas, y a de quoi nourrir toutes les facettes de Victoria : la bouffe, l'art, la déconne… et ce petit secret bien camouflé pour la route qui a transformé ma caboche en flipper hystérique. Scores records garantis ! Euphorique et flagada tout à la fois, chaque image de Vi avec ce totem déclenche un tilt lumineux dans un coin. Vive la maternelle mentale pour les 18+ !
Avant de m'abandonner y a genre cinq minutes, Victoria m’a chargé de réunir ses affaires pendant qu’elle partait régler un détail de dernière minute auprès de Lauriane. Lequel ? Aucune idée. « Capital », qu'elle a dit. Vu son taux d’alcoolémie, j'ai des doutes sur l'urgence nationale. Mais bon, qui suis-je pour juger l’autorité féminine de ses priorités ? À vrai dire, je sais même pas où sa cousine est passée. Le reste de ses copines ? Volatilisés. Seule la nana de son meilleur pote est remontée avec elle après leur numéro torride pour faire baver la galerie. Quoi qu’il en soit, mission acceptée. Mieux vaut laisser ma déesse pompette gérer et surtout pas la gonfler. Alors, je m’attelle à la tâche, l’esprit en maraude. Espérons que le flipper de tout à l’heure redémarre pas avant que j’aie fini.
Si je ramasse son matos, c’est parce qu’on lève le camp, ma belle et moi. Enfin… elle, moi, et la clique qui va avec.
Antoine et ma sœur ont mis les voiles : leur Uber a décollé y a un quart d’heure. Pendant l’attente, j’ai grillé une tige taxée à un autre brave type, le temps que Vic ficelle notre plan de retraite. Puisque, désormais, j'ai une bagnole sous le coude, et que niveau éthylotest le risque a dégringolé, j’ai hérité du rôle de chauffeur pour rapatrier sa troupe. Centre-ville oblige, tout le monde a débarqué en métro. À l’origine, Mati Tout-puissant devait jouer les navettes, m’a-t-elle expliqué, mais je compte bien lui souffler le job sous le nez. Je vais la ramener. Pas ce guignol. Et je me fais violence pour rester poli, mais intérieurement : zéro chance que ce bouffon foute un panard chez Vi. Même en rampant, il passe pas.
Avec l’autre recalé du convoi, je suis remonté au carré VIP. Camille et Flora m’ont direct donné leur feu vert : eux aussi veulent s'arracher, ça tombe bien. Leur terminus : les coteaux de Pech David, un quartier perché à l’écart de la ville. Camille m’a montré l’itinéraire sur son tél, histoire que je me plante pas en route. Alors, en attendant que Victoria mette le grappin sur sa cousine disparue, on poireaute tous les trois dans le salon à l’étage et j’apporte ma pierre à l'édifice en ratissant ses trésors éparpillés aux quatre coins, façon bâton de sourcier.
– Tiens, range ça avec le reste, s’il te plaît, s’il reste de la place là-dedans.
Sa voix me claque derrière les oreilles. Je sursaute presque et pivote à demi. Victoria, espiègle, me tend une bouteille avec un sourire qui fout le bordel dans mes neurones. Je la chope du bout des doigts et guette l’étiquette : du rhum arrangé. Ah, voilà qui annonce la couleur !
– Cadeau de Flora et Camille, précise-t-elle. Importé de la Réunion.
J’opine du chef et entreprends de tasser le flacon dans le sac blindé. Impossible : ça dégueule de partout et, avec ce mastodonte de verre en plus, le pauvre papier gémissant menace de craquer.
– Je crois que le sachet se rebiffe. Limite dépassée.
– Rohhh, mais noooon !
Elle s’accroupit devant moi et me chipe la tise des mains.
– Regarde, ça va pas du tout, ton truc, râle-t-elle.
La voilà qui vire une à une les babioles laborieusement parquées. Super. Autant applaudir cash ma nullité ! Apparament, mon Tetris artisanal passe pas le contrôle qualité.
Et ça s’agite dans tous les sens. Grommellement. Soupirs trop la loose. Tirage de langue. Insultes fleuries. Repositionnement méticuleux. À un moment donné, me semble percevoir un écarquillage de mirettes suivi d’un léger recul comme si… bah comme si ses doigts avaient fourché sur le machin phallique au fond du sac ?
Je bloque un sourire, plié par sa gêne soudaine.
– J’avais pas prévu de me servir de tout ce qu’il y a là-dedans, hein !
– Ah. Vraiment ?
Elle s’immobilise et me tâte du regard un instant.
– Pas cette nuit…. Ni celles d’après. Tant que tu seras là, il y a des chances que ce joujou reste au chômage technique, tu ne penses pas ?
Une vague brûlante me remonte des pompes au cailloi. Huh… aye, un peu, mon petit ! Mon package sautille d’enthousiasme et ma grande gueule impertinente lâche sa proposition :
– J’ai quelques idées pour lui trouver du taf malgré tout, si jamais tu m'autorises à activer son… potentiel.
Un énorme sourire ourle ses lèvres sensuelles, ses yeux ambrés pétillent. Elle dodeline de la tête, susurre un truc inaudible dans le vent, ignore délibérément mon offre, et poursuit son fourbi.
– Il semblerait que tu aies eu raison… Il y a trop de poids là-dedans…
Ah ! La lumière fut ! Merci capitaine Obvious, j'étais le smog complet avant que tu ramènes ta science… Sa petite bouille de défaite ? Ma nouvelle came ! Je me marre mais en la regardant ramer avec son orgueil en bandoulière, je pige le topo : la vie avec elle, ça va pas être une promenade de santé, ça va être un combat de catch permanent, corsé, pimenté, tout sauf tiède. Et franchement ? J’ai déjà hâte de monter sur le ring.
Elle extrait la poêle et le fouet, les abandonne sur l’assise derrière elle.
– Ça, je peux le laisser au club. Je les déposerai en cuisine au passage. J’ai pas vu la carte cadeau de Leslie dans le sac. T’aurais pas repéré une enveloppe rouge quelque part, par hasard ?
– Rouge ? Nan, j’ai rien vu de rouge traîner.
Victoria grogne sa contrariété, se redresse et s’élance dans ce qui devrait ressembler à une recherche minutieuse. Spoiler : ça n’a ni la grâce ni la rigueur du métier. Ballons, papiers, paquets s’envolent dans un joyeux bordel tandis qu’elle balance des « où ça peut bien être ? » catastrophés.
À mi-chemin entre la précision d’un détective et la frénésie d’un ouragan, elle escalade le canapé pour inspecter l’arrière. Je freine un juron en me mordant la langue : son joli fessier en mission s’expose dangereusement pendant que sa robe grimpe sur ses cuisses. Nom de dieu… Respire, vieux ! C’est juste un derrière. Mais quel morceau ! L’absence totale de cache-misère précipite mon cœur vers le plafond de ma poitrine. Je suis à deux doigts de sauter sur elle pour sauver la situation avant qu’un œil de pervers ne crame la scène.
– Vi… euh… fait gaffe… tu…
Madame Pétard-en-l’air me fait l’affront délicieux de ne pas m’écouter — évidemment — toute entière absorbée par sa traque intra mobilière du trésor perdu. Pas d’autre choix que me positionner stratégiquement pour la dissimuler un minimum, angle parfait en visuel, en me retenant de m’étrangler avec ma propre salive. Je souffle un coup, tente de me convaincre que rester spectateur détaché, ça passe… jusqu’à ce qu’elle désintègre cette idée d’un simple mouvement de jambes. Quand elle gesticule sous l'effort et écarte ses cuisses, y a pas que son arrière-train qui flirte avec la révélation suprême et me titille la rétine, y a aussi la devanture ! Christ ! T’as. Pas. De. Culotte. Victoria ! Le cinéma façon Sharon Stone tête renversée, on le réserve pour le pieu ! Pas ici !
Mes neurones dégoulinent comme du chocolat au soleil, mon palpitant veut s’arracher par la fenêtre de la bienséance, et il devient manifeste qu’il est trop tard pour la patience.
– Vi, reviens par là, tu veux ? articulè-je difficilement, en me penchant déjà au-dessus d’elle.
– Deux secondes, je crois que je l’ai ! ... Mais, j’arri…ve pas… à l’a…ttein… Crotte !
OK, là, elle bascule vraiment en avant… Je bondis tel un diable et la ramène de justesse en arrière. Mais quelle plaie, cette fille ! On se vautre ensemble sur le canapé dans une cascade de bras et jambes emmêlés, cheveux dans les yeux, cordes vocales en fête. Petite frayeur, belle pagaille ! Madame jubile et brandit fièrement son carton rouge, la banane jusqu’aux oreilles. Moi, je lui rabats la robe jusqu'aux genoux.
***
Respirant à moitié dans son cou, j’essaie de masquer mon agacement… ou mon excitation croissante ? Difficile de statuer.
– Putain, t’es pas possible des fois !
Victoria cligne des paupières, en mode : « qui ça, moi ? ».
– Dis donc ! T’étais pas si ronchonchon avant.
À peine le temps de soupirer qu’elle me claque une ventouse bien goulue puis s'échappe aussitôt, fleur au fusil. Sauf que moi, à la seconde où ses lèvres ont frôlé les miennes, bye bye la contrariété. Je n'ai plus qu'une fixette : céder à la décharge électrique que son audace a laissé sur ma bouche. Je lui épingle le poignet, glisse mon autre main derrière sa nuque et la ramène contre moi. Elle tombe sur mes genoux. Parfait, ça ! D’un baiser tempétueux, je l’engloutis. La provoc, ça se paie cash au comptoir, lass ! Et à cette heure-ci, subtilité zéro.
– Hé ! Oh ! tonne une voix en trombe. C’est pas parce que ton carré VIP ressemble maintenant à un bled paumé, qu’il faut le reconvertir en tournage de boule ! Ou aloooors, si orgie il y a, je tamponne la débauche et signe le premier rôle !
Putain, quoi ?
Je déssoude à contrecœur nous bouches, inspire comme si j’avais nagé cent mètres sous l’eau, et vlam : Leslie déboule, escortée par un complice hilare. Grande perche blonde, chemise à moitié déboutonnée, tignasse en vrac, des férailles pleins les oreilles. Miss Sarcasme canonisée se catapulte sur la banquette d’en face et grimpe déjà à moitié sur son acolyte. Magie, magie : un deuxième gabarit, plus gonflette que cardio, surgit de nulle part et s’échoue à côté d’eux, cooloss.
Sérieux, deux d’un coup ? Elle carbure à la surenchère, cette nana.
Pectos-boum croit jouer les malins : il tente une palpation des adducteurs. Leslie foudroie sa pince d’un revers sec et lui balance un dédain atomique à la face. Le gars se ratatine en pouffant. OK. Complètement torché. Le chérubin enclenche à son tour le mode poulpe. Cette fois-ci, elle ne réagit pas vraiment. Est-ce qu’elle a bu au point de décrocher ? Pas rassurant de la voir en proie à ces mains louches.
Victoria en est arrivée à la même conclusion que moi, car elle dégaine :
– Les, viens, on plie bagage.
Sa pote pousse un soupir entre « pas envie » et taquinerie. Son faciès disparaît dans le cou du blondinet. Sous couvert de nonchalance, Musclor aventure à nouveau sa patte sur la cuisse dénudée. Un frisson me parcourt : la situation me plaît pas du tout.
Victoria pose ses talons au sol et répète avec fermeté :
– Less, on rentre, je te dis.
– Ça va, ça va, j’ai pigé ! Laisse-moi juste… faire un petit tour vite fait avec… Lirim, ici présent, et…
Elle pivote vers le brun, sourcil debout :
– Tu t’appelles comment, déjà ?
– On s’en branle, non ? répond-il, blasé.
Bordel, ce type est un vrai connard !
Ma lionne se lève, prête à voler dans les plumes des crevards au secours de sa pote, mais je la retiens par le bras.
– C’est bon, je m’en charge.
Hors de question qu’elle approche les lourdauds.
Nos yeux se croisent. Elle acquiesce et glisse d’un pas de côté. Champ libre.
[1] Ce machin... est... délirant.
[2] Battery-Operated-Boyfriend, équivalent de sextoy
[3] mimis.

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