9.2 * VICTORIA * PAS DE PROJECTIONS

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CHAPITRE 9.2

PAS DE PROJECTIONS


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V.R.de.SC

30.10.22

01 : 40


♪♫ SIT NEXT TO ME — FOSTER THE PEOPLE ♪♫



Rétines centralisées sur ses lèvres pulpeuses, je capte uniquement la fin de… mon prénom ?

— ... toria ?

Zut, il me parle ? Sans vouloir me dédouaner, le brouhaha ambiant rend mes oreilles peu réceptives.

— Mmh ?

Focus sur ses billes bleus.

— Antoine te–

— Oh ! Excuse-moi, tu disais ? signifiè-je en orientant mon attention vers le beau-frère. Je suis un peu déconcentrée, ce soir.

J'avise le rire d'Isla, ressens la caresse du pouce de James sur ma paume.

— Je te proposais de trinquer en ton honneur. Tu bois quoi ? Un shooter ? Un cocktail ? Un lait fraise avec la paille en spirale ? Je préfèrerais éviter de recevoir une mandale fraternelle derrière le crâne si je t’initie aux breuvages pour adultes. Il serait pas dans les parages, ton frangin, par hasard ?

— Euh, non, désolée et, euh… je prendrai juste de l'eau. Les verres se sont montrés convaincants et je dois garder l'esprit clair si je veux que James me... qu'on... euh... pour... pour... certains... trucs que je compte faire... plus tard, finis-je précipitamment.

Oups. James glousse dans mes cheveux — c'est maintenant qu'il se décoince, celui-ci ? J'ai l'air de quoi, moi, à bredouiller ainsi ? J'ai failli éventer mes intentions pas très catholiques en public et avouer, devant sa sœur, rien de moins, que ma sobriété n’obéissait pas à la sagesse mais à des projets autrement plus charnels. Des considérations qui se taisent d’elles-mêmes et n’ont rien à faire sous l’oreille attentive du cercle familial.

— Dommage, ça fait un sacré bout de temps que j'ai pas vu la Caravane, se désole Antoine.

Oui, ceci mérite explication. J'y reviens après.

Et notre discussion à quatre voix — enfin, deux enthousiastes, une sur ses gardes et la dernière, en monosyllabes — s'échafaude. Mes doigts accueillent la coupe que James me tend, et ma gratitude suit le mouvement. Antoine s'attelle à remplir le verre de chacun. D'eau, constatè-je. Tiens, tiens, même celui de James ? La bouteille de scotch, déjà bien entamée, trône là, silencieuse, et il n’y porte aucun intérêt. Marrant. Ou… déroutant. Ça me paraît aussi improbable qu’un cabri qui chaloupe des sabots au milieu d’un vallon verdoyant dès qu’une Volkswagen passe devant lui. Pourquoi je pense à ça, moi ?

Ah lala, ces maudites publicités… Elles s'invitent dans la tête sans crier gare, te font fantasmer un carrosse flambant neuf à 30 000 balais, alors que tu n’en as cure. En fait... si. Ma Nini carbure à la prière et à la patience. Enfin, surtout à la patience. Et… j'ai la drôle de sensation que le beau diable moulé à mon flanc fonctionne sur le même credo. Je lui en touche un mot en messe basse. À propos de sa consommation, pas de son tempérament.

— On brave les traditions ancestrales ? Qui l’eût cru… un Highlander qui tient sa soif à distance.

— Je prends des forces pour apprécier le whisky… et certains autres trucs, plus tard.

Le fauteur de sourires répète presque mot pour mot mes paroles, et, si l’ironie me chatouille, l’écho sincère dans son inflexion me rassure : nos intentions sont parfaitement alignées.

Petit à petit, les langues se délient. À mesure que l'air se charge d'un parfum de naturel et que la complicité reprend ses droits, la conversation bat son train, principalement autour du club, de mon anniversaire, de nos univers pro. Rien de préjudiciable ou gênant. Rien sur notre histoire, la rupture, les dernières semaines. Rien à propos de James, surtout. Pas grave, ce n'est ni le cadre adéquat, ni le moment propice pour débusquer des indices ou tirer les choses au clair. Donc, profitons.

La Caravane… Le monde est petit, très petit et le hasard fait parfois preuve d’un sens de l’humour un peu trop précis. Antoine et moi, disons que nos trajectoires se sont déjà croisées. Assez régulièrement en fait.

Un : lui et mon frère ainé ont fait leurs classes dans le même lycée, d'où la mention aux révisions de philo. Il a donc connu, avant James, le couloir menant à ma chambre d'enfant, sans jamais y avoir mis les pieds pour autant, hein ! Aucun garçon n'a eu ce… cette… privilège. Voilà, rien que songer faire ça là-bas, au milieu de mes peluches, sous le portrait de famille… eurk, non, pas question ! Piscine, écurie, cabane, champ, bois, cave, maison d'hôte, roseraie, tracteur, grange, botte de foin, tout le château peut y passer, mais ma chambre, pas avant qu'il neige sur le Sahara ! Ou qu'un Ecoss– non, pas même lui !

Lui, pour l'heure, me lance des œillades mi-tendres mi-torrides entre deux ponctuations, câline ma peau avec la légèreté d'une plume mais l'instance d'une vague qui revient toujours, coince une mèche derrière mon oreille à l'occasion. Terriblement craquant. Moi, sans défense, je dois reconnaître que je suis irrévocablement sous son charme.

Deux : les terrains de rugby régionaux, ce milieu que Gab, dit La Caravane donc, a choisi autant pour la noblesse du sport que pour l’opportunité en tous points assumée d’exhiber sa musculature à destination d’un public bien ciblé. Oui, oui, son engagement n'a jamais été tout à fait dissociable du plaisir de faire le beau. Que voulez-vous ? J'ai eu un frère qui se prenait pour l'Apollon de la pelouse, du vestiaire et du terrain vague d'à côté. Pas d'inquiétude, il a mûri…. Que nenni. Mais on peut lui concéder que la trentaine lui sied à ravir. Tout comme à James, accessoirement. Si je ne m'abuse, dans un mois tout rond, il entamera son tour de piste dans sa nouvelle décennie. Avec Bastien et les cousins, on avait cagnotté pour permettre à Gabriel de compléter sa collection de bricoles précieuses pour son catamaran chéri. James adore le surf… Je lui aurais bien offert un séjour à Nazaré, moi qui sais combien il vibre là-bas, mais mon porte-monnaie fait grise mine. Dis donc, ma vieille, tu ne te rends pas compte ?! Planifier des lendemains heureux alors que vous venez de vous retrouver. Et encore, retrouver, retrouver… toi, tu as surtout retrouvé ton adresse pour descendre sa braguette ! Stop les projections, ma parole !

Je récupère mon verre d'eau, fragile allié contre mes pensées trop précipitées, et, sirotant à petites gorgées, essaie d'apaiser l'élan de mes désirs. Le geste pourrait passer pour innocent ; pour moi, il est appréciable. Hélas, la source se tarit vite. Prête à prolonger ces secondes de calme plat, je vais pour me resservir... plus une goutte. Splendide. Oserai-je m’éclipser un instant pour me ravitailler ? Je ne sais pas trop. Je viens tout juste de m'asseoir. Partir maintenant ferait surement tache. Pour ne pas me trahir, je feins la sérénité avec un sourire poli et enserre un peu plus fort ma prise sur le bras de James — tout le contraire de ce que je devrais faire... Ce mec me colle à la peau.

Trois : techniquement parlant, les de Clarac et les Saint-Clair se découvrent un ancêtre commun assez éloigné pour autoriser toutes les approximations et parfaitement inutile à la conversation, mais néanmoins réel. Ce qui explique qu’en août dernier, Isla, Antoine et moi — tandis que James vadrouillait dans ses landes — ayons partagé les mêmes bancs lors du mariage de cousins respectifs.

Voilà pour l'historique complet de nos accointances. Le comble ? Lors de ma rencontre avec James en 2019, ni Antoine, ni moi n'avons mis un prénom sur le visage de l'autre. Les points n'ont été relié qu'à la faveur de notre première soirée à quatre, il y a trois mois. À sa décharge, son dernier souvenir de moi remontait au collège : silhouette en chantier, appareil dentaire, planche à pain en guise de poitrine, frange douteuse. Et pour ma défense, faut dire que j’étais à deux doigts du surmenage cet été-là — comité d’organisation oblige, stress logistique, blablabli, blablabla — et que mon système neuronal avait déjà cramé tous ses fusibles à la vue du plus beau spécimen d’Écossais en liberté sur Terre. Impossible de réfléchir correctement après ce séisme cérébral.

D'ailleurs, ne serais-je pas en train de rempiler pour un quart d’heure végétatif ? À peine si je prête attention à ce qu’on me dit. Manquerait plus que je passe pour une snobinarde ou une potiche décorative, version soit belle et tais-toi, regard vide et conversation absente. Pas que James me fasse sentir de la sorte, et rien à voir avec leur attitude. Juste, je... Sûr, je vais écoper d'un cerveau en macramé, ce soir.

Tant bien que mal, je tends l’oreille aux propos d’Antoine, convoque la bienséance — et le redressement capricieux de ma colonne vertébrale. Après, les boîtes de nuit, certainement pas l'endroit rêvé pour renouer contact. Pour nous autres, sudistes et grands amateurs de tchatche, les clubs et leur tumulte font plus obstacle qu'autre chose.

— Gabriel tâte plus du terrain, alors ? m'interroge le Limouxin.

— Non, fini l'ovalie, il dédie tout son temps à son catamaran maintenant. Et il est trop occupé à fignoler son grand départ vers la Sicile.

— Quoi ?! Il se tire en Italie ? s’étonne mon interlocuteur, les yeux ronds comme des olives et les traits rieurs.

— Oui, il va se faire passer la corde au cou, l’été prochain.

— Sans blague ? Carrément génial !

— Ah, bon ? réagit Isla, mine de rien, la voix mordante. Depuis quand les mariages t’emballent autant, mon amour ?

Oula, attention, croche-patte verbal en vue. J'espère pour lui qu'il entend la douille cachée.

— Moi ? Naaan, je disais ça comme ça…

Aïe, le pauvre vient d’ouvrir une boîte de Pandore. Va lui falloir plus que des cafouillages pour éteindre ce feu-là, parole de femme.

— Ouais, bah, il y en a une qui va avoir droit à son ticket pour Disneyland et à sa traîne à paillettes, pendant que d’autres tractent leurs rêves comme des casseroles et attendent de signer un contrat de bonheur depuis des lustres…

L’amertume, ce petit ingrédient qui pimente toujours les grandes déclarations.

— Bébé, on en a déjà discuté, soupire-t-il, fataliste. Tu sais bien que…

Tandis que les tourtereaux parlementent et montent sur le ring domestique, James se courbe vers moi.

— Promets-moi de pas ébruiter ce que je vais te confier.

Un frisson du mystère m’enveloppe immédiatement. Je sens que ça va me coller une responsabilité, ce truc… Malgré tout, intriguée, je plonge mon regard dans le sien et esquisse un signe du menton. Dévoile-moi ton secret, Monsieur Cameron.

Après un coup d’œil furtif aux deux belligérants, absorbés dans leur débat nuptial, James dépose la bombe au creux de mon oreille :

— On m’a officiellement convié à jouer les témoins. Get it ?[1]

Oui, j'ai percuté, oui.

— Yelly n’est pas au courant, achève-t-il.

Par quel heureux coup du sort me suis-je retrouvée complice d'une conspiration, je me le demande ? Sans doute parce que je fonds dès que ce charmeur invétéré approche ses murmures brûlants de mon tympan, désormais intégralement subjugué par la conjugaison rocailleuse de son accent de lande battue par le vent. Qu'il me récite l'annuaire téléphonique des Hébrides, le mode d'emploi d'une friteuse ou la liste des ingrédients d'un shampoing bio, pour le simple plaisir de sentir son souffle, je suis prête à applaudir intérieurement chaque syllabe, soupirs extatiques en virgules.

Donc, complice d'une conspiration, que je disais. Certes, car combine il y a, si la principale intéressée n'est pas au courant de ce qui va lui tomber sur le coin du buffet. Des fiançailles surprises ? Dieu me garde si un jour quelque inconscient me joue un tel tour !

Mes pupilles fusent aussitôt vers James. Réflexe. Instinctif. Légèrement compromettant. Est-ce qu’il en serait capable, lui ? La question ne se pose même pas. Typiquement le genre d’homme à changer le cours des choses sans prévenir — entre nous, ce ne serait pas son coup d'essai, pas vrai ? — à dégainer une bague à l’aube, à s'agenouiller au sommet d'une corniche minérale au-dessus du vide, à transformer un café anodin en déclaration définitive, à faire basculer une vie entre deux respirations. Une surprise, en effet, mais prononcée avec cet aplomb tranquille qui vous coupe toute velléité de protestation. Comme son « je t'aime »...

J'enterre mon sourire illico. Vraiment, non, inutile de lui souffler de telles idées. On avait dit : pas de projections. Reviens par ici tout de suite, cervelle démoniaque !

— Qu'est ce qui se passe ? chuchotte James, sourcils froncés.

Rohh. Mon visage a vendu la mèche tout seul ? Je parie qu'il lit mon âme rien qu'en regardant mes yeux.

— Rien, rien. Je…

Intrigué par mon silence, sa tête s'incline.

— Simplement, peut-être que certaines surprises méritent d'être vécues.

James cligne des paupières, decontenancé. Pas moi. Moi, je sens mon cœur batte la chamade. Pour lui.

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