9.4 * VICTORIA * TIROIR À FANTASMES OU MOULIN À SOUPIRS ?
CHAPITRE 9.4
TIROIR À FANTASMES OU MOULIN À SOUPIRS ?
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V.R.de.SC
30.10.22
02 : 00
♪♫ PHOEBE — L.E.J ♪♫
Cette fois-ci, pas besoin de jouer des coudes pour atteindre mon objectif : la route jusqu'à la réception est dégagée.
Je salue Dorian, vérifie d'un coup d'œil le numéro gravé sur la pastille métallique de mon bracelet. Il prend note, s'éloigne, disparait. Moins d'une minute après avoir abandonné Isla au bar, me voilà à attendre derrière un autre comptoir. Mon attention se suspend aux reflets mordorés qui tourbillonnent sur les panneaux de verre texturé, séparant le vestibule de la galerie d'accueil, tandis que ma tête ressasse les confidences déconcertantes de sa jumelle.
Il tient ses promesses, il est capable d’un attachement sincère, il ne feint rien de ce qu’il ressent, selon les dires de sa sœur, donc. Un homme de parole, authentique dans ses sentiments, sans duplicité ? Et pourtant… à l'épreuve de son comportement, ce portrait se fissure. Il m’a laissée partir sans un mot, n'a pas su répondre quand j’ai réclamé des éclaircissements. Alors je m’interroge : à quoi sert une vérité du cœur si elle ne s'est pas assumée au moment décisif ? Et que les choses soient claires : le moment décisif n’était pas celui d’il y a quelques minutes, sur ce rooftop, moi sur lui, lui presque en moi, son amour proclamé à la face de la nuit, comme si l'intensité pouvait absoudre l'abandon. La sincérité ne s’éprouve pas dans la facilité. Elle s’impose lorsqu’il faut rester, soutenir un regard, honorer sa parole — et c’est précisément là qu’il — ou son courage, ou sa morale — ont failli.
Que sa sœurette s'arque en sa faveur ne fait qu’avérer ce que je savais, ou, du moins, ce que j'avais pensé percevoir dès nos premiers instants, à Carcassonne, dans l'avion, au fil de notre idylle, de nos échanges par-delà la distance. Si l'orage du dernier acte n'avait pas emporté toutes mes certitudes à son propos, je partagerais encore l'opinion d'Isla, mais, désormais, rien n'est moins sûr. Toujours est-il que sa plus fidèle alliée voit du potentiel en un nous et ça, cette croyance pérenne, n'est pas négligeable, sinon, elle ne m'aurait pas poussée à... à quoi, déjà ? Comment a-t-elle tourné sa phrase ? Reconsidérer notre relation au regard des révélations que James daignera me faire. Oui, eh bien, la partie n'est pas gagnée, hein. Monsieur mijote, et j'ai l'intuition que la marmite sifflera trois fois avant qu'il consente à passer à table.
M'enfin, cette femme que j'estime et respecte, pressent en notre lien un avenir. Quoique, non, ça c'est moi... Isla a plutôt mentionné le fait de me consoler. Dois-je y lire un présage d'écueil imminent ? Ça saute aux yeux...
Je soupire. Je suis perdue. Totalement perdue. Mes émotions bataillent en moi, sans répit, et je ne sais plus à quel saint me vouer. Peut-être y a-t-il là une vérité à entendre, que des pages blanches attendent d'être écrites. Ou peut-être que je me berce d'illusions. Il faut que je rationalise. Toutes ces hypothèses secouées comme des feuilles d’automne ne soutirent pas l'espoir de mes pensées. Et si mon cœur a autant craqué pour James, au point d'avoir imaginé un futur à deux en secret, c'est bien la preuve que je n'ai pas bâti mes rêveries sur du vent.
Tous les deux, on est compatibles, en résonance, et, apparemment en turbulence aussi. Mais si j'ai appris une chose grâce à Diogo voilà des années, c'est que les tempêtes ne dictent pas forcément le cours d’une relation. Je ne claquerais pas la porte à James avant de l’avoir laissé exposer ses intentions. Il veut réparer ce qu'il a brisé, c'est son discours, non ? Soit. Je lui file la boîte à outils à condition qu'il transforme ses excuses en actes concrets et visibles. Je ne suis pas femme à offrir ma confiance aveuglément, ni de celles qui font toute une montagne pour pas grand-chose, mais j'ai compris qu'il me cache une part de lui, de son passé, et je compte bien découvrir laquelle. Nul être n'est infaillible, je ne condamnerai pas ses imperfections ni ses blessures : elles font partie de lui, comme les miennes font partie de moi. Juste... pourvu qu'il soit sincère. S'il y a une chose que je déteste par dessus tout, c'est le mensonge, la duperie, les faux-semblants. Tant que James ne triche pas avec nos sentiments, je le suivrai. Dans le cas contraire, je replie nos voiles et que le vent l'emporte loin de moi, pour toujours.
Et voilà, l'heure de l'accablement a sonné. Mon moulin à soupirs reprend du service. Je consulte ma montre : 2 h passées de peu. Mais qu'est devenu Dorian ? Avec la petite file de clients devant moi et son inexpérience encore visible du système, il lui faut un peu plus de temps pour s'y retrouver. À ce rythme, peut-être le club obtiendra-t-il, grâce à lui, le prix du plus leeeent vestiaire de France... Sois indulgente, pas jugeante, Victoria ! Tu es de mauvais poil et un poil frustrée — surtout sexuellement — mais ne déverses pas ton humeur de girouette sur les autres pour autant, vilaine ! Et, non, le pantalon de ce monsieur ne pourrait pas faire office de parachute de secours, même en cas d’urgence.
Calme ta joie, tu risquerais de t’enfoncer toute seule dans un marasme dont tu connais déjà l’issue. Ma capacité à m'apitoyer sur mon sort est un talent qui force presque l'admiration chez moi. Allez ma petite, du cran ! Un homme canon vient de te faire une sortie romantique à bout portant non homologuée par ton système nerveux — la preuve ? On en parle de ta réaction ridicule ? Non ? Ok, plus tard. Pas le moment de saboter ton moral pour trois broutilles et plomber la super ambiance de ton super anniversaire supposé mémorable. Fais une liste. Réactive ton mode cerveau pragmatique. Les pour, les contres, mets les de côté. Visualise des choses gaies, distrayantes, stimulantes. Ouvre le tiroir à fantasmes. Retourne sur ce toit-terrasse finir ce qui n'a pas été vécu jusqu'au bout. Lui... Toi... Ce tatoua... Oui, non, stop. Rebrousse chemin avant que ton imagination ne commence à faire du bruit.
Si tu tiens tant à rêver de lui, pense plutôt à combien vous feriez un couple ravissant ! Sage et respectable. Bien peigné et bien rangé. Sur le papier et en société. Valid... Oh ! Je me souviens d’une conversation entre Isla et moi ou, peut-être bien, une prémonition. Une intuition mal déguisée ? L’univers qui spoilait déjà ? C'était... je ne sais plus, début septembre, il me semble. Oui, la veille de l'anniversaire de Nina.
On déambulait à la cité de l’Espace. Isla, transformée en cartomancienne high-tech, nous avait branchées sur une appli ésotérique — garantie sans la moindre caution scientifique, naturellement. L'idée ? Une séance d’astrologie improvisée — même si ma foi dans le floklore céleste et autre joyeusetés cosmiques avoisine celle réservée aux discours politiques en pleine campagne électorale et la sienne, celle accordée aux yaourts énergétiques. Autant croire qu’un smoothie magique peut résoudre ta vie sentimentale. Bref. But affiché : jauger la compatibilité astrale entre son jumeau et moi. Elle avait paramétré nos profils avec une précision inquiétante, avant d’arquer un sourcil dramatique à la lecture du verdict : scorpion ascendant vierge, pour bibi ; bélier en sagittaire, pour Monsieur tempérament de feu. « Une rencontre féérique, mystérieuse, envoûtante. Sous les draps, le jackpot : de la passion à gogo, zéro pudeur, aucune limite ». J’avais rougi façon confiture de gêne.
Soi-disant que le signe d’eau — oui, moi aussi, je n’aurais pas rattaché cette créature venimeuse à l'élément eau, question de nature émotionnelle et psychique d'après les manuels du genre — camoufle sa grande sensibilité sous sa cuirasse tandis que le centaure cultive une réputation de séducteur impénitent. Ce serait d’ailleurs « son côté solaire, sa bonne humeur, sa légèreté » qui attirerait les bêtes à pinces et offrirait au partenaire « une pause salutaire dans le contrôle absolu », que ça disait. Et de préciser, néanmoins, que face au magnétisme inné et à la soif de maîtrise du scorpion, parait-il que le petit sagittaire, tout en fougue et en candeur, risque fort de se faire dévorer tout cru. Ma foi, inutile de chipoter : selon l’appli, autant désosser la prophétie. On saute les préliminaires, tendre ou épicé, je le prendrais à point. Et attention à ne pas avaler de travers.
Les astres pronostiquaient ainsi une relation épanouie sous réserve que l’honnêteté règne sans faille. « Ça promet des étincelles » avait résumé Isla, solennelle. Avant de se raviser en plaisantant : « Mais je parie que tu seras son havre, et lui, ta tempête passionnée ». J’ai eu beau hausser les épaules face à ce ramassis de prophéties zodiacales, il faut croire que les étoiles nous avaient percés à jour : de la sincérité, donc, de la transparence, rien à cacher. James me doit encore des explications et moi, je suis loin d’avoir abdiqué. Qu'il se garde bien de jouer avec moi : cette fois-ci, je les exigerai les garanties ! Ou... tu l’accepteras tel qu’il est, bagages émotionnels inclus, les clés de son cœur serrées à la main, parce qu’au fond, tu sais que chaque écart ne peut éteindre ce feu que tu ressens pour lui — feu qui dépasse largement toutes les précautions que tu souhaiterais prendre — et que ton désir est plus fort que ta prudence.
— Victoria ?
Hmh ?! Hameçonnée de force par le présent, je double-clique des paupières. Suis-je partie si loin que ça ? Peut-être bien.
Ma veste, oui. En un éclair, mes doigts retrouvent le trésor niché à l'intérieur, prêt à exaucer mes envies, et déjà je sens la vapeur prometteuse m’appeler. Anticipant la première bouffée, je remercie Dorian, lui remets le bracelet d'accès, enfile mon perfecto. Vapoteuse jointée aux lèvres, je suçote et aspire le liquide saveur pastèque mangue, puis expire un nuage sucré qui flotte devant mes yeux. Un coup d’œil à ma montre me fait grimacer : huit minutes… vraiment, huit minutes pour récupérer ce petit bijou métallique, à peine bon à m'intoxiquer. Et au bout du compte, la satisfaction obtenue se révèle étrangement mince, quasi dérisoire. Depuis que j'ai troqué mes anciennes habitudes de fumeuse contre une cigarette électronique, je me rends compte que le plaisir pur a pris la poudre d'escampette. Ne reste qu'un brin de compulsion, la nostalgie du geste, un relent de dépendance malicieux, mais le vrai frisson du tabac ? Évanoui. Trois ans pour que le café du matin ne se transforme plus en prétexte pour allumer une clope. Certes, je ne suis pas complètement sevrée, je cède à l'occasion, juste pour rappeler à mes poumons que je ne les ai pas vraiment oubliés. Et dire que certains doivent se battre chaque jour contre ce qui les brûle de l’intérieur et les tient prisonniers, lutter contre des réflexes plus coriaces que la raison elle-même, passer leur vie à résister à des démons invisibles. Je repense à tout ce que Leslie me racontait de son stage l'an dernier en addictologie.
— Ah, te revoilà ! Je désespérais.
— Désolée, dis-je.
Pauvre Isla... Si j’avais mis ne serait-ce qu’une minute de plus, elle aurait eu le temps de pousser des racines et se proclamer reine du bar. Parvenu devant elle, j'avise la procession de verres alignés sur le comptoir et, amusée, constate que son Baci a déjà bien diminué.
— Tu ne devrais pas t'en commander un autre avant de partir ?
Isla plonge son nez dans sa coupe à moitié vide, la soulève et avale une petite lampée.
— Ce machin est vraiment délicieux. Et très parfumé. Et traître, surtout, plaisante-t-elle. Mais... ne t'inquiètes paaaas, nous autres, Écossais, avons l’habitude de sourire à l’alcool… avant qu’il ne riposte.
Elle psalmodie ça, et, je ne sais pas quelle quantité elle a enquillée, mais pas l’ombre d’un zigzag dans son regard. On raconte que l’Écosse forge ses buveurs à la dure : endurance, patience, résistance… Pas étonnant qu’elle ait l’air si tranquille.. et canon. Ouste, jalousie !
Cette créature toute en jambes, cheveux de feu et silhouette qui tutoie le ciel met la main sur le blanc mousseux d’Antoine et fait volte-face. Je tends les bras, m’empare des deux coupes restantes et remercie Clé du bout des lèvres, clin d’œil en guise d’au revoir.
Avec mille et une précautions — oui, parce que, un talon de travers, et c’est une robe, un ego et deux consos à la casse. L'ego, peu importe. La bibine, se remplace. La robe en revanche, dernière de sa lignée, pas moyen de la sacrifier. Donc, avec mille et une précautions, je m'élance en formation serrée, derrière Isla, version convoi liquoreux sous bannière humanitaire.. Et sans budget sécurité, évidemment. Quatre verres, deux filles, zéro marge d’erreur, et un public aussi fluide qu’un banc de méduses agitées. Chaque pas relève de la négociation de haute voltige : esquiver les coudes vindicatifs, les raves de fessiers exaltés et les approches sournoises de palpage non sollicité pour préserver goûte que goûte notre précieux chargement. Isla découpe la foule à la machette du charme : sourires désarmants, épaules agiles et hanches décidées. Moi, je verrouille mes avant-bras contre mon buste façon tortue stressée. Pas envie de baptiser les Derby végans d’un hipster ou de profaner la chemise amidonnée d’un snob en surchauffe.
À l’arrivée, j’exige un trophée et, pourquoi pas, un massage ? Avec ses paumes d’artisan et ses pouces magiciens, James a l’art de délier les tensions comme neige au whisky. Enfin, pour peu qu’il tienne à rester focus plus de trois minutes. Une fois, il avait pris les commandes avec enthousiasme — tentative avortée au bout de quelques glissements. La patience n’avait pas été son muscle fort, loin de là… Une prouesse si charmante que j’avais ri au lieu de râler. Syndrome du crush : pardonner même les massages bâclés.
Je pourrais peut-être envisager de lui proposer un stage intensif de discipline tactile à finalité non sexuelle, non ? Je suis même prête à lui bricoler un Canva sur la cartographie du corps : zones interdites en rouge, accès conditionnel en — qu'est-ce que... ? Je n'ai pas le temps de terminer ma petite élucubration qu’un mur pectoral déboule devant moi. Oh, tiens...

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