10.3 VICTORIA * LES TROIS MOTS MAGIQUES
CHAPITRE 10.3
LES TROIS MOTS MAGIQUES
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V.R.de.SC
30.10.22
02 : 30
♪♫ VOILÀ — BARBARA PRAVI ♪♫
— Alors ? Accouche, me presse mon experte en déminage affectif.
Mes oreilles louent le silence. Enfin, louaient. Deux poules caquetantes s'introduisent dans la pièce, l'une poussant l'autre devant elle, commérages piailleurs en traîneau. Toilettes à nouveau squattées. Crotte !
Retour à Lauri.
— Eh bien, à vrai dire, j'ai... rigolé. Comme une conne.
Mon interlocutrice cligne plusieurs fois, digère sûrement ma bêtise, mais ses traits se détendent légèrement. L'indulgence gagne ses commissures.
— T’as pas rigolé parce que t'es une conne, Vicky. T’as rigolé parce que c’est trop, tout ça. Ton Écossais déboule après des semaines de silence et te sert du « je t'aime ». Évidemment que tu frises la syncope émotionnelle.
Je baisse les yeux. Mes talons crissent contre le carrelage poli. L’air sent l'ambre blanc et la fleur d'oranger, des notes fraîches et élégantes, tout à fait enveloppantes. Je respire un grand coup. Le trop-plein me sature les poumons.
— C’est pas ça, Lauri. C’est pas un simple bug. J’étais là, les mains dans… euh… non, sur… euh… son… pantalon, le cœur dans la gorge… Et… et lui, il... il me lance ces mots au pire moment. Je ne les ai pas crus. Pas une seule seconde. J’ai flippé comme une gamine, voilà !
Lauri fronce les sourcils. Son regard épluche toutes mes couches de doutes et d'angoisses. Je sais : elle va percer la bulle où j'essaie de me terrer.
— Vicky, t’as pas flippé comme une gamine mais comme une femme qu’on a déjà laissée tomber une fois et qui se protège de la rechute.
Je triture ma lèvre, machinalement, puis claque mes doigts devant ma bouche, pour empêcher les regrets de sortir en raz-de-marée. De larmes ou de verbes...
— Il a réouvert la plaie. Alors t’as paniqué. Nous, les Saint-Clair, on ne veut pas d'un amour jetable, on en veut un qui se gagne à la sueur, qui s'étire dans le temps, avec des preuves, du ciment, de la sincérité, des gestes vrais. Forcément, c’est plus lent à venir, plus chiant à trouver, et ça ne s'improvise pas entre deux phrases, des caresses et une fermeture Éclair.
Eh mince.... Miss Perspicacité dégomme un strike direct dans mes angles morts.
J’ai lorgné vers la voie express, vers l'échappée belle où l'amour ne prends pas son temps. Tout compte fait, je l'ai voulu prestidigitateur, et non poète, pour qu’il abrège, détourne, enfume mes craintes. La simplicité — ma carotte au bout du bâton — voilà ce qui m'a induite en erreur. Je réclamais la version light du cœur, sans allergène, sans effets secondaires, une du genre : on recommence depuis le début, James, Victoria, Victoria, James. Comme si c'était si facile ! Comme si on pouvait écarter l'étape « grenades & mèches » et couper droit vers le « bisous-pluie-confettis ». Non, non. Misère…
Notre historique ? Je l'ai tout bonnement désindexé et archivé sous amnésie intermitente, planqué dans un recoin moisi de mes synapses sous le tag « à ne pas rouvrir sans une boîte de Kleenex à portée de main ». Oublier le départ pour l’Écosse, la love story transmanche, les écrans brûlants à minuit cinq. Oublié les « je pense à toi » tapotés dans la file de la cafétéria, les confessions nocturnes à mi-voix qui te font fondre les ovaires. Feindre les mots-bombes, les reliques empaillées dans la mémoire, le bouquet final en mode vocal, avec son « Salut, je veux faire ma vie avec toi ! » suivi d’un ghosting magistral. Oui, oui, mon jugement est, pour le moins, singulièrement déficient. On pourrait le qualifier directement de fort peu sagace.
Je me connais... Par quel miracle pourrai-je expulser de mon esprit tous mes tsunamis lacrymaux, les playlists geignardes à en ruiner mes enceintes, les monologues destinés au plafond de ma chambre, les « pourquoi moi ? » balancé au vide, et le meilleur pour la fin : le looping cérébral, version « et si, et si, et si…» jusqu’à frôler la nausée ? Oh ! Le pompon : les veillées funèbres consacrées à une histoire — non, même pas une histoire ! À peine une demi-histoire, un minuscule brin d'histoire, un pâle échantillon, un micro fragment, un embryon, rien de suffisamment consistant pour être conservée dans un bocal de formol, comme un cadavre sentimental sous cloche. Non, je suis bien trop rancunière. Bien trop amou– Zut ! E colère. Bien trop en : COLÈRE !
Moi, je n'avais qu'une hâte : retrouver MON James. Pas ce... ce caméléon toxique ! Ce type égoïste ! Racoleur. Lâche. Fuyant... Beau jusqu’à l’arnaque... Tendre jusqu’à l’étouffement… Ronchonchon. Chaud. Froid. Aussi stable émotionnellement qu’un pétard mouillé dans un feu d’artifice. Bah voyons… quel portrait de charme ! À se damner !
Lauri, en parfaite sismographe, sent que je suis à une respiration d'une crise de nerfs absolu. Elle se rapproche sans faire de vagues, avec la prudence qu’on réserve aux créatures aux cœurs piégés. Elle se poste à côté de moi, puis m'enroule d'un bras. Un geste simple, terrien.
— Eh oh, Madame noyade interne ?! Tu comptes vraiment te dissoudre là-dedans ou c’est juste un petit spa de désespoir ? Parce que je t’arrête tout de suite : j’ai pas signé pour l'option plongeon existentiel, mais pour la fiesta loca, Vicky. C'est bien ce que tu m'as promis cet après-midi ? Une soirée tranquille, des shots, de la danse et un embargo total sur les ex ? « Les mecs aux oubliettes, on veut faire la fête ! » C'est ça notre slogan, non ?
Je libère un bruit. Un rire, peut-être. Tout du moins, un souffle vaguement hilare.
— Personne ne te demande de rafistoler ton cœur en une session. Ni de bûcher sur l’autopsie du drame amoureux du siècle. On est là, t’es là. Respire.
Elle marque un point. Zut, elle en marque plusieurs. Mais…
— Quand j'ai annoncé ce programme, l'ex en question n'était pas supposé débarquer à l'improviste.
Lauri expire.
— C'est vrai. Il est là, dehors, il t'attends. Et, apparemment, il t'aime, donc, il attendra longtemps s'il le faut.
Il m'aime...
J’attendais un mot de lui, moi. Une vérité. Même moche, même minable. Sur sa défection. J'avais imaginé du froid, du logique, du digestible. Mais pas ça… Pas comme ça. Pas ce truc immense balancé dans un moment minuscule, moi fondue dans ses bras, la tête en vrac, l’orgueil en compote. J'espérais une explication, pas une déclaration. Un pourquoi, pas un je t’aime. Et surtout pas ce je t’aime qui a déboulé tel un squatteur dans une maison en feu avec son smoking sur mesure.
Et maintenant, me voilà, la formule magique logée sous mes côtes, pile où on range les soupirs qu’on n’ose pas relâcher. Est-ce que j'attends de lui un retour ou une reddition ? Un remboursement émotionnel ? Peut-être que j’en ai rien à faire de son amour. Peut-être que je veux juste une dette payée. En sanglots ou en remords, peu importe. Oui, c'est tordu, et ?
— Vicky, tu l’as pas cru ? Bah, normal. Si un mec me glissait un « je t’aime » pendant que je lui défais la ceinture, je vérifierais s’il a pas de la fièvre.
Cette fois, le bébé rire sort. Pas net net, mais sincère par accident.
Elle continue, plus douce :
— Qu’est-ce qu’il t’a lâché, à part cette bombe ? Il avait d'autres munitions dans son arsenal ou uniquement celle-là ? T’as senti un sens ou rien que la détonation ?
— Peut-être. Ça dépend.
On classe les regrets dans les déchets recyclables ou les trésors oubliés ?
— Il regrette.
— Bien. Bon début. S'il regrette, c'est qu'il reconnait qu'il aurait pu mieux agir. Positif. Mais encore ?
Je me détache mollement d'elle, la respiration escamotée par une marée inexprimée. Mes paumes dérapent le long de mes cuisses, lissent le tissu de ma robe avant de s’agripper au rebord du lavabo. Je lève le menton vers le miroir. Mon double m'observe. Gallinacée numéro 2 aussi. Il et elle patientent. Il sait. Il me juge peut-être. Elle aussi. S’il avait le bon goût de me souffler la première ligne, ce satané reflet... et elle, de plonger son bec dans ses affaires, au lieu de me lorgner.
Redressée mais pas redéployée, je me tourne à moitié vers ma cousine qui, telle une voyante qui a déjà tiré toutes les cartes, attend mon grand plongeon. J'inspire à fond.
— Il a reconnu qu’il avait merdé. Qu’il avait flippé. Qu’il était paumé.
— Classique, le trio gagnant du mec qui fout tout en l’air mais veut quand même garder le prix de la souffrance, commente Lauri en croisant les bras.
— … qu’il était désolé.
— Ben encore heureux, lâche-t-elle en levant les yeux au ciel. C'est la moindre des choses. Les excuses sont la politesse de base. Pas de quoi hisser le drapeau blanc non plus.
— Il m'a dit que je lui avais manqué.
— Au moins, sur ce point, c’est réciproque, murmure-t-elle, moue en coin.
La demoiselle — enfin, la bombasse hautaine avec ses cuissardes noires et son look à la Emily in Paris — glousse. Rit-elle à cause de notre conversation privée ou son écran magique l'a hypnotisée ?
— Il a aussi mentionné un timing pourri, ajoutè-je. Comme quoi il n'était pas prêt à me revoir si tôt...
— Ah. Inattendu. Qu'est-ce que ça signifie selon toi ?
— Je n'en sais rien.
Je soupire. Encore. James veut bien m'aimer, mais à heures fixes, si j'ai bien compris. Dans ce cas, faudra que je consulte ses plages d’ouverture la prochaine fois, histoire de ne pas me pointer à l'improviste. Comme lui !
— Si je regroupe mes maigres infos, il serait à Toulouse depuis quelques temps déjà.
— Depuis quand ?
— Excellente question ! Il l'a glissé sous le tapis tout à l'heure.
Combien de jours à fouler mes trottoirs, à ignorer le tracé de mon absence dans sa trajectoire, sans même une esquisse d’ombre à ma porte ? Une semaine ? Deux ? D'ailleurs, maintenant que j'y pense : je gage qu'Isla soulèvera ledit tapis, avec ou sans chaussons.
— Curieux qu'il n'ait pas tenté de te recroiser. À moins qu'il…
— Oui, tu peux le dire. Qu'il ne comptait pas me revoir. Je l'ai cru. Je l'ai interrogé. Il m'a garanti que non, que c'était dans ses plans, mais que le moment n'était pas encore venu.
Du pipeau. Ou une esquive olympique.
Lauri me fixe, mine chiffonnée, comme si elle s'efforçait de raccorder tous les bouts et reconstituer la pelote. Moi, je me suis déjà emmêlé les fils dans le canevas. Je m'attaque au tricotage... Maille suspicion. Aiguille numéro 5 en action : assez large pour ne rien manquer, assez pointue pour piquer chaque incohérence.
Donc, Monsieur se paye le luxe du choix à la carte, et le privilège de décider quand — et surtout si — il a envie de me revoir ma bonne poire. Selon quoi, au juste ? L'humeur ? La météo ? Le degré de culpabilité ? Il aurait rapatrié le bout de son nez dès que son nombril lui aurait sifflé mon nom, c'est ça ? Alléluia, sa Majesté a consenti à redescendre de l'Olympe et — oh, miracle ! — il s'est même souvenu de moi ! Un feu amer me lèche la gorge. Ou bien est-ce la colère qui se débat avec ma dignité pour découvrir laquelle vomira la première ?!
Comptait-il toquer chez moi un beau matin, avec trois pivoines, une vanne et hop, rideau sur la désertion ? Ou juste rebondir sur le matelas de la prochaine idiote éblouie devant ses fossettes, ses yeux saphir et son rire de pub Nespresso ? Il en a remué combien, des draps ? Empiler combien, des conquêtes depuis nous ? Une ribambelle ? Un cortège ? Une flopée ? Un camion-benne ? Le deuil, c’est pour ceux qui perdent quelque chose. Lui, il s’est contenté de changer le décor. Pas le genre à faire la diète à mon avis, ni l’abstinence sacrificielle en l’honneur de notre feu Grand Amour.
Et moi, pendant ce temps ? À racler les fonds de tiroirs du souvenir, noyée sous des litres de crème glacée et de vodka, persuadée qu’un jour, peut-être, il... Nom d'un chien ! Quelle cruche j'ai été !
La cocotte en jupe sort enfin du poulailler. Youhou. Je vais pouvoir — bah non… L'autre s'y engouffre aussitôt. Espace vital encore subtilisé ! Nouveau ballet hydro-ventilé. Tourbillon aqueux sur coussin d'air et, pour couronner le tout, la diva s'asperge d'un parfum bien trop floral à mon goût. Mais, vas-y, fais ta loi sur nos cerveaux ! Le rugissement métallique de ce fichu vent artificiel tord mes neurones en nœuds de spaghettis anxiogènes et manquait plus qu'une cagole tente de m'envoyer dans les roses. Sens propre.
Oublie-ça. Souffle. Ne t'énerves pas. Ferme Les yeux un instant, mais, oh surprise ! Que vois-je ? Lui. Sa silhouette, son profil, sa fossette me collent à la rétine.
J'en suis sûre, il a continué son petit manège : s'empiffrer, dormir, jouir, sourire. Sans une once de scrupule, sans trébucher sur notre avenir, tout en me laissant croupir dans la pénombre d'une histoire crevée. Maintenant, le revoilà, rutilant d'audace, avec son kit de réparation d'urgence : diz-huit œillades, deux excuses tièdes, une armée de phrases cataplasmes. Ou cataclysmiques... « Coucou, Vi, j'ai déconné, je t’aime trop, file-moi une deuxième balle dans le chargeur ! ». Blablabla. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d'alu ?! Tu parles ! Il a eu la prétention de croire que trois mots magiques suffiraient à me récupérer ! Ai-je une pancarte « pigeonne accessible sans rendez-vous » sur le front pour qu'il s'imagine que je tomberais dans le panneau ?
Allez, « love », qu'il m'a appelée — oui, oui, oui, j'ai remarqué, oui ! — on reboote ? On redémarre tout en version beta ? Et mes cicatrices, on les maquille avec un filtre Insta ? Elles sont tatouées, idiot fini ! À l’encre noire de tes absences. Il pense pouvoir les effacer avec un gros câlin ? Non, non, non, eh ! Qu’il rapplique avec son prêt-à-pleurnicher, son air de chien battu et ses pauvres balivernes, passe encore. Mais me réincarner en l'arrière-goût de sa lâcheté, non ! Je refuse d'être le chapitre jamais refermé qu’on rouvre quand l’ennui guette ! Trop facile. Trop injuste. Trop tard. Le titre de notre épitaphe sentimentale, en trois actes. Qu'il aille étouffer son mea culpa en enfer. Déjà dit ? Tant mieux !
D'un revers de main rageux, je dégage la putain de larme avant qu'elle n'ose couler jusqu'à ma bouche. Elle avait pas le droit d'exister ce soir. Pas question qu'elle savoure ma colère.
Résumé manquant

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