12.4 * VICTORIA * L'ESPIONNE QUI FONDAIT

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CHAPITRE 12.4

L'ESPIONNE QUI FONDAIT


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V.R.de.SC

30.10.22

03 : 50


♪♫ AGUA NA BOCA — BIAB ♪♫



Très vite, Camille engage la conversation avec James. Mon allié historique depuis le bac à sable possède cette rhétorique tout-terrain qui a toujours servi à jeter des ponts entre ma garde rapprochée et l'homme qui tente d'en franchir les murs. Instinctivement, je me redresse d’un rien, sous radar, l’oreille plus suspensive, façon renarde guettant l’entrée d’un terrier. Pourquoi ? Parce que… parce que… parce que je suis une analyste en gestion de crise, voilà pourquoi ! Et puis… la paranoïa n'existe pas dès lors que le passif de ma bande justifie statistiquement mes craintes, pas vrai ? Disons que c'est de la… de la « vigilance préventive ». Un protocole de surveillance pour vérifier que Cam ne va pas, par pure amitié bien sûr, lâcher une bombe thermonucléaire sur mon dossier de crédit romantique.

Ainsi donc, en surface, je mime la décontraction. Facile : avec deux grammes de cocktail qui slaloment dans mes conduits et une fatigue de plomb, j'ai déjà le charisme d'un marshmallow grillé, comme dirait Dre. Mais, en secret, je suis tout ouïe. Après tout, mon ex — minute… Le terme est-il vraiment approprié ? Ou devrais-je choisir un autre vocable ? Je n'ai jamais qualifié James d’ex auparavant, il me semble. Ni à voix haute ni dans mon grenier mental. Pourquoi ? « Ex » sonne trop… moche, trop… définitif, rugueux, désagréable. « Ex » claque comme une porte qui se ferme à double tour pour l'éternité. Le problème, c'est que mon système de sécurité a toujours été défaillant : j'ai gardé le double des clés sous le paillasson de mon cortex.

Je reporte mon attention vers ma droite.

Et puis quoi ? Il est là, non ? À mes côtés. Bras calé derrière ma nuque. Odeur qui pirate ma mémoire sans sommation. Et ce raclement de gorge caverneux, toujours à l’instant précis où il sélectionne ses mots, le genre de soupirage sexy qui vous recalibre l'homéostasie en une fraction de seconde. Han-han. Si la distance post-rupture ressemble à ça, je veux bien reconsidérer le paradigme. Pas franchement remisé dans ma boîte à archives, ce garçon. Il dérange encore mes étagères neuronales. Pire, il squatte le carton déménagement en attente, celui qu'on n'étiquette jamais et qu'on trimbale d'appart en appart, parce qu'on a pas la force de trier le contenu.

Par conséquent, comment le désigner ?

Option alpha : « Problème mathématique à variables mouvantes » ? En clair, un très gros risque. Vrai, mais... mauvaise pioche : je développe une urticaire foudroyante dès qu'un chiffre dépasse deux unités. Déjà que je panique à la table de 7, et de 6 aussi, et de 8 surtout, alors les équations avec des petits cœurs en exposant, non merci, on oublie : je suis une littéraire contrariée, je ne traite que les tragédies cornéliennes en cinq actes.

Angle d'attaque 2 : « Orage tropical intérieur avec accalmies occasionnelles » ? Comprendre : une perturbation de mon climat interne non maîtrisé. Admettons. Sauf que naaan, je ne supporte pas la condensation sentimentale, ne jure que par la clim’ psychoaffective à 22 degrés et une hygrométrie cardiaque régulée au pourcent près.

Tentative de classification n°3 : « Brouillon dicté par ChatGPT avant passage au peigne fin » ? Soit une simple erreur de programmation dans ma matrice existentielle ? Possible... mais nope, une IA n’aurait jamais pondu un algorithme si foireux. Les machines peuvent simuler beaucoup de choses, mais elles rendraient l’âme devant un tel spécimen : James est un bug sensoriel à lui tout seul, doté d'un processeur abdominal à huit tablettes si parfaitement découpées qu'aucune ligne de code n'oserait même en rêver.

Recours au fond de tiroir désespéré : « Kinder surprise spécial toyboy grandeur nature » ? Un pur produit de consommation, quoi. Négatif. Qu'est-ce que ça dirait de moi ? On va faire comme si mon neurone de secours n'avait jamais suggéré une telle sortie de route avec tonneau dans le fossé du mauvais goût.

Rah la la, décidément, aucun terme n’adhère. Aucun « sobriquet » ne rend justice à cet imbroglio monumental. Zut, eh ! Nouveau nœud dans mon cerveau. L'écheveau se démêle-t-il à coups de tequila ou de thé vert ? Mystère…

James. James. James. Mais, qui es-tu pour moi, à la fin ! Ombre ou lumière ? Oxygène vital ou gaz hilarant ? Grand amour ou accident industriel ? Génie de la lampe ou génie de l'emmerdement maximum ? Partenaire de vie ou CDI vers la déchéance nerveuse, option overdose de testostérone celtique et de froncements de sourcils trop trop craquants ? L'unique vérité : c'est le seul type capable de me faire rire et rougir, vibrer et balbutier, flirter et baver en moins de temps qu’il faut pour… racler sa gorge. Misère… Je suis méchamment atteinte.

Comme une grille d’air froid en pleine saison estivale, une détonation de bonne humeur — intrusion sonore en provenance directe des Highlands — me ramène illico sur le plancher des trivialités. Attendez... James rit ? Le monolithe de granit vient de se fissurer ? Je pensais que son registre émotionnel oscillait exclusivement entre le gris anthracite et le noir pétrole ce soir — loin de cette teinte « Safran Interdit » qui s'allume dans son regard dès qu'il s'autorise à redevenir le James de l'été dernier. L’entendre s'esclaffer équivaut à voir la neige tomber sur le Sahara : magnifique, mais signe d'un dérèglement climatique majeur.

Qu’est-ce qui a bien pu servir de fluide caloporteur pour provoquer cette fonte des glaces imprévue ? Quelle plaisanterie assez fine de la part de Camille a réussi l'exploit de hacker l'autisme mondain de... mon fléau préféré ? Ça lui irait bien comme surnom, ça ? Non ? Bien, essayons : mon dessert interdit ? Mouais... reste à prouver, puisque Monsieur semble fermement décidé à ne pas passer à la casserole. Quoique, si, j'ai plus poilant : mon grumeau sentimental impossible à mixer ! Nan, trop long. En plus, que faire avec un grumeau de cette taille ? On change le fouet ? On enclenche la vitesse turbo en espérant que la friction des corps dissolve l’obstacle ? On rajoute du liant ? Ou plus radical : on flanque tout à la poubelle ? Aïe. Voilà que je digresse vraiment, vraiment, loin, là. Faute à quoi ? Moral de bureau ? Surplus de carburant éthylique ? Détresse affective ? La frontière devient floue, néanmoins distrayante.

Donc, Cam — premier destinataire de mes ardeurs enfantines, du placard de Gabriel à 8 ans au milieu d'une partie de cache-cache, jusqu'à la banquette du bus scolaire à 12, sans oublier le court de tennis à 14, pour piquer au vif deux blaireaux nommés Mélodie et Soren pour qui on en pinçait secrètement — et... James, gardons les choses simples, papotent.

Je cligne des yeux, flapie. Félicitations, agent double d'opérette. Toi qui pensais espionner incognito : noyade en zone grise. Remonte à la surface, ma fille. Hop hop hop. Respire. Engage les zygomatiques. Fais semblant d’avoir tout suivi. Retour au direct. Séquence première : reprise du rôle et vernis de circonstance. Rectification. Primo, ma tenue nécessite un réalignement stratégique d'urgence. Je m’extirpe de mon marasme intérieur pour m’attaquer à la géopolitique textile : un coup pour requinquer le bivouac côté poitrine, un autre pour installer le drapeau côté fessier. Voilà. Front de la décence rétabli.

Bien. Donc. James, pour la première fois dans ma constellation amicale. Enfin, pas tout à fait première. Juillet dernier nous a vus survivre à une tournée des bars qui a mis nos foies à rude épreuve, en compagnie, entre autres, de Nina, la seule par conséquent, à avoir eu un pass VIP pour sa version décomplexée. D'ailleurs, il semblerait que ce soit la seule ce soir aussi à le jauger d'un œil non pas méfiant, torve ou inquisiteur, mais simplement chaleureux, à son image, comme si elle cherchait à rallumer par télépathie le James affable rencontré alors. Je note, du reste, que Nina est déjà en train de fraterniser avec Isla. Logique. Bien que je sois trop loin pour intercepter leurs ondes, tout comme il m'est impossible de décoder ce que James et Camille mijotent.

Eh tiens, ça me rappelle que ma mission originelle, celle qui m'a valu ce piquet de grève au centre de la mêlée, avant de se convertir en une saga russe de mille pages de nécroses intérieures — ma marque de fabrique — consistait à capter un pauvre échantillon de leur conversation afin de m'assurer qu'aucun incident potentiellement sismique ne pointe à l'horizon. Non pas que je redoute une quelconque parade de testostérone territoriale — ce serait mal connaître le flegme de l’un et la rondeur de l’autre — mais je crains la bourde amicale. Camille incarne la bienveillance même, mais il maîtrise aussi sur le bout des doigts le calendrier de mes phases lunaires. Ce qui se joue là, c’est un sommet bilatéral à haut risque, avec une probabilité critique de fuites classées top Cœur-d'Artichaut. Cam pourrait, par exemple, livrer les codes de mon jardin secret, ou, pire, déballer l’inventaire de mes rituels amoureux les plus pathétiques.

Il suffirait d’une pulsion de transparence pour qu'il raconte à James que, derrière mon vernis de glace, je suis le genre de fille capable de graver des initiales dans l’écorce d’un chêne — si ce n'est à même ma peau. Ou que je passe mes nuits à confectionner des playlists aux titres si cryptés qu'ils en deviennent indéchiffrables, quand je ne m'abîme pas dans la quête obsessionnelle de l'émoji le plus « choupi » pour rebaptiser mon crush du moment dans mes contacts. Un seul de ces dossiers, et tout l'édifice de ma crédibilité se volatilise. Et ça, c'est ma version ado. L'adulte, elle, est bien plus redoutable. Elle excelle dans l'art de charpenter des plaidoiries brillantes pour des disputes fictives, au cas où : il s’excuserait, je serais géniale, fin du débat. Ou à apposer mentalement nos signatures au bas d'un bail tout aussi imaginaire. Ou à sélectionner la photo la plus « négligée-mais-sublime » pour officialiser notre bonheur sur Insta. Oh, non mais oh ! ... Depuis quand je me vautre dans ce genre de guimauve radioactive ? À choisir, je préférerais largement que mes pensées dérivent vers des scénarios culs que culculs la praline.

Allez, stop : je m'ortise les méninges pour rien. Une malheureuse déviation alcoolémique et voilà que je diagnostique une phase terminale de niaiserie aiguë alors que mon dossier médical est globalement stable. Respiration. Décompression des synapses. Il est temps de relativiser : je n'ai jamais été une petite amie si toxique ou insupportable. Après tout, aucun de mes ex ne s'est enfui en hurlant à la fin du premier trimestre ; statistiquement, je suis même plutôt dans la moyenne haute du marché.

De toute façon, l'heure n'est pas à l'autopsie de mon CV sentimental. La priorité tactique, ici et maintenant, c'est James. Je refuse qu'il se sente comme un agent infiltré en terre hostile ou, au bas du spectre de l'intégration, comme un intrus de seconde zone au milieu de mon cercle intime. Mon objectif opérationnel, si je l'accepte — et je n'ai pas vraiment le choix puisque mes neuronesfont du trampoline — consiste à fluidifier l'espace aérien. Moins de psychose, plus de logistique de groupe. Je dois m'assurer que l'alchimie agisse sans que mon passif ne vienne parasiter le présent.

Piquée par un élan de tendresse, mes doigts cherchent les siens. Il réagit aussitôt en jetant un œil à nos paumes nouées, m’offre un sourire doux, puis retourne à sa discussion en toute décontraction. Wahou, c’est si… naturel ! Mon cœur en caramel fond.

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