12.5 * VICTORIA * SOIF D'ANANAS

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CHAPITRE 12.5

SOIF D'ANANAS


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V.R.de.SC

30.10.22

03 : 55


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Pour parfaire mon stratagème d'infiltration caméléon, j’entame, de mon pouce, des spirales sur le revers de sa main. Une antenne brouillée qui dit : « encéphalogramme plat ». Alors que : pas du tout. J’écoute. Pour de vrai. Manœuvre d'intox : j'envoie message codé pour signifier « je suis chill », bien que je sois en pleine centrifugeuse cognitive. Même si la musique n’aide pas des masses.

Madère. Voilà sur quoi ils dissertent. Rien d’étonnant, ce debriefing. L’un, professeur de tennis et fana de trek et de trail en montagne, l’autre, globe-trotteur et amateur de surf. Amateur dans le sens « adepte de la mort qui tue » parce qu’il chevauche les vagues comme un pro. Et il pratique l'équitation. Papa Cameron possède un harem, qu'il m'a relaté... — Un HARAS ! Roh la la… Quel bug de sémantique honteux ! C'est papa Saint-Clair qui en serait tout ébougri. Note pour plus tard : vérifier l'existence de cet adjectif, ou le faire breveter.

Passons, avant que l'alcool ne réécrive mon dictionnaire.

James et Cam se connaissent depuis trois minutes, mais déjà leurs voix s’accordent avec aisance. Ils comparent leurs parcours, s’interrogent sur les saisons idéales pour grimper le Pico Ruivo sans se faire rôtir, débattent de la meilleure plage pour éviter les touristes sans pour autant risquer une foulure sur galets volcaniques. Je ne signalerai à aucun des deux que la spécialiste de cet archipel, c’est moi. Trois séjours à mon actif, un herbier de la flore locale, une passion secrète pour la poncha[1] à la mandarine maison et un avantage très avantageux : je manie la langue de Camões grâce à maman Sofia.

Tiens, immanquablement, Camille bifurque maintenant vers : la Réunion.

Il y a un an, j'ai fini par atterrir sur cette île de l'océan Indien. Le pèlerinage, initialement prévu pour 2020, avait été balayé par un certain virus à couronne : plan à l'eau, frontières verrouillées et rêves d'évasion sous cloche. Il aura fallu attendre que l'histoire reprenne son cours pour que j'honore l'invitation de Flora. Merci, Camille, d’avoir mis le grappin sur cette fille géniale !

Donc, premier grand sauf post-confinement et j'étais bien décidé à rattraper le temps perdu. Les amoureux se sont lancés à l’assaut du GRR3 — le tour du cirque de Mafate. Trois jours de trek, de dénivelé et de panoramas de cartes postales devenus soudain très verticaux. Moi ? Une boucle minérale et végétale où les mollets crient grâce ? Erreur de destinataire. Je ne parle pas la langue de ceux qui trouvent du plaisir dans la souffrance plantaire et j’ai, par conséquent, déclaré forfait dès l’annonce. Pas le cran, pas l’entrainement, pas motivée. Les entorses, je me les fais au cerveau pas aux chevilles.

Pendant que les baroudeurs crapahutaient dans les hauteurs, j’ai privilégié l’option douceur et suis restée à Saint-Pierre, hébergée chez la famille de Flora, en colocation improvisée avec Clémence, la petite sœur de Camille — ado solaire et semi-sauvage du style mi-chaton sociable, mi-peste adorable. Un binôme d’oisiveté.

Nous aussi, on a visité l’île, selon notre propre version du mot aventure. Pour la faire courte : sieste, mélanine et fructose. Bon, pour ma part, j’ai greffé à ce triptyque un S de quatre lettres afin d’atteindre le carré d’as. Entre bonhomie créole et pauses contemplatives, farniente local et curiosité flâneuse, j’ai consenti à quelques incursions épidermiques dépourvues de clauses d'engagement. En clair, j'ai testé l'échantillonnage de la séduction insulaire mention flirts et nuits olé-olé.

Depuis Diogo, mon historique amoureux était une page blanche obstinée que même le sursaut du déconfinement n’avait pas réussi à raturer. J'avais donc pris une résolution radicale : savourer les plaisirs de l'existence sans la logistique du cœur. Surtout après le fiasco Nicolas... Et avant la... le... Stop. Inutile d'exhumer ce dossier-là. C'est le meilleur moyen de déclencher une crise d'angoisse carabinée et je n'ai pas de Lexomil sous la main. Verrouillage de sécurité activé.

Revenons à mes moutons réunionnais ! Le plus important : les après-midi plage. Clém peaufinait son bronzage en scrollant sans fin sur les réseaux façon tournesol numérique. De mon côté, j'observais la scène depuis le bunker d'ombre d'un parasol XXL. Hors de question de finir avec le teint écrevisse d'une touriste. Justement, je préférais de loin mon tête-à-tête avec Là où chantent les écrevisses, les pieds dans le sable chaud, les yeux perdus vers le bleu infini de l’océan, et les jambes qui démangeaient d’aller se fondre dans l’eau tiède.

Notre exploration a surtout été une épopée calorique. Mon estomac a accueilli sans discernement rougails saucisse, caris poulet, tartare de thon, camarons charnus. J'ai validé l'espadon et poussé le vice jusqu'à l'anthropophagie marine en testant le requin, avant de capituler face aux samoussas et autres bouchons qui arrachaient bien au-delà des normes autorisées par ma muqueuse buccale. Oui, j'ai le palais d'une enfant de 4 ans. Mais bon, je tenais à relever chaque défi pimenté pour l'honneur de mes papilles.

Heureusement, pour éteindre l'incendie, je disposais d'une arme de destruction massive : les salades de fruits, si gorgées de soleil qu’on croirait mordre dans l’été lui-même. Les mangues, les litchis, les goyaves…des mondes s'écoulent entre ces trésors et les pâles copies de nos supermarchés. Pure gifle d’exotisme et de textures quasi indécentes. Méfiez-vous des fruits : ils créent de fausses attentes sentimentales. Car si on établit la pyramide de mes réjouissances, amants d'un soir, flots turquoise, léthargie tropicale, vertiges du punch maison, tous s'inclinent devant le seul souverain des lieux : l'ananas. Certains fantasment sur des fraises à la chantilly, moi, sur cette chair alvéolée qui t'enfièvre la langue avec la douceur d’un coup de foudre. Sucré, parfumé, la star de l'île et devinez son petit nom : Victoria. Faut-il y voir un signe du destin ? Absolument. Vais-je en livrer une interprétation totalement biaisée ? Sans l'ombre d'un doute. Je suis une espèce endémique, en définitive. Alors quitter la Réunion ? Franchement, j’aurais pu me laisser oublier sur un transat jusqu’à la fin du siècle. Mon métabolisme s'était si bien adapté à cette cadence de paresseuse que l’idée de reprendre l'avion tenait de la torture.

J’étais bien, au-delà du bien. En lévitation intérieure. Même mes pensées marchaient pieds nus. Dans ce petit paradis, tout vibrait juste. Moi comprise. Je m’étais enracinée telle une mangrove heureuse et mourais d’envie de faire des boutures de moi-même. À tel point qu'en rentrant en métropole, la zoreille pur jus que je suis s’est entichée un alocasia pour coloniser divinement ma chambre. Un diagnostic s'imposait : j'ai développé une poussée de chlorophylle aiguë et des symptômes de mutation équatoriale.

Partir me semblait une trahison envers moi-même. J’étais prête à me menotter à un palmier et à exiger l'asile climatique, avec la ferveur d'une activiste qui aurait troqué ses pancartes contre un cocktail. Première fois sous ces latitudes, mais le virus était inoculé : l’appel du large me trottait sous la peau. J'en voulais d'autres des horizons, d'autres nectars, d’autres des voyages sous les tropiques.

Je me pose une question, là tout de suite. Le genre d'interrogation parasite que je m’étais juré de classer sans suite. D'ailleurs, elle n'était plus d'actualité jusqu'à ce que James vienne rebrouiller les pistes. Et, franchement, elle a toutes les chances de finir oubliée dans les limbes de mes fantasmes stériles, rangée au rayon « Utopies et pertes de temps ». Mais... bon, allez, je me lance. De toute façon, je suis dans ma tête, donc : James m’inviterait-il à partager son prochain périple ? Je veux dire si on... si on... Si on décidait que nos coordonnées GPS devaient coïncider plus souvent ? Manière de pas dire « phase de jumelage permanent »...

Quoi ? Trop tôt pour nous projeter sur une carte postale commune ? Loin de moi l’idée de m’incruster, mais — arrête... Bien sûr que si, tu en crèves d’envie ! Tu as même déjà googlé la moitié des atolls de la planète en quête de la plage la plus romantique. Mais, ça, c'était : à l'époque.

Les contrées baignées d'UV trônent en top absolu dans les escapades favorites de mon Écossais clair-obscur. Il les traite comme des terminaux de recharge thermique où il part régénérer ses cellules entre deux élans nomades — du moins, c’est la théorie qu’il m’a servie l’été dernier. Une addiction pathologique aux caresses du soleil et aux embruns marins ? Évidemment, je valide l'ordonnance.

D'ailleurs, notre deuxième acte s'est joué sur un coup d'éclat géographique : James s'était soustrait au confinement pour aller défier les murs d'eau de Nazaré. On s’est télescopés sur le chemin du retour, dans l'avion pour Toulouse. Moi, j'affichais un bilan de fin d'année Erasmus assez désastreux : je rentrais en France avec une cheville en vrac et un cœur fraîchement piétiné. L'allégorie de la détresse en classe éco. Lui, en grand seigneur de l'Atlantique, a eu le flair — ou la pitié — de m'extraire de ma rangée serrée. Un surclassement tactique en Business — pour l'unique salut de mon articulation gonflée, bien sûr — et quelques milliers de pieds au-dessus du sol plus tard, le confort du siège faisant son œuvre.

Mon amoureux des rouleaux m’a aussi confié avoir vécu une retraite d'un mois en isolement à Tamarindo, au Costa Rica, juste avant notre idylle. En gros, Monsieur s’est offert une détox intégrale à l’eau salée avant de s’estimer digne de plonger dans mes bras. C’est un rituel de purification que je trouve, ma foi, fort convenable.

J’ai d'ailleurs, au fil de nos discussions, réussi à percer à jour son protocole de survie : il ne part pas en vacances, il s'administre des cures d’horizon à intervalles réguliers. De Bali à Hawaï, en passant par la Barbade et Malibu, les côtes sauvages d’Afrique du Sud et du Mexique, la carte de ses aventures dessine le portrait d'un homme qui ne se sent chez lui que lorsqu'il est ailleurs, de préférence là où le tarmac s'arrête et où l'écume commence. Le surf, c’est sa soupape de sécurité, sa méthode très personnelle pour ne pas imploser sous la grisaille. Dès que le monde devient trop bruyant, il s'exile où le sel soigne tout. Un vrai mode opératoire de transhumant aquatique auquel je pourrais, sans grand effort, finir par prendre goût.

Toutes ces odyssées en horizons paradisiaques, ces plages brûlantes, ces bains d'immensité au bout du globe... Mon score de compatibilité avec ce genre de décor frise l’insolence. Mais, pour être honnête, je pourrais le suivre n'importe où. Même dans ses spots écossais noyés sous ses plafonds de plomb ou sur nos littoraux français moins clinquants qu'il maîtrise du bout des doigts. Il m'a parlé de Hossegor, Capbreton, Lacanau, Guenersey… Mmh, non. Guérancy ? Guenvary ? Peu importe. Mon cerveau sature dès qu'on dépasse les trois syllabes toponymiques. Je retiens mieux ses abdos que ses destinations et, le principal, c’est l'élément liquide. L'eau. Et lui, en tenue d’Adam revisitée par le néoprène. De quoi déclencher une inondation interne, non ? Quoi ?! Vous l’avez jamais vu, vous, en combi. Ni torse nu. Ni nu. Moi, si. Je connais très bien son potentiel de déstabilisation moléculaire. C’est une réaction en chaîne : visuelle, physique, irrémédiablement chimique.

Si vous ressentez soudain l’envie de satisfaire vos pulsions voyeuristes — ce que je m'abstiens, par pure déontologie, de vous préconiser — sachez que son historique virtuel est une mine d'or. Je ne vais pas jouer les prudes : j’ai foncé tête la première dans ses galeries et ses stories comme une traqueuse de clichés haute résolution. J'ai compulsé chaque pixel, répertorié chaque décor avec la rigueur d’une documentaliste compulsive. J’ai zoomé jusqu’à distinguer les grains de sable sur ses épaules, pourchassant le moindre détail anatomique avec une fébrilité qui frôle la pathologie. En vrai, j’ai davantage buché son compte Insta que mon premier examen de l’année. Et j’ai eu 17. Une collecte frénétique d'indices, une véritable étude de terrain numérique... parce que le sujet occupait mes pensées à un rythme circadien totalement hors de contrôle. On appelle ça : tomber amoureuse, paraît-il... Ou, plus prosaïquement, cas de fascination monomaniaque.

Mais, au-delà de l'esthétique de ses deltoïdes et de ses obliques saillants, notre premier point de convergence biologique se niche là, dans notre attirance pour l'océan. En gros, je suis Ariel et lui Eric. Dans leur version Disney, sans la métamorphose finale en écume, espérons-le. Lui affronte la mer sur une planche, moi, je la regarde pour débrancher mon cerveau et rêver d'ailleurs.

Mes itinéraires de voyage, sortie, week-end ? Toujours guidés par une condition sine qua non : la promesse de n'importe quelle étendue d'eau à portée de maillot de bain. Le surf, monitoré par James : fait. Avec un succès mitigé, pour ne pas dire lamentable. N'importe quel spectateur aurait pu m'appeler : mollusque sur résine... Cage thoracique ventousée, cycles essorages forcés, collision contondante avec mon propre équipement, ingestion massive de solution saline par voie nasale, épaules en état de sidération... Voilà le tableau. Quoique, le bilan n'a pas été totalement déficitaire et l'aspect purement sensoriel rachetait le désastre. Entre deux bouillons, il y avait ces mains qui me stabilisaient avec une autorité très peu médicale, ces doigts qui s'attardaient sur ma taille pour me hisser sur mon engin de torture, et ce tripotage délibéré sous prétexte de contrôler l'ajustement de ma combi. Dans le fracas des vagues, la frontière entre le sauvetage et la séduction devenait délicieusement perméable. Recevoir un baiser mouillé entre deux tasses ? Je valide. Se faire palper le fessier pour « vérifier l'équilibre » ? Je contresigne.

Par chance, mes capacités de propulsion s'améliorent du tonnerre dès que la surface de portance augmente : voile sur l'étang de Sigean, kayak sur l'Aude, paddle le long des falaises de Saint-Jean-Cap-Ferrat, aviron sur la Garonne, le catamaran de Gab, le bon vieux pédalo au lac de la Cavayère, et même, quand l'environnement m’exhorte à m’extirper de ma zone de confort, du rafting ou du canyoning dans les gorges du Verdon et le massif de Bavella en Corse, avec le clan. Tout ça, je gère sans difficulté.

Au fond, mon élément naturel ? Sans conteste : l'eau. Air ? Mon vertige, têtu, hystérique, impossible à raisonner, a son propre caractère. Je fais un arrêt cardiaque au moindre escabeau, j’ai pleuré comme une madeleine quand mes parents m’ont emmené à la Tour Eiffel et la grande roue ? Mon pire cauchemar. Feu ? Je brûle si j’oublie ma crème solaire. Bon, soit, il existe bien un domaine où je concède au feu une supériorité sur l’eau : les Pokémons. Salamèche, Pyroli, Goupix, Feunard, Caninos, Galopa. Toute la clique des badass roux enflammés. Une esthétique cuivrée... assez analogue à celle de : James. Capital de séduction indiscutable. Minute, mon processus associatif actuel me laisse perplexe. Pourquoi mon subconscient établit-il de tels parallèles ?

J’ai soif. Logique. Eau. chaleur. Soif.

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