15.1 * VICTORIA * ECCHYMOSES EN MONNAIE D'ÉCHANCE
CHAPITRE 15.1
ECCHYMOSES EN MONNAIE D'ÉCHANCE
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V.R.de.SC
30.10.22
06 : 10
♪♫ WILDFLOWER — BILLIE EILISH ♪♫
Clac et reclac. Deux coups clairs. Mes talons martèlent le sol, castagnettes d’impatience latente. James ou pas, un grognement d’aise échappe à ma gorge quand mes orteils s’extirpent enfin de leur cellule d'isolement. Ahhhh. Libération immédiate des tensions périphériques. Orgasme plantaire. Et même pas besoin de préliminaires. En revanche, j'admets volontiers l'absence totale de glamour envers le râle primaire qui s'en suit, j’en conviens et je m’en contrefiche : James n’a qu’à l’imaginer en plein ébat, ça lui fera les pieds ! Après tout, un réflexe archaïque ne se discute pas, il se subit. Et de surcroit, c'est le seul émolument qu'il obtiendra sans avoir fournir l'effort de guerre.
Trousseau : vide-poche. Veste : patère. Téléphone : en main. Le protocole de retour en action. Sac expédié sur le pouf. But fixé, ligne droite : mission intendance en marche.
Pendant que James jouait au pilote dans mon parking, j’ai scrollé la météo. Verdict : grand soleil attendu sur Toulouse, pas de pluie prévue dans la journée. Impec. Le séchoir va donc migrer sur le balcon. Encore faut-il que le mastodonte de linge m’obéisse ! Il refuse obstinément de passer la porte-fenêtre. Défaut manifeste de coopération. On croirait qu’il a contracté un mariage indissoluble avec les lattes du salon. Je pousse, je tire, il se braque. Aussi buté que James face à mes réparties. Grrr.
Et puis, soudain, il… lévite ?
En un éclair, James a attrapé l’encombrant monstre métallique et l’a soulevé sans le moindre effort. Je reste figée, entre vexation et gratification, à constater que mon étendoir se comporte sous sa main comme un gentil cabas pliable. OK, range tes muscles, demi-dieu de palier, t’impressionnes personne ! Mensonge éhonté. Mes ovaires amourachieuses lui offrent une standing ovation bien que ma version officille simule une parfaite indifférence…
— Merci. Je… euh… je vais me… débarbouiller et enlever cette robe et… tu… bah, tu n’as qu’à te mettre à l’aise.
Mais pourquoi je bafouille autant, purée ? Quelle nunuche ! Mes mots ripent sur ma langue et je finis par déverser l’indétrônable « fais comme chez toi » en m'enfuyant précipitamment dans ma chambre, poursuivie par l'écho de la stupidité.
Ouvrir la commode, choisir un pyjama, des sous-vêtements confortables — inutile de sortir le grand jeu ce soir, ma culotte en coton fera le job. Je tourne sur moi-même, l’élan un peu trop hâtif et… bam ! Mon orteil rencontre le pied du lit avec une exactitude diabolique. Un glapissement convulsif m’étrangle et un « putain de merde, con, la tatin de ta mère ! » bien senti jaillit de mes entrailles. Remarquable, ce langage de troquet, tiens ! L'élégance du Sud-Ouest en personne. Misère. Toute une licence en langues pour échouer sur une onomatopée de chiffonnière, quel magnifique gâchis de vocabulaire ! Mon corps, trahison suprême, s’effondre sur le matelas.
— Tu t’es fait mal ? l'entends-je demander.
Ben, oui, crétin ! Je lève la nuque, il me dévisage. Allez, bravo ! Ce que tu dois être classe et impériale à te tordre de douleur, le poing compressé sur ton orteil écrabouillé, sous le regard incandescent et givré du mec le plus canon du monde ! Zut, crotte, flûte !
Je me redresse, confuse, les joues en feu.
— C’est pas moi, c’est lui, marmonnè-je.
En mon for intérieur, je supplie que ma dignité survive à ce carnage de maladresse olympique, mais déjà, ma vendetta éternelle contre ce maudit plumard part en vrille dans mon hippocampe. Attends de voir, satané meuble ! Ton bois va tellement grincer, déraper, cogner, couiner, implorer un peu de répit que tu iras jusqu'à regretter la quiétude monacale de la forêt de hêtre où tu es né… et crois-moi, avec la fougue tellurique de cet homme-là, sur ton matelas, aucune pitié pour toi !
Hop debout, attirail en main. Contournement tactile– euh, tactique du torse en plein milieu de l’encadrement. Ouh la la la la, l'aura volumétrique de ce gars est inversement proportionnelle à ma capacité de résistance nerveuse et je commence à avoir de sérieuses envies de squat. L'Écosse, c'est uniquement pour les durs à cuire ou il y a une place pour les variétés fragiles de mon acabit ? Mince, pourquoi il sent bon comme ça, aussi ? Dégagement d'urgence, avant que je n'inhale la totalité de son stock de phéromones.
Glissade spectrale jusqu’à ma salle de bain. J’entre, mais maintiens une ouverture stratégique, un entre-deux pudique, histoire de laisser à James le soin de deviner mes obscurs desseins derrière ce rai de lumière. Non, non, ne vous emballez pas : ce n’est pas de l’exhibitionnisme, mais plutôt… une mesure de précaution, au cas où il viendrait à l’esprit à cet oiseau de s'envoler. Oui, j’avoue : je psychote.
Focus, ma fille. Il s'agirait d'expulser tout ce qui porte un kilt et grogne de ton cortex pour les 120 prochaines secondes. Détoxication cérébrale enclenchée.
Je me débarrasse de ma robe en un claquement de doigts, et la bazarde dans mon panier à linge. Mes membres, encore tièdes d’alcool, résistent à l’extinction de la fête. Alors, quelques flexions face au miroir s'imposent. Rotation de la nuque — gauche, droite. Dénouement des épaules. Friction des cuisses à pleines mains pour forcer le sang à circuler ailleurs que dans mes zones de turbulence anatomique, puis secouage de puces en guise de conjuration contre le magnétisme de l'aimant hédonique dans mon salon.
Gant de toilette en main, je me faufile sous mon pommeau pour une douche express. Pas le temps de barboter, juste me décrasser et ôter ce qui subsiste de sueur, d’effluves de tequila et de paillettes sur ma peau. L’eau brûlante me gifle avec une exquise brusquerie et libère une cascade de sursauts nerveux, de mes orteils ratatinés à ma nuque hérissée. Réveil brutal. Mais pure extase instantanée.
Allez, on ne traîne pas. Je sors de ma pause trempette, m’emmitoufle dans une serviette éponge et réquisitionne ma brosse à dents pour y presser un souffle de menthe. Un tour de poignet et mes mèches aux pointes humides bondissent en queue de cheval haute. D’ordinaire, j’aurais consacré dix bonnes minutes à les peigner et les tresser pour la nuit. Ce soir, je fais économie de mes manies nocturnes. Même refrain pour le démaquillage : un coup de lingette et basta. Rituel habituel torpillé. Exit Raiponce et les influenceuses beauté, j’ai d’autres chats à fouetter. Ou plutôt… un gros matou à mâter.
J’enfile une brassière et un legging bleus. Bleu… Tiens, tiens… Qu’est-ce donc que cette vilaine marque sur ma hanche ? Je plisse les yeux et examine ce stigmate de plus près. Me suis-je cognée quelque part ? Non… ça ressemble plus à une empreinte qu’à un coup. ... James ! Voilà de quoi alimenter les archives secrètes de mon journal intime sur les mœurs gaéliques dès demain !
Soudain, ma sidération face à cet archipel violacé se mue en orgueil. Mes paupières déroulent le film clandestin et un palimpseste de sensations m'enhardit : rooftop. Pluie battante. Soupirs grignotés. Ses mains, arpenteuses, partout. Son souffle vorace. L’électricité. La passion. Mes ongles dérapant sur ses abdos sculptés. Sa bouche gourmande, enfiévrée. La mienne surtout, prête à le dévorer. Les éclats de lumières. Les étoiles. Ses lèvres, leur saveur, leur nectar, leur morsure. Son membre érigé entre mes paumes, sa vigueur, sa douceur. L’orgasme fulgurant qui m’a traversé sous ses doigts musiciens. Hélas… je me souviens surtout combien ce feu n’a pas été partagé. Pas pleinement. James m'a pris tout mon plaisir et m'a laissé ses ecchymoses en guise de monnaie d'échange… Quelle asymétrie frustrante !
Toute crevée, exténuée, lessivée que je sois, un regain d’énergie fleurit sur mon épiderme. Des papillons colonisent mon bas-ventre, ma poitrine palpite sous le coton et mes tétons trahissent la neutralité. Le vertige renait de ses cendres assoupies, mes muscles gazouillent d’excitation. Lui : ses contours, ses possibles, ses promesses, l’appel de ses mains, la vérité de sa présence, tout pulse sous mon crâne, chamboule mon équilibre, brouille mes sens. J’ai encore tant envie de lui !
C’est décidé ! Qu’on m’arrache les cils un à un, je ne fermerai pas l’œil avant d’avoir remis une pièce dans la sexmachine. Et si je devais finir dans quelque maison de santé pour obsession pathologique : grand bien me fasse ! Au moins, mon certificat d'internement aura l'allure épique d'un guerrier Viking. Par conséquent, à moi de marcher sur la pointe de mes intentions sans en avoir l'air. J’ai déjà cajolé l’amant éperdu, affronté les griffes du fauve insatiable, profité de l’expertise redoutable d’un homme attentif aux moindres de mes soupirs. mais le James rétif, barricadé dans sa bouderie ? L’abstinent buté ? Le grognon à la fourrure dressée ? Jamais observé, même sous microscope amoureux. Mais… est-ce seulement dans mes cordes de le pousser à bout ? Je joue avec le feu, sans doute, car derrière la carapace, entre deux piques, j’ai entrevu une tristesse si vive qu’elle rend ma séduction presque coupable. Ses silences ne trompent personne : James souffre. Et découvrir ce colosse alors si solaire ainsi dévoré par l'ombre, me broie la poitrine.
M’enfin. Haut les cœurs ! Rien n’échoit à qui reste coi, pas vrai ? Je n'ai pas fait des pieds et des mains pour l’avoir sous mon toit toute une nuit, privatisé mon appartement et déporté ma propre cousine chez Flo et Cam pour finir en peau de chagrin et échouer lamentablement sur le rivage d'une chasteté qui ne figurait même pas sur mon bon de commande de fin de soirée. Donc : hors de question de renoncer à pareille occasion. Alors, quel modus operandi ? L'attaque frontale, façon bélier du Mordor face aux portes de Minas Tirith ? Ou bien, l’atout charme, la carte fatale : jeter ce pyjama en coton anaphrodisiaque aux orties et exhiber le manifeste de mes courbes à la manière d'une Vivian Ward ? Plus explicite, tu meurs ! Non, l’artillerie lourde est à proscrire. Avec James, chaque geste emprunte à la partie d'échecs sa rigueur : avancer un pion, attendre la riposte, et prier pour qu’il dégaine son roi plutôt que ses murailles.
Mes dents crissent sous ma brosse, et mon reflet, impitoyable, tire la sonnette d’alarme : « après-cuite épique ». Traits raplapla, cernes en campagne d'occupation, pupilles éteintes dans un puits de lassitude absolue. Aucun éclat, pas de subterfuge Instagram, rien pour masquer la misère : juste moi, nature peinture, sans apprêt et hors saison. Fantastique. James va halluciner. Ou rire. Ou détourner le regard. Ou… pire, se demander pourquoi il tolère une telle disconvenu plastique dans sa réalité !
Bon sang, et si tout ce plan de « grande offensive séduction » partait en fumée parce que je ressemble à un ballon de baudruche dégonflé, tout flasque et tout tristoune ? Et si je me repoudrais un peu, ou au moins tartinais ce calamiteux faciès d’un peu de crème « réparatrice » — celle qui m'a coûté un rein et se la joue miracle marketing ? À ce prix-là, la mixture devrait descendre d'elle-même du pot pour me faire un massage et me raconter des poèmes. Rêve pas Vic. Tu as plus de chances que James chope une conjonctivite foudroyante dans la minute plutôt que ce truc tienne ses promesses…
Bon, ho, cesse de pédaler dans la semoule. Bouge, Victoria. Le programme, tu l’inventes à chaud, quand arrivera l'heure de notre prochaine escarmouche labiale. Si ça se trouve, têtu comme une mule, il a déjà profité de ma parenthèse savonneuse pour se terrer sous un plaid et commencer à ronpschiter joyeusement. Je tend l’oreille : zéro ronflement. Je fronce les sourcils. Il est si silencieux qu'on se demande s'il est resté dans le salon ou s'il a disparu par les conduits d'aération.
Je quitte le sanctuaire de ma salle de bain, armée de mon ultime cartouche : mon culot. Je suis cernée, mais je suis là, et je vais te conquérir quand même. Effet de souffle immédiat : mon aplomb déjà bancal s'écrabouille contre une paroi invisible. Le choc est pétrifiant. James, reclu dans sa propre charpente, les coudes plantés sur les genoux, les mains couvrant un visage que je ne peux pas atteindre, immobile, opaque, qu'est-ce que… S'il subsistait en moi un atome d'humour, je dirais que James a l'air d'une statue de Rodin qui viendrait de recevoir un redressement fiscal !
Un voile de plomb coule de sa nuque ployée jusqu’au sol. Une chapelle ardente à lui tout seul ! Sa détresse s’infiltre en moi au point de scier les pattes de ma belle résolution. Mais, let's go, Vic ! Va donc strip-teaser ton homme pendant qu'il semble porter toute la misère du monde et la chute de l'Empire romain sur ses épaules… Mince, alors ! Mon indice de visibilité est à ce point infime, qu'il vient de tomber sous le seuil d'un grain de poussière tellement James ne bronche pas. Splendide. Victoria Rose, le ficus de salon, en vente dans toutes les pépinières de l'indiférence de Toulouse à Aberdeen. Si mon arrivée triomphale lui fait l’effet d’une plante verte mal éclairée, on est mal barré pour les épousailles de lèvres et plus si affinité.
Je reste pétrifiée sur place, ballotée entre l’élan irrésistible de le serrer dans mes bras, l’urgence viscérale de le consoler et l’incapacité de deviner si ce serait la bonne attitude à adopter. Nom de dieu… Qui est l’homme assis là ? Où est passé mon James ? Celui que je connais, celui dont le regard me brûle, me rassure, me défie… Comment l'atteindre, comment le rejoindre dans ce trou noir où il semble s’être perdu ? Chaque fibre en moi s’époumone : « Tends-lui la main ! Touche-le ! Ramène-le à toi ! ». Pourtant, je ne parviens pas à franchir la distance. Si je l’approche, le prendrait-il comme un réconfort ou une intrusion ? Impuissante. Je me sens totalement impuissante. Aussi utile qu'un dico de latin dans un combat de boxe.
À l’arrêt, mon corps flanche : nerfs bourdonnants, orteils recroquevillés, peau frémissante, bas-ventre en émoi, mais contraint au pain sec et à l'eau. La pièce m’aspire dans une angoisse gelée. Me réchauffer. Il me faut de la chaleur. Je bats en retraite vers ma chambre pour récupérer un gilet en grosse maille et… souffler. Retenir un hoquet. Une larme. Je ne m’y attarde pas.
De nouveau face à lui, mon indécision persiste. Quand bien même mon être tout entier vibre d’attirance, mais l’énigme de son repli m’ankylose de plus belle. Et si… et si son silence obstiné était un signal, un… un message du style « fous-moi la paix » ou « laisse-moi crever tranquille » ? Ne pourrait-il pas au moins lever un sourcil, histoire de me signifier si je dois m'expulser ou rester faire la potiche… C'est ce que je suis, pas vrai ? Une potiche. Une idiote sentimentale. Une écervelée persuadée de lui être indispensable. Eh zut… Avec un brin de chance, son immobilité relève de la profonde méditation. Avec réalisme : il maudit et m'accable de sa rancune multigénérationnelle.
Ai-je eu raison de le retenir ici avec moi ? Ai-je abusé d’un moment fragile, lui arrachant une présence qu’il n’avait plus la force ou l’envie de m’offrir ? Hannnn ! Pourquoi m’être comportée en gamine capricieuse, manipulant la situation à mon avantage, alors qu’il a clairement besoin de stabilité et de maturité à ses côtés, et non de mes enfantillages post-beuverie ?! Félicitations, ma grande : mélanger picole, désir et syndrome de princesse têtue te sied à ravir ! Pauvre cervelle d'oiseau inconséquente en quête d'orgasmes prête à étouffer un homme pour parvenir à tes fins ! C’est pas comme s’il ne t’avait pas notifié et rabâché son indisponibilité psychique. Pas prêt, tu saisis ? Got it ? Ci sei ? Percebes ? Te enteras ? O t'o cal dessinar ?
Le rideau tombe. Le silence mord les oreilles. Je me sens si fautive, si… pathétiquement conne.
Lentement, prudemment, je dérive jusqu’au coffre sous la fenêtre. Je vire la montagne littéraire qui traîne sur le dessus et le couvercle cède sous mes mains tremblantes. Je choisis un plaid. Le plus chaud ? Le plus doux ? Non, compte tenu de ses proportions à la Henry Cavill, le plus grand surtout. Je pivote puis le pose sur l’accoudoir du canapé, près de lui. Mon ultime geste, avant de me retirer, sera cette modeste armure contre le froid. Jamais je n’aurais dû le forcer, m’imposer… Je me hais d’avoir été si impulsive et égocentrée !
Brusquement, il relève le visage. Tsunami dans les yeux. Oh mon Dieu, est-ce qu'il triture mon noyau interne à mains nues ou est-ce uniquement l'effet secondaire de ses pupilles ? Son regard, lourd, déconcerté, me pénètre et me cisaille jusqu’à l’âme. Que lui arrive-t-il ? Le voir ainsi déchire mes certitudes, fend mon cœur en deux. Mes stratagèmes, mes hésitations, tout s’effondrent d’un bloc.
Sa main qui se lève, non vers la couverture, mais vers moi, abolit l’intervalle entre nous et dissipe mes doutes. Il m'exige et je bascule dans le vide, tandis que mon cœur, cet idiot, reprend sa course vers l'Écosse. Ma paume se suspend aussitôt à la sienne, comme si elle avait toujours su qu’elle lui appartenait. Puis, je m'avance et ses bras se referment autour de mes flancs. Il me ceinture — symbiose thermique instantanée — sa joue s’écrase contre mon abdomen et de lui jaillit un soupir bouleversant. Appelez le SAMU, je fais une overdose de soulagement.
Mes doigts parcourent son cuir chevelu : le dessus, soyeux, les côtés, abrasifs. Même sa coupe porte son paradoxe : délicatesse et rudesse, velours et granit. Je prolonge mes gestes tranquillisants vers la ligne de ses épaules, relief inflexible, architecture virile, carrure d’un homme taillé pour encaisser le monde. Sa nuque bandée pulse sous mes caresses. Tout en lui respire la puissance, ses muscles grondent leur force retenue. Et pourtant… ce titan, que je crois capable de terrasser n’importe quel adversaire, de soulever des montagnes, de dompter la houle et même la foudre, s’abandonne là, contre moi, dépourvu de son armure, réduit à une fragilité poignante. Deux états antinomiques réunis dans un seul être : le guerrier invincible et le petit garçon dépossédé.
— Je suis qu'une ruine irrécupérable, Vi… Trop brisé pour toi, chuchote-t-il.
Mes poumons s’ouvrent, douloureux, et j’expire.
— Ce choix m’appartient, James. Laisse-moi être là pour toi. Laisse-moi… entrer.
— Je t’ai trahi.
Les syllabes s'abattent, tranchantes. Cet aveu soudain m’électrocute. Sous son front pressé contre moi, mon ventre se noue. Le froid s’enroule à ma moelle, me hérisse d’éclats glacés. Tout en moi proteste, mais les mots s’impriment, inéluctables. Mon cœur bat en révolte, repousse la sentence. Trahi ? Que… qu’insinue-t-il ?
Non. Pas besoin de traduction, non. Le poids de sa confession ricoche en moi. Je subis et ravale d’urgence mes larmes. Mon souffle se hache, coincé entre gouffre et incrédulité. Et malgré ma peine immense, mes mains, rebelles au sursaut limpide de ma raison, se refusent à déséquiper sa nuque. Mes doigts crispés se détendent, cèdent à la douceur et décrètent que le perdre, là, maintenant, serait plus insupportable encore que son coup de dagne sanglante.
Je ferme les paupières, absorbe ce tonnerre noir. Au milieu des flammes, entre la peur et la colère naissante, une pulsion vitale s’élève : maintenir ce pacte d'adhérence envers et contre tout.

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