15.2 * VICTORIA * L'ATOME ET LE MENHIR

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CHAPITRE 15.2

L'ATOME ET LE MENHIR


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V.R.de.SC

30.10.22

06 : 20


♪♫ DONNE-MOI LE TEMPS — JENIFER ♪♫




Ses paumes rompent le contact dans un reflux de marée basse et… rebelote : ses coudes partent chercher sus ses cuises une béquille que sa conscience ne lui fournit pas.

— Victoria… I need tae tell ye[1]–

– Non. Pas la peine... Enfin, si, en temps voulu, mais pas maintenant.

Oui… oui, je sais. Des lunes que je réclame l'éclaircie, et voilà qu'à portée de mains, je la repousse. Ici, en cet instant précis, je n’ai pas la force de les entendre. J’ai l’âme épuisée d’attendre, harassée de tout subir, ravagée par son absence. Si seulement j’avais le pouvoir de geler le présent…

— James… ce dont j’ai besoin, c’est de toi. J’ai envie de toi, et j’ai envie d’être là pour toi. Acceptes-tu mon aide, ne serait-ce que quelques minutes ? Si tu préfères que je te laisse tranquille, que je m’éloigne, je m'y plierai.

Je guette ses traits, mais il ne relève pas la tête. Évidemment, les expressions faciales normales, pas son fort ce soir…. Est-ce là, la tragédie des hommes du Nord ? Transformer leur torse ciselé en coffre-fort dont ils ont avalé la combinaison ? S'étouffer avec leurs secret rances au lieu de risquer un courant d'air dans leur crypte intérieure ? Moi qui ai grandi dans le boucan des passions méridionales, je me fracasse contre ce mutisme des lochs. James est à des années-lumière du tempérament volcanique de mes frères, où tout s'éjecte en une giclée de lave et d'insultes sonores. En ça, il s'apparente à Mati. Lui non plus n'a pas pour habitude de cultiver la souffrance en opéra de plein air, mais plutôt en église lugubre dont on a perdu les clés. Je sais néanmoins que Mati agit de la sorte parce qu'il a emmagasiné assez de douleur en lui pour édifier une cathédrale de remords où il s'enferme à double tour. James aussi ?

L’odeur de son shampoing flotte sous mes narines. Mon thorax sert de caisse de résonance à une cacophonie sans chef d'orchestre. Chaque battement gronde son désarroi. Le silence de mon appartement, sa semi-pénombre, tout amplifie cette charge qui nous étreint. J’ai l’impression que mes veines s'embrasent de tension, que ma peau se tire à l’extrême, accrochée au moindre souffle qu’il daigne relâcher.

De réponse, il n’en vient pas, alors je tente une autre approche.

— Excuse-moi pour ce guet-apens maladroit… Je… je… je n’avais pas l’intention de… de te contraindre ni… ni de m’imposer. Mais t’imaginer partir… j’ai… je… j’ai paniqué. Mon égoïsme a tout bonnement pris le dessus. Une vraie gamine, je sais, oui, mais… c’est que… tu m’as tellement manqué, James. Je… souhaitais juste te garder un peu plus longtemps… avec moi.

Les phrases me fuient en cascade, trop vite, trop fort, et pourtant, je tremble de les voir rester en suspens entre nous, incertaines.

James ne réagit toujours pas, et de lui, je ne distingue que le sommet de son crâne.

— Si tu choisis de t’en aller, je ne t’en empêcherai pas. J’aurais le cœur en miettes, c’est sûr, mais je ne ferai pas obstacle.

Ma fierté n'est plus qu'un amas de décombres, certes, elle devra suffire à lui ouvrir la cage…

À cette pensée, un tressaillement polaire parcourt ma colonne. L’idée de ses pas qui s’éloigneraient, de la porte qui claquerait, et déjà le vide abyssal se réinstalle en moi et la morsure de l’absence pénétre chaque pore, nerf, cellule jusqu’aux os. Lui parti, je redeviendrai une coquille spongieuse, imbibée de manque, une épave flottant dans son propre océan de mélancolie. Pire : un torchon humide et crasseux naufragé dans un coin d’évier. Non, encore plus pathétique : la chaussette orpheline, détrempée, exsudant la vieille lessive, oubliée malgré elle dans le tambour de la machine. Voilà l'état dans lequel son départ me classerait. Une loque humaine avec option « rinçage-essorage » : quel destin de rêve, la moisissure…

Oh mon Dieu... Inondation lacrymale imminente. Préparez canots, brassards, bouées, parce que le tsunami sentimental rapplique. Mon corps se saborde et la course précipitée de mes pensées, dévalant la pente à tombeau ouvert, incontrôlables, va me faire chavirer d’un moment à l’autre. Ma vue se brouille. Dicté par l'instinct de conservation, je me recule, m'arrache à son périmètre de chaos, à son atonie souveraine. Mes muscles réclament une échappé. Mes poumons, de l'oxygène. L'immobilité devient mon ennemie. J'ai besoin de mouvement, d'air, de n'importe quoi qui ne soit pas ce silence statique. Ma main se plante sur ma hanche tandis que je pivote d’un quart. L’autre se hisse jusqu’à ma bouche barricadée, pour étouffer un piètre sanglot ou un râle d'asphyxie, je ne sais même pas. J’y surprends mes dents en train de charcuter ma chair. Par habitude. Par distraction désespérée. Ma respiration s’étrangle parce que mes satanées larmes encombrent mon larynx. Alors, je fuis. Mes jambes me mènent à travers le salon jusqu'à ce que le comptoir de la cuisine stoppe ma fuite. Et c'est là que je les remarque.

Drap, housse de couette, chemise et paire de baskets, le gros de ma lessive de blanc, de mon linge de lit à mes basiques, s'exhibe là, crucifié sur les dossiers des tabourets hauts pour hâter un séchage impossible. Leur prosaïsme textile achève de transformer mon chez-moi en une arrière-boutique de blanchisserie clandestine. Affligeant de négligence. Je déteste ce désordre. Il me renvoie l'image d'une femme en défaut de gestion, incapable de réguler jusqu'à l'agencement élémentaire de son trois pièces.

Action, réaction : un rangement s'impose. J'ai le ventre en compote, les muscles en coton et la psyché en déroute, mais je dois ranger, je dois solutionner cet étalage de fibres qui me souille l'œil.

Sans plus ergoter je m’attaque au morceau de bravoure : le drap-housse. Une hérésie géométrique avec ses coins froncés qui défient les lois de la physique. Marie Kondo se suiciderait en voyant ma misérable technique. Je fourre un repli dans l'autre, j'étire, je maugrée. James dans mon dos est aussi muet qu'une partition vide devant un compositeur sourd. Voit-il au moins que je mène une guerre mondiale contre un élastique juste pour ne pas lui fulminer ma détresse à la figure ? Je secoue le tissu avec une violence qui ne lui est pas destinée, conjecturant secrètement que ce vent artificiel réveille enfin l'homme de granit assis derrière moi.

Schclac ! Le coton s'abat sur le comptoir. Attaquons-nous à la hou– non mais, Victoria !? Faire de l'origami ménager en plein drame romantique à quasi 6 h du mat, tu perds la boule ?! Bravo, le César de la névrose est pour toi. Garanti. À quel moment as-tu décrété la frénésie maniaque par déni de réalité comme une alternative gratuite aux séances de psychothérapie ? Depuis que ma mutuelle refuse de prendre en charge les naufrages sentimentaux avant le lever du soleil ? Ça me saoule ! Je démissionne de ma mission de gouvernante. Plutôt que de passer mes nerfs sur la housse de couette, je m'enroule sur moi-même, et, emmitouflée dans mes propres bras, baisse le front vers mon parquet. Mon ventre se contorsionne, partagé entre la crainte de son rejet et l’élan vital qui me pousse à supplier cet homme de rester, à essayer de le convaincre. Mais de quoi, au juste ? Que j’en vaux la peine ? Que je pèse plus qu’un souvenir à effacer ? Bon sang, à quel moment ai-je accepté de ramper ainsi, tel un mollusque dépressif condamné à la pétrification dans le canyon du désespoir, à implorer une main de ne pas me quitter ? La mendicité émotionnelle ne figure pourtant pas sur mon CV de femme indépendante…

Victoria ! Ou-vre-les-yeux ! Ne te confonds pas en excuses alors qu’il vient littéralement de clamer haut et fort t’avoir trompée !

Après notre idylle estivale, après nos semaines de fils numériques en ébullition — plus assidus que la pluie de notifs cumulées qui me font sursauter chaque matin — après sa déclaration enflammée dans son vocal de malheur, pourquoi, oui, POURQUOI, Monsieur Adieu-les-promesses-bonjour-l’aventure s’est rué vers un autre vagin sitôt mon éclat d’importance mis au rencard ? Étais-je devenue si insignifiante à ses yeux… ou, tout du moins, insuffisante pour rivaliser avec son envie d’aller plonger sa pelle dans un autre bac ? Et un bac à sable, je parie, tiens ! Han-han, impossible. Je… je refuse de croire qu’il se soit bradé délibérément pour une histoire de pulsion à assouvir ! L'évidence me hurle pourtant le contraire…

Mais… peut-on tromper quelqu’un par accident ? Sans conscience ni volonté de blesser ? Est-ce que ça existe seulement, l’infidélité innocente ? Et puis… nous n’étions rien d’officiel l’un pour l’autre… Ce manque de clarté, ce flou d’engagement change-t-il quelque chose ? Est-ce que ça relativise son geste ? Diminue ma colère ? Ma douleur ?

Mon cerveau mitonne un brouet de sophismes pour masquer l'amertume du réel : une pincée de « faute à pas de chance ! », un zeste de « erreur humaine… », une bonne louche d’« hormones en folie ! » pour relever l’absurdité, le tout saupoudré d’un soupçon de logique douteuse histoire d'assaisonner, vaille que vaille, l’irréparable et rendre la catastrophe digeste. Bonne appétit, ma vieille !

Je me sens ridicule. Et paumée. Moi, j’ai couché avec Mati pour enterrer son fantôme. Lui ? Quelle sera son excuse, sa fable ? L’appel du sexe ? Non, ce n’est pas dans son tempérament. Ça ne tient pas la route. Il y a forcément une autre raison… Moi. Moi qui ne suffisais pas. Sinon quoi ?

Allez, advienne que pourra. Je formule ma première question :

— M’aurais-tu trompé si tu étais restée avec moi à Toulouse au lieu de repartir en Écosse ?

Voilà, je l'accule dans ses retranchements… Et si je me plantais sur toute la ligne ?

No.

Fermeté cristalline. D'accord. Mon palpitant bat de l'aile. Serait-ce uniquement une histoire de distance ?

— Puisque tu m’as affirmé ton amour, estimes-tu qu’aimer quelqu’un, ne suppose pas d’être fidèle ?

Je dois savoir. Je dois éviscérer ce doute moral, existentiel. Si James et moi ne partageons pas la même vision, tout s’effondre ici.

Là aussi, pas l’ombre d’une hésitation, réponse du tac au tac :

Course it is[2].

J’espère qu’il parle avec conviction et pas pour m’amadouer. Tout mon être aspire à sa sincérité, à nos valeurs alignées.

— Si tu devais choisir entre elle et moi, qu–

James me barre aussitôt la route :

— Il n’y a pas d’autre « elle » dans l’équation.

Pas de triangle amoureux donc. Pas de remplaçante

Mes lèvres frissonnent. Il me faut une confirmation. Immédiate. Absolue.

— Donc, c’était juste un coup d’un soir ?

— …

Jusqu'ici, il a dégainé ses répliques comme on tire à blanc, mais là, le mécanisme s'enraye et la réponse tarde. Je me risque à une torsion du buste pour sonder le vide sonore.

Toujours prostré, dos rond, mains agrippées à son crâne, il n'est plus qu'une ligne brisée qui s'enkyste dans le tissu du canapé.

Une syllabe aurait suffi. Hélas, elle n’a pas franchi le cap. Rassurée ? Pas du tout ! Merde de merde de merde ! Foutue spirale de doutes ! Il a récidivé ! Qu’est-ce qui m’a pris de chercher à fracturer sa boîte noire ?! Pourquoi m'infliger pareille torture mentale ? J’appuie pile là où ça fait mal, et je m’étonne de finir repeinte en rouge !

— Est-ce que tu regrettes, au moins ?

Est-ce que je peux encore compter sur lui ?

Mon souffle court trahit ma tension. James se fige, sa colonne se raidit. Il ne se retourne pas, nous prive à nouveau de tout contact, de toute lumière, de toute chaleur.

— Plus que tout. Jamais je n’ai voulu que tu souffres à cause de moi.

Oh comme j’ai envie, si envie, de le croire sur parole… Mais… la belle affaire ! Le regret, c'est l'hommage que le vice rend à la vertu quand il s'est fait choper !

Mes lèvres s’insurgent malgré moi :

— Pourtant, c’est exactement ce que tu as provoqué. De la souffrance. Et pas qu'un peu !

Eh boum ! Coup de pelle dans le cercueil. À peine ai‑je prononcé ma phrase que je m’en mords les doigts. Tant pis ! Ras-la-casquette, là, de calculer la portée de mots comme si j'écrivais un traité de paix ! Pourquoi devrais-je polir les angles, au juste ? Je revendique mon droit à la rancœur, à la hargne, à ce venin qui ne demande qu'à déferler. Mais ma haine a un goût de cannelle et de fer : elle réveille mon appétit. Étrange paradoxe que ce besoin de marquer qui se transforme, sans transition, en une hâte dévorante d'être marquée. Je lui en veux. Je lui en veux tellement et pourtant, je le désire de fou. Je le veux près de moi. Contre moi. En moi. Je veux le briser en mille tessons pour être la seule à pouvoir boire à sa source et ramasser ses fragments, un par un, contre ma peau. Et je veux que chaque arête tranchante de sa faim et de cette vérité qu'il me refuse s'enfoncent en moi, qu'il m'enchaîne à son bassin trépidant, laboure mon corps de ses excuses silencieuses et m'offre ses râles en guise d'oraison. Mon envie se nourrit de désastre, c'est terrifiant… Plus je le déteste, plus j'escompte une réparation par la violence. Pourquoi ? Pour recouvrir cet engourdissement laissé par mon agr– non, n'y pense pas ! Ne mêle pas l'insulte à la morsure. Il me faut un point d’arrêt : tout de suite !

Boire. Ça forcera ces sanglots d'amertume à refluer et reconquérir un soupçon de contenance au milieu de ce désastre.

Je déboule devant mon plan de travail en trombe. Un verre, arraché au placard. Le frigo, martyrisé. Un citron, saigné net en deux disques jaunes qui s’échouent au fond de ma coupe aplatie sous le jet glacé du distributeur. L’eau s’y engouffre en cascade, éclabousse, me cingle de froid.

Comme si ma vie en dépendait, j’engloutis ma citronnade jusqu’à la dernière goutte. Agression polaire à la loyale, contrairement à certains bipèdes à barbe ! Puis je me retourne, dos appuyé contre la surface gelée de mes meubles. Mes rétines s'incrustent au blanc de sa chemise et deviennent les vigies de son abattement. Je claque le verre dans l'évier puis gonfle ma poitrine à m’en éclater les côtes. Je me cramponne à ma fierté. Je fais front. Dieu que c'est dur !

Et maintenant ? Quel est le programme ? M'ensuairiser dans le coton de ma couette et m’y dissoudre en gémissements jusqu’à n’avoir plus rien à pleurer ? Non. Le balayer de mon existence comme une poussière importune ? Jamais.

Au moment même où je ficelle mes phrases pour proposer une trêve, une nuit de sursis, quelques heures de sommeil, James brise l’attente. Il… — nom de Dieu ! Il se lève et file tout droit vers l’extérieur. Non ! Non, non, non, non !

Je suis une femme de parole. D’ordinaire, ma bouche scelle mes actes. Mais cette fois… mon cœur mutile ma raison et une détermination brute me contraint à faillir. Qu’il ose passer cette porte, et je jure que je dépose plainte contre l’univers, bon sang ! Après, je convoque le destin dans mon bureau et lui colle un blâme pour faute grave. Et encore après, je licencie James de mon cerveau. Sauf que le préavis dure une éternité et que l'indemnité de départ me coûte la vie…

D’un élan, je fonce le faucher dans l’entrée. Ses doigts épousent déjà la poignée, prêts à s’abolir hors de ma vie. Je le bouscule — enfin, mon squelette percute sa montagne — et m’interpose pour lui barrer le repli. Mes deux paumes s’écrabouillent contre sa carapace, priant pour que mon désarroi pèse assez lourd pour ancrer ses semelles à mon parquet. Si la honte était une source d'énergie, je serais actuellement en train de le propulser à travers le mur de la cage d'escalier. Normalement, je devrais lui ouvrir la porte et lui donner mon pied au cul pour accélérer le départ. Au lieu, me voilà à effectuer un plaquage de rugby désespéré sur un menhir écossais sans cœur et me convertir en paillasson vertical. Quelle humiliation de sentir mes convictions se dissoudre au profit d'un besoin viscéral de le garder encore là, à quelques centimètres de mon nez.

Je fixe sa veste, surtout pas ses yeux. Si je m’y noie, je m’éteins.

— S’il te plaît, attends… Deux minutes, pas plus. Je… Désolée, j’avais promis de ne pas te retenir. Mais…

Mes mains palpitent contre sa chemise, ma voix se fendille. Tant pis, j’avance dans la brèche.

— Laisse-moi seulement te dire que je…

Mince. Que lui dire ? Ma gorge s’étrique, mes pensées se cabossent les unes les autres. Tout presse pour jaillir en premier, mais rien ne se compose pas vraiment.

— Je me sens trahie et…

Non. Pas ça. Je charcute ma lèvre pour étouffer la suite. Mais si, balance-lui ses quatre vérités en face même si tu es persuadée que c’est la pire gifle à envoyer alors qu’il s’apprête à déguerpir.

— Enfin… si, je me sens trahie, James. Inutile de mentir. Mais, toi, tu, toi… tu n’as pas l’air heureux. Tu l’es ? Moi, je ne le suis plus. Plus depuis que tu as déserté ma vie.

S’il me répond « Écoute, je n'ai jamais été aussi épanoui, je me sens littéralement flotter de bonheur », je saute par la fenêtre. Non, je l'y pousse avant de le suivre.

Je hisse mes yeux vers lui, scalpel au clair, à l'affût d'un muscle tressaillant, d'un bégaiement de cil, n'importe. Mais lui, inflexible, soude ses billes bleus à la porte derrière moi, ignorant mon appel avec la superbe d'un récif. Mon sang charrie des lames de rasoir qui déchiquettent les parois de ma retenue.

— James… TU VAS ME REGARDER À LA FIN, OUI !

Mon timbre se fracasse sur l’injonction, écharde de désespoir à vif.

— Je te dégoûte à ce point ? Crache-le, alors ! Je ne mérite même plus ton regard ?

Mes mains s’enracinent contre ses pectoraux, décidées à l’ébranler, à le déloger de ce silence étranglant. Enfin, ses prunelles s’inclinent et d’un revers de force, James m’arraisonne, me cambre, me forge à sa carrure et me cloue à la porte que je tentais de défendre. Un mouvement si autoritaire, conquérant, sec, sans issue, qu'il m'atome et me reconfigure en lui.

Oui ! Ligote-moi à ton séisme, dévore ma colère, sature mon vide !

Ye think ye….

Il s'interrompt, déglutit avec difficulté avant de reprendre en français :

— Tu t’imagines sincèrement me dégoûter ? Ach, lass, dinna be daft[3]… Ye ken fine well it's no ye[4]… C’est moi, moi seul qui me répugne. Parce que je vaux rien. Parce que je suis pas digne de toi.

— Et moi seule décide qui est digne ou non de moi ! Si tu es là ce soir, c’est parce que je t’ai choisi, James. Je t’ai carrément jugé indispensable, même !

Nos regards croisent le fer, et nos résolutions respectives étincellent. Mon souffle percute le sien, brutal, haletant, sur le point de rompre l’équilibre.

Sa main s'insinue, impériale, quitte mes reins pour frôler ma gorge et se lover derrière mon oreille. Frisson d’alerte, d’abandon. Il se penche, ses lèvres effleurent ma tempe, son murmure lacère l’air :

It's chasin' me out ye should be, Vi. Nae keepin' me here. Nae nailin' me to ye.[5]

Je m'empare aussitôt de sa paume, la plaque, l’emprisonne contre ma peau. Mon refus pulse dans mes veines jusqu’au bout de mes doigts.

— Regarde, James, ta main ne me brûle pas, elle me nourrit. Que tu partes, c’est la dernière chose dont j’ai envie. On n'est pas dans un tribunal, on est dans mon entrée. Tu aurais pu feindre de m'avoir vu ce soir, ne jamais te remanifester. Tu as choisi de revenir. Je choisis de te garder.

Ma voix devient plus fiévreuse. Il doit saisir l’ampleur de ma requête.

— Laisse-moi te montrer ce qu’on peut être l’un pour l’autre. Laisse-moi graver ma place auprès de toi. Si ton corps et ton cœur ont besoin d’un refuge, les miens aussi. Pour ce soir, l’alternative ne serait que désillusion et tristesse. J'irais me coucher seule, tu t'abrutirais au volant dans la nuit noire pour regagner une chambre vide. Non. Offre-nous du réconfort, James. Reste avec moi.

La porte ne s’est pas ouverte. James m’a suivi. James m’a ralliée.


[1] je dois te dire

[2] bie sûr que si

[3] ne sois pas idiote

[4] tu sais très bien que c'est pas toi

[5] Tu devrais me chasser, Vi. Pas me retenir. Pas me clouer à toi.

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