15.4 * VICTORIA * THERMODYNAMIQUE DES RETROUVAILLES

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CHAPITRE 15.4

THERMODYNAMIQUE DES RETROUVAILLES


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V.R.de.SC

30.10.22

06 : 40


♪♫ ACOUSTIC - BILLY RAFFOUL ♪♫



De mon décolleté où il égrène une traînée de poudre à mon nombril qu'il lape en faisant escale sur la fleur de coquelicot qui décore l'os de mon bassin, James couvre mon corps de baisers jusqu’à mon bas-ventre, puis, une fois le siège établi et le relevé topographique achevé, mon géomètre émérite harnache mes jambes à ses épaules et se blottit au-dessus de ce point chaud qui ne jure que par lui. Je sens que mon protocole de maîtrise vient d'essuyer un crash systémique irréversible. Avis de recherche : ma volonté a été prise en otage entre le grain piquant de sa barbe et la naissance de mes genoux.

James Cameron, ce réalisateur de génie en plein tournage de son chef-d’œuvre, distille tout son art vibratoire avec une emprise qui me laisse exsangue. Je subis une dilution totale, mes phalanges crispées sur le relief capitonné de ma couette, abandonnée au flux de ses initiatives. Meilleur effet spécial buccal : lui. Lui. LUI. Succions, souffles, stimulations, tout semble calibré à l’échelle du frisson pour me consumer. Si ses doigts m’ont propulsée dans la stratosphère hédonique tout à l’heure sur le rooftop, sa langue joueuse, intrépide, et sa bouche taquine, insatiable, m’envoient dériver au-delà de la Voie lactée, dans un cosmos dont lui seul a le secret. Inévitablement, ce bombardement neuro-sensoriel m’arrache aux rives du réel et me conduit aux confins de l’orgasme. Disloquée par l'extase, je bascule dans une faille où mes pensées s'évaporent et ma chair ne reconnaît plus d'autre loi que celle, souveraine, de mon colosse écossais.

Qui de mes halètements syncopés, qui de mon abdomen déployé en vagues, qui de mes cuisses en étau contre ses tempes, de mes cordes vocales en pleine capitulation ou de mes mains tentant vainement de l’exiler loin de mon clito, toujours est-il que mon Highlander se retire dans une décélération délibérée aussi métrée que sadique, délaissant mon entrejambe en feu et chaque parcelle de moi encore irradiée de son hommage.

Et puis, il revient, se stabilise en surplomb, tout en tempérance. Son regard ? Dieu, son regard… Fièvre, flamme, tendresse pure. Persiste ce stigmate de tristesse qui comprime ma poitrine. C'est dans ce naufrage-là, au fond de ses pupilles saphir que James nous enclave : il m’embrasse avec une délicatesse illimitée au moment précis où il s’enfonce en moi. Enfin. Nous voilà suturés. Juxtaposition parfaite. La moindre particule d'air est proscrite de ce vide que nous comblons. Je me sens dangereusement complète.

Les yeux dans les yeux, James instaure un va-et-vient cadencé, quasi poétique, dicté par la complicité et la mémoire de nos corps, aux antipodes d’un rendez-vous bâclé — bien loin de la précipitation d'un coup rapide sous l'orage, catastrophée par les éléments, en somme... L’instant est infiniment plus dense ainsi : chaque ondulation devient inoubliable, chaque soupir précieux. Ses paumes encadrent ma tête, l’une se cale en contrefort de ma nuque, l’autre caresse ma tempe. Il arpente mes boucles, m’octroie des baisers langoureux, frotte nos nez, nos fronts, nos joues, s’abrite à l’occasion dans mon cou pour haleter son plaisir. Il est la perfection faite homme. Le sommet de ma chaîne alimentaire érotique. Pourtant, ce n'est pas que la technique qui le sacre, mais cette manière d’être l’évidence. Il s’est attribué l’usufruit de mon anatomie avec une autorité de propriétaire de longue date. Mention très bien. Si je n'avais pas le cerveau court-circuité par les endorphines, j'enverrais bouler son insupportable don pour le sans-faute.

Hélas, j'ai trop soif de lui, là, en moi, pour seulement envisager le moindre reproche. Son parfum boisé et son arôme salé me prennent d'assaut. Ses tics de gorge habituels volent en éclats dans cette tempête ; place à un déluge de râles et de soupirs qui me foudroient, une symphonie rauque qui agit sur moi comme le plus violent des aphrodisiaques.

Mes doigts parcourent la grammaire physique de ses muscles, son flanc, son torse, ses épaules, avec la paresse d’une dérive, avant de s’ouvrir, vaincus, sur le matelas. Il ne me laisse pas sombrer. Ses mains cueillent mes poignets avec la précision d'un rapace, clouant mes paumes contre l'oreiller pour cadenasser nos phalanges, un entrelacs si étroit qu'il m’interdit toute retraite, une tangence digitale qui nous lie autant que sa poussée en moi. Menottée par ses serres. C'est sa façon à lui de dire « Sens-moi. Ne sois nulle part ailleurs ». Son plaisir exige ma complicité absolue. Bien. Message reçu. Je ne suis plus à moi, je suis à nous.

Tels de mini-éclats affectueux rythmant balancements et œillades brûlantes, nos bouches se frôlent à répétition. L’heure est à la douceur, au partage, à la passion qui s’accorde sans hâte, à l’émerveillement de deux âmes qui se réapproprient lentement.

Je voudrais transformer ce moment en un crépuscule doré qui annonce l’aube scintillante de nos retrouvailles, et non la fin du « nous ». Offrir une impulsion nouvelle à notre relation, prélude aux larmes taries, à la douleur enfouie, aux battements de cœurs à nouveau supportables. J’aimerais tant que cette parenthèse tienne lieu de vestibule, et non de conclusion irréversible. Malgré tout, la vérité s’infiltre : demain, il nous appartiendra d’ouvrir la cage aux mots, de crever l’abcès de nos peurs, tomber les masques, s’exposer, en priant pour que la déchirure ne soit pas fatale.

Regarde-nous, James… Pourquoi a-t-il fallu que tu m’abandonnes, que tu renonces à nous ?

Nos échos d’autrefois se livrent en pâture à nos cloisons d’aujourd’hui, forgées au fil des jours de solitude et d’errance. Réanimer les braises de nos aspirations, dans l’espoir insensé qu’elles suffisent à éconduire les ombres qui nous hantent, s’avère d’ores et déjà si difficile que j’ai presque envie de me dissoudre à jamais ici, dans ses bras, et ne jamais retourner à la prose du monde. Retenir le temps qui court, ligoter l’éphémère et l’étirer jusqu’à ce qu’il se commue en éternité. Déchirez le calendrier : mon horloge s'est arrêtée à même sa peau, et c'est ma plus belle reddition.

La vérité est magnifique, mais tout aussi cruelle : James, en moi. Une présence totale et profonde, une sensation que je croyais perdue pour toujours. Cette marée charnelle me restitue à ma propre féminité : une entité offerte, reconnue, comblée. Nul langage ne peut frôler l’immensité de mon ravissement. À chaque seconde, mes contours se brouillent jusqu'à l'indistinction. Et ça fait un bien fou de disparaître ainsi… J’absorbe l’évidence en moi, je l’habite, je l’incarne, je pleure…

Je ne le devrais pas, et pourtant, incapables de contrer l’onde primitive de son être, mes défenses cèdent. Malgré mes doutes bruissants, malgré mes craintes instinctives, au centre, obstinée, demeure cette flamme : je suis toujours amoureuse de lui. Mon cœur est toujours amoureux de lui. Ma raison, elle, hurle au recul, dresse des murailles de sable, excommunie l'idée de toutes ses forces. Mais de forces, il ne m’en reste quasi plus. Lutter contre son manque m’a laminée. Tenter de conjurer ce désert qui mâchait mon âme m’a disloquée de l’intérieur. Mais maintenant ? Maintenant, coucher avec cet homme aiguise une aiguille invisible qui recoud mes plaies secrètes. Chaque pénétration cimente mes fissures. Chaque courant d'air chaud contre ma peau remaille mes fibres éparses. Je me sens réparée, propagée d’espoir. Une femme brisée qui, sous lui, retrouve son unité, ingère l’univers à pleine bouche, s’illumine. Peu importe si l’écorce pâle du matin vient à estomper cet enchantement, je renais dans ses bras, avec lui, par lui. Mon Dieu... L'envie de lui dire merci me brûle les lèvres...

Visage caché dans le creux de sa clavicule, doigts enfouis dans ses mèches, je focalise toute mon attention sur la thermodynamique de nos corps. Seul l’instant compte. D’un souffle atone, je l’encourage à accélérer. James s’exécute et nous emporte dans la vague.

Petit à petit ma respiration s’affole, le fracas de mon sang palpite comme jamais et les mutilations vocales de mon amant attisent mon propre plaisir. Spontanément, mes jambes se nouent à sa carrure d'acier, mendient plus de pression. Mes mains pétrissent son dos, ses fesses, ses biceps, et je comprends, à sa tension musculaire, l’imminence de son orgasme. Il résiste autant que moi… mais ça ne durera pas. Je bascule mon bassin, hisse mes genoux plus haut, accompagne son balancier du mieux possible. James grogne, m’embrasse et se perd contre ma carotide. Sa verge m’emplit à saturation, la stimulation redouble à chaque impact. Cuisses resserrées, ventre contracté, paumes en vadrouille sur ses épaules, j'encaisse la percussion de ses coups de reins jusqu’à ce que sa gorge vibre sa délivrance. Big bang en chambre close. Alors, sa silhouette se bande et se détend dans une même irruption et, enfin, son orgasme inonde mes cellules. Pas besoin de secours, je sais nager dans ce genre de bonheur. Son sexe pulse une dernière fois, puis James se retire en douceur et s’effondre tendrement sur ma peau.

Tandis que nos corps se relâchent, ses doigts sous ma tête massent mon cuir chevelu et les miens flattent ses côtes en ressac. Tout n’est que délicatesse, offrande, plénitude, sens en coton. Un bruit blanc discret tapisse mes oreilles d’un voile acoustique. Ma matrice nerveuse se réinitialise. Même dans le silence, il est encore tout autour de moi. Son poids écrase mes muscles engourdis. Qu'à cela ne tienne, la sensation est merveilleuse. L’arôme de notre union, épais, fauve, s’accroche à mes muqueuses lorsque j’inspire à pleins poumons. Le monde se réduit à cette moiteur fusionnelle qui me berce langoureusement.

James se décale légèrement sur le côté, nos membres toujours emmêlés, et je contemple cet homme, encore mien, encore proche. Il m'ensorcelle. Comment a-t-il réussi à me capturer à ce point, encore une fois ? Lui aussi me scrute en miroir, attentif, dévorant. Mon coude se déploie, mes phalanges effleurent sa tempe avec tendresse, caresse minuscule, mais absolue. Nos yeux se consument, comme deux comètes en trajectoire d'impact. Newton n'a rien compris à la gravité. La vraie, c'est celle qui me cloue à ce matelas dès qu'il me regarde.

Dans cette étincelle ténue, j’ai l’impression de voir défiler la vérité nue : si l’amour a un visage, c’est celui qui m’admire, là, essoufflé, vulnérable et pourtant puissant. À cet instant précis, si James me demandait de lui léguer mon rein gauche ou de manger du chou de Bruxelles à tous les repas, je répondrais « aye, lad » avec un sourire béat. Mon QI a officiellement été remplacé par de la barbe à papa.

La main de James s’épanche sur mon ventre, y exerce une pression douce avant de remonter, paresseuse, pour errer entre mes seins et finir son voyage sous mon oreille. Il s’incline vers moi, dépose ses lèvres sur mon épaule, ma mâchoire, puis la commissure de ma bouche. Ses baisers laissent une coulée ardente, calment l'irrémédiable, et un long soupir s’abat sur moi. Le sien. Car, déjà, il se redresse. J’observe l’homme qui vient de me faire l’amour, s’agenouiller au milieu du lit, le front baissé au-dessus de mon nombril, et je devine à la discrétion de ses gestes, la liquidation du préservatif. Mes doigts se perdent dans ses cheveux et un petit vrombissement de gorge à l'écossaise résonne dans la pièce. Ah. Je m'en réjouis jusqu'aux oreilles. Visiblement, Monsieur tamponne la session « conforme » et son gazouillis rocheux — véritable mise à nu de son bien-être — me rend d'un coup follement fière de moi.

Un smack sur ma cuisse plus tard, il se lève enfin, ramasse son boxer et prend la direction de ma salle de bain. Fin de la parenthèse enchantée. On range le matériel, le protocole de sécurité, les formulaires d'extase. Retour à la réalité dans 3, 2, 1... J’admire la mécanique souple de ses épaules qui roulent, la courbe de ses fesses, l’oscillation hypnotique de ses reins jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’angle de la porte.

Une fois seule, j’évacue un loooong souffle de contentement avant de m’effondrer sur mon matelas, les yeux retenus au plafond. J’ai la sensation d’avoir débusqué un poids de mon esprit, sans que je puisse me rappeler lequel. Mon cerveau vient de s'offrir un gommage intégral. Plus une aspérité, plus une pensée pernicieuse, le calme plat. Je le laisse donc vagabonder parmi les souvenirs et les frissons, pendant que l’ardeur de notre étreinte s’amenuise peu à peu.

Ici, entre les quatre murs de cet écrin silencieux qui garde les traces de nos ébats, passés et présents, je me retrouve enveloppée d’une douceur familière. Nul autre homme que James n’a franchi le seuil de cette pièce. À vrai dire, au comble de mon désespoir, j’ai même songé à déménager. Les débris de juillet refont surface partout, à toute heure. Les échos de notre passion continuent de retentir à chaque fois que je rentre chez moi. Ce lit, mon canapé, le tapis devant ma télé. Le balcon, où j’ai gémi son patronyme dans la nuit tiède en me mordant les sangs pour confiner ma jouissance. La porte de cette chambre où nos corps ont martelé le bois jusqu'à l'étourdissement. La cuisine. Chaque recoin de cet appartement est infesté de lui. Je vis au cœur d'un Jumanji érotique. À chaque point de fuite, il y a un souvenir qui essaie de m'avaler toute crue. Pire, notre iconographie parasite encore la paroi de mon frigo, sédimentée entre des reliques de concerts, de vacances, de beuveries, de repas de familles, de fêtes d’anniversaire. Anniversaire…

Aujourd’hui je célèbre le premier jour de ma vingt-cinquième année et je le vis avec lui, dans le sillage de son magnétisme... Mon plus beau cadeau ? Une dose d'adrénaline pure et une incertitude de la taille de l'Écosse. Combien d’autres nuits m’endormirai-je dans la coulure de moiteur qu’il laisse sur mes draps ? Peut-être cent, peut-être une seule. Qu'importe. Pourvu qu’il continue d’être la frontière que je franchis, la tempête que je brave, l’évidence où je m’abandonne. Non, c’est faux. Bien sûr que ça m’importe. Plus que tout. Plus que de raison. J’ai la trouille. La peur viscérale qu’il s’échappe me tord le ventre.

Voilà. L’évocation de son départ suffit à me remettre sur le qui-vive. Ma fréquence cardiaque se fragmente. L'environnement sonore, auparavant étouffés et lointains, entreprend un vandalisme acoustique : la pluie percute le vitrage, mais seul le chuintement hydraulique du robinet restaure mon équilibre.

Je me hisse, récupère, sur la patère, mon déshabillé de soie et dentelle noire — oui, oui, je choisis l’option sexy et pas ma robe de chambre polaire digne d’une ourse des neiges — le passe et file vers la salle de bain.

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