15.5 * VICTORIA * SE FROTTER AU TONNERRE

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CHAPITRE 15.5

SE FROTTER AU TONNERRE


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V.R.de.SC

30.10.22

06 : 50


♪♫ À MA PLACE - AXEL BAUER & ZAZIE ♪♫



La porte est entrouverte. James se tient devant le miroir, poings arrimés à la vasque. Ses yeux ne cherchent pas son reflet : ils sont coulés au fond de l'émail blanc. Posture défaitiste, silhouette harassée... on dirait un empereur romain dont la gloire vient de s'effondrer dans le siphon. Mais alors que je franchis le seuil, ses paupières se soulèvent. Son regard remonte la pente de la glace pour s'accrocher au mien. Son visage est grave. Ou... pensif ? Préoccupé ? Fâché ? Blasé ? Quel suspens ! Manque de pot, mon diplôme de devineresse doit croupir à la poste. Œil du cyclone en vue. Tant pis, on fonce !

Incapable de résister à l’envie d’un nouveau contact, j’insinue une main le long de son flanc et la loge au-dessus de son diaphragme. Sa peau nue frémit, ses muscles se raidissent sous mes doigts et sa respiration se modifie tout de suite. Connexion thermique rétablie. Il est vivant, c’est déjà une base de négociation. En me lovant derrière lui, je frotte ma joue contre son omoplate, m’imprègne de sa tiédeur. À ma place. Je me sens, à ma place. Un miracle, considérant que lui, m’a tout l’air à trois fuseaux horaires de moi. Et puis, crotte à la fin, laisse-moi profiter, Monsieur Lost-in-space, pieds ici, neurones en orbite…

J’inspire-expire avant de m’écarter. Mes yeux se promènent sur son reflet. Son image trahit une lassitude immuable, une tristesse toujours si violente. Sa mélancolie me prend aux tripes et mon estomac se plie d’angoisse… Pourquoi affiche-t-il cette densité de plomb alors que je suis encore en pleine incandescence ?

Tout à l’heure, le sexe, la fusion, l’intensité, le feu, tout m’a ravivée, rendue entière. Mais lui ? Tout n’était-il que futilité pour lui ? Une copulation dépourvue de sémantique, une vague creuse qui s’évanouit, une pulsion orpheline ? Passer de « reine du monde » à « bruit de fond » en moins de deux minutes. Nouveau record personnel.

L’inquiétude frappe mon cerveau, secousse électrique qui m’ahurit d’un coup. Je mords mes lèvres, rétracte mes mains, referme les pans de mon déshabillé et m’éloigne d'un pas pour masquer ma panique. Mon petit nuage s’évapore, mon euphorie se dégonfle et la réalité me mine. Formidable… Je transforme chaque silence en avalanche... Bravo Victoria, spécialiste des retours de bâton internes !

Ventile-toi. Carre les épaules. Stabilise ton souffle. Tu maîtrises. Tu dois être aussi calme que la surface d’un lac glacé. Tout est sous contrôle opérationnel. Tout va bien.

Je contourne James pour atteindre le tiroir sous le lavabo. J’y récupère une brosse à dents en bambou et la lui remets. James lève les yeux vers moi et l’accueille d’un merci interrogatif. Bien que ses traits soient burinés par l'épuisement, ils s’illuminent d’un éclat passager. Tâchons que ce geste anodin rétablisse un peu de décontraction et nous rappelle que l’ordinaire reprend ses droits après l’exceptionnel — en dépit des loopings mentaux que je m’inflige toute seule.

— Pourquoi tu l’as gardé ?

Sa question piège fauche mon élan de quitter la pièce. Je fais volte-face.

Parce que j’espérais plus que tout que tu reviennes, James… Mais au lieu de l'aveu, je déploie le bouclier de la légèreté. Haussement d’épaules, main en l’air, comme si je dispersais de la poussière imaginaire, puis :

— Oh, tu sais… elle est sur liste d’attente pour devenir brosse à récurer les toilettes. Pour l’instant, j’utilise encore celle de ton prédécesseur, donc…

Et voilà, Monsieur Humeur-de-pluie, le come-back. Son corps se ratatine d’un coup, son regard dérive vers le sol façon ado vexé à qui on pique la console et, il en va de soi dorénavant, ses sourcils se grinchent. Mince, c’était censé être drôle, pas provoquant ! Quoique… peut-être pas tout à fait. N’empêche, apprends à tourner ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler, Vic !

Oh et puis crotte ! Au diable mes lamentations intestines !

Je me lance :

— Tu regrettes déjà, c’est ça ? Tu n’as pas aimé ?

Grincement interne. Ma tentative de dissimulation échoue : la cassure dans ma voix fuite ma faille. Au pire moment. C’est dingue comme cet homme éprouve ma structure nerveuse.

James plisse le front, déconcerté, à croire que mes mots tombent d’une autre planète. Puis, ses yeux s’élargissent, chargé d’alerte, et ses lèvres s’animent :

— Mais.. Comment tu peux... Évidemment que j’ai aimé ! s’alarme-t-il, incrédule.

D’une poigne aussi ferme que douce, il annihile la distance entre nous en verrouillant ma taille. Pressée contre lui, je sens sa bouche effleurer mes cheveux et sa paume commandée mes reins.

Mo chridhe[1], si j’avais pas aimé, je me serais lancé dans l'exploration mathématique de ton plafond pour m’occuper et–

— Parce que, rester statique devant cette vasque comme une allégorie du mutisme ne s’apparente pas à une stratégie d’évitement, par hasard ?

James soupire. Ses doigts travaillent mes cervicales, science des nerfs qui transforme ma nuque en pâte à pizza consentante. M’en plaindre ? Non, non. Flemme musculaire linguale.

Le silence plane. Sa poitrine s’élève sous ma joue, prémices d’une phrase qui tarde.

Sorry, Vi… je voulais pas que ça donne cette impression. Crois-moi, je suis content, ravi même. I swear to ye[2].

Mon « mouais » monotone ne le convainc ni lui ni moi. Mon sens critique a la consistance d'un chamallow passé au micro-ondes. Je suis pitoyable.

James me décolle de son torse, oriente mon regard vers le sien. Ses iris couleur orage me sondent l’âme. Je déglutis.

— Vi, mo leannan[3], t’es magnifique, exceptionnelle. T’es…

Il abdique. À moi de compléter ? Folle de toi ? Et la dernière des crétines à mouiller pour tes beaux yeux, tes coups de reins diaboliquement exquis et ton psychisme plus torturé que Jax Teller[4] et Bellamy Blake[5] réunis ?

Ses paumes se nichent derrière mes oreilles, puis ses pouces caressent mes pommettes.

— Ne doute pas de toi. Et surtout pas de tes prouesses au lit. Il n’y a pas d’autre femme capable de m’offrir ce que toi seule possèdes : avec toi, je me sens vivant à nouveau.

Rah la la la la... Existe-t-il, sur cette planète, un abri plus étanche que le son de sa voix ? On dirait que le grand horloger vient de synchroniser mon pouls sur la fréquence du bonheur. Un triptyque d’émotions brutes m’envahit : soulagement, désir, vertige. L'oppression qui stratifie mon quotidien depuis des semaines, l’angoisse, la solitude, tout s’efface à mesure que sa présence m’enveloppe et me purifie, heure après heure, minute après seconde. Mon armure contre le chagrin reçoit une greffe providentielle. Effets secondaires : une adhérence pathologique à sa peau. Ses paroles sont autant de cordes invisibles qui me retiennent et me rapprochent de lui. Je pourrais rester dans ses bras pour toujours, uniquement portée par la douceur de ses gestes et la sincérité de ses yeux — et m’improviser raisonnable demain matin…

Je crois bien qu'une retraite sous les draps s'impose. Opération amnésie sur l'oreiller. Il est temps de mettre cette journée au rebut. Je me répète cette consigne, consciente que mon cœur bat la mesure de mon indécision, consciente que j’ai le choix : céder à la curiosité impérieuse d'élucider ses tourments et débusquer la vérité tapie derrière ses remparts sémantiques ; ou botter en touche. En clair : option A, l'interrogatoire musclé ; option B, le déni sous la couette. Faites vos jeux, mais je soupçonne que le confort du déni l'emportera par K.-O.

Après une profonde inspiration, je m’élève sur la pointe des pieds pour que nos bouches s’unissent. Ses lèvres m’accueillent, sa langue aussi. Je me flagelle presque d’être une femme facile qui a goûté au plaisir et n’aspire plus qu’à un repos réparateur — moyennant un dernier contact pour sécuriser ses remous internes. Mais je n’éprouve aucune honte : je revendique ce désir primal de le sentir, de le posséder, même fugacement. Et si c’était la fin… Non ! J'interdis toute projection funeste. Laissons l’espoir s’accrocher à l’avenir, fragile et lumineux.

Ses mains repartent à la conquête de mes courbes, me scotchant à lui avec une force tranquille qui fusionne nos épidermes à moitié nus. Mes seins rencontrent la dureté de son torse et la caresse involontaire de nos corps déclenche des vagues de frissons dignes d’un grand huit. J'assiège son cou, l’attirant inexorablement. Mon bas-ventre grésille comme une poêle oubliée sur le feu et je suis à deux microsecondes de me transformer en flambée spectaculaire. OK, OK… la température devient critique. Zut, hein ! Voilà que mes ovaires fondent plus vite que le chocolat dans une tasse de lait brûlant. Il s'en faut d'un rien pour que je reconsomme ce Highlander jusqu'à l'indigestion. De plus, une faim de loup m'ordonne de m'attaquer au seul dessert absent du menu de cette nuit : sentir battre le pouls de son désir directement contre ma langue. Maîtrise de soi ? Ah ah… La blague ! Et pourquoi toutes ces métaphores culinaires tout à coup ? Mon estomac me jouerait-il des tours ou suis-je tout bonnement insatiable ?

D’un léger recul, je tire la prise du courant amoureux et quitte la zone d’impact labial.

— Bon, j’arrête de te dévorer, sinon tu vas croire que j’ai prévu un buffet à volonté…

C'est reparti... encore du lexique gastronomique. J'irais chaparder une poignée de noix de cajou avant d'aller au dodo. Reprenons :

– Puisque tu as enfreint ton vœu d’abstinence une fois, je te dois bien de ménager ton honneur et de préserver ta vertu jusqu’au lever du jour.

Son sourire daigne enfin apparaître, une trouée de lumière insolente dans le ciel noir de mon chaos hormonal.

— Coucher avec toi ça… mérite une médaille, confie-t-il d'un air solennel.

Une médaille ? Genre médaille d'or du 100 mètres draps froissés ? Ou une Croix de guerre pour avoir survécu à l'assaut d'une furie telle que moi ? Dois-je préparer un discours de remerciement ou lui verser une prime de pénibilité ?

Face à mon scepticisme, il rectifie sa trajectoire :

— Pour moi, je veux dire. Pas un truc du style accomplissement, performance ou rendement, hein, mais… pour ce que.. ce que ça représente, ce moment. Toi et moi.

Quand il bafouille, je fonds. Complètement. Mais… plutôt que de lui tendre la perche pour moins ramer, je replisse mes yeux avec emphase, réponse ironique à son embarras craquant.

Mon Scottish man s’humecte les lèvres, nerveux. Ses pupilles papillonnent entre mes traits, indécises et électriques. Sa prise sur mes hanches se raffermit.

— Un feu d’artifice. Tu vaux bien un feu d’artifice, tellement t’es redoutable. Pour célébrer ce que tu me fais ressentir, souffle-t-il, rouge de passion et de franchise.

À mon tour de jouer les boudeuses, tiens. Histoire de pimenter sa lambada psychique et lui tirer des sueurs froides.

Un ange passe.

Ach, lass, toi… toi… How can I put this into words ?[6] Tu… tu… Crap ! Tu mérites carrément une couronne de laurier en or et toute une constellation de roses pour supporter mes compliments débiles.

Statue. Je suis une statue. Immobilité volontaire, bien que mes cellules trépignent et mes synapses tourbillonnent. J’adore le soumettre à cette roulette russe émotionnelle. Marine donc dans ton propre jus, très cher. C'est cruel, gratuit, mais diablement jouissif au regard de l’addition qu’il m’a fait payer ce soir.

— Bon, d’accord, j’abandonne le concours de métaphores ratées avant d’être disqualifié. Contente ?

Je pourrais rougir, sourire, pouffer, mais non, le silence de marbre persiste. Si ma conscience avait voix au chapitre, elle m'enjoindrait de maintenir cette stature hiératique malgré l'attendrissement qui me submerge.

— Tu pourrais arrêter de froncer les sourcils… ?

Ah, ah, ah. Non.

— Pourquoi ? le taquinè-je.

— Parce que je veux que tu me regardes avec tes yeux brillants, pas avec tes doutes.

C'est l'hôpital qui se moque de la charité ?

— Oh, des yeux brillants, tu dis ? Du genre éperdus, subjugués, passionnés, c’est ça ? Et comment moi, je dois interpréter toutes tes crispations sourcilières, dans ce cas ?

Son front est un champ de labour, et c'est moi qu'on accuse ?

— Tu en as fait ta soupe à la grimace ce soir, je te signale.

Ses lèvres se pincent, mais ses paumes descendent peloter mes fesses avec audace.

— Mes... contractions de sourcils... ne sont ni plus ni moins que mon dispositif d'alarme interne pour indiquer que je suis à la limite d’être complètement fou de toi.

Ah ! L'argument massue... Il va encore me servir du « je t'aime » comme une carte sortie de prison. Il est fort, l'Écossais. Très fort.

— Fou de moi ? Vraiment ? Pa juste troublé ? Pas seulement secoué ?

Une incursion buccale, un demi-sourire griffé de ses fossettes assassines, la devenue inévitable friction laryngée et il me chambre à son tour :

— Franchement, j’aurais jamais coché « folle » dans la liste de tes défauts. Pourtant… seule une altération de ton jugement peut t’amener à imaginer que je pourrais un jour regretter de me frotter à ton tonnerre. Et quand je dis tonnerre, je parle pas uniquement de tes éclairs de génie ou de tes décibels quand tu atteins le nirvana.

Oh, ce mec… Toujours a à titiller la ligne fine où le désir flirte avec la vulnérabilité. Ce clin d’œil entre malice et tendresse… exactement le James de l’été dernier, celui qui savait pirouetter mon cœur avant même de toucher ma peau.

Ma paume se rivète à son torse ; j'oblitère ma vision un instant pour endiguer le sursaut sauvage induit par sa nouvelle catapulte oratoire.

— Eh bien, tu as intérêt à continuer de me faire croire que je suis ton unique déraison, sinon je me verrais dans l’obligation de te réclamer une preuve immédiate. Mais… là, si tu permets, j’aimerais profiter de ma salle de bain pour me préparer pour la nuit.

Enfin, la nuit… ou ce qu’il en reste. Quelques heures de sommeil avant de finir par m’écrouler ne seraient pas de refus.

Sans plus attendre, je m'exile loin de ses bras, attrape les pans de mon déshabillé et les replie avec un petit sourire.

— D’accord… euh, je vais squatter l’évier de la cuisine pour me brosser les—

— Pas la peine, je dois d’abord récupérer mes affaires. Prends ton temps.

Je quitte la chaleur de cet homme — ma machine interne proteste, bien sûr — et rallie ma chambre. Va falloir que je négocie avec ma libido… mais la priorité demeure l'extinction des feux. Moi ? Insatiable ? Pas l’ombre d’un début de preuve.

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