15.6 * VICTORIA * EXTINCTION DES FEUX : LE LIVRE DES RÉPONSES ATTENDRA DEMAIN

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CHAPITRE 15.6

EXTINCTION DES FEUX : LE LIVRE DES RÉPONSES ATTENDRA DEMAIN


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V.R.de.SC

30.10.22

07 : 00


♪♫ AS IT WAS (LIVE TRIO SESSION) (AVEC CHARLOTTE CARDIN ET NOVEMBER ULTRA) - MARO ♪♫




Un véritable champ de bataille textile me toise : short, culotte, brassière en pièces à conviction ; vestiaire masculin en dispersion totale, quatre points cardinaux conquis. Notre partition passionnelle a fait valser chaque tissu dans un ballet confus. Le lit, par exemple, expose un chaos organisé — ou une leçon d’amour après tempête : coussins en exode, couette chiffonnée, plaids en vrac. Cette chambre a l’air d’avoir survécu à une attaque de Vikings. Ce qui, techniquement, n’est pas tout à fait faux. Je lève les yeux au plafond et souris, consciente que je n’ai aucune intention de toooout remettre en place maintenant, même si l’envie me démange.

Je regroupe mes fringues, puis rapatrie les siennes. Élément par élément, je les plie soigneusement et les consigne sur le fauteuil coquillage devant ma coiffeuse. Un soupçon d’ordre n’a jamais blessé personne, après tout. Surtout pas un muscle cardiaque réusiné par un Écossais. Ranger ses chaussettes pour ne pas avoir à ranger ses sentiments. Ma psychologie est d'une subtilité... déconcertante.

Quand je finis de discipliner la chemise, James débarque en émissaire de bienveillance. La lumière joue sur ses traits, accentuant l’ombre de ses cils et la prévenance qui émane de lui malgré son air de rigueur.

— Tiens. Ta future gueule de bois fera moins la maligne.

Mon officier de liaison hydrique, arborant pour tout uniforme son boxer noir sexy, m’offre un antidote liquide — 100 % H₂O — avec un sérieux attendrissant. Maman, qu’il est séduisant ! Je lui souris bêtement, hypnotisée par cette attention anodine qui m’atteint droit au cœur. Service post-extase impeccable. Qui survit à un ouragan sans une bonne gestion des ressources ? James vient de passer du grade d’amant à celui de survie-logiste certifié.

Lèvres amusées, main docile et l’eau fraîche dégringole contre mon palais sous la chaleur sereine de son regard. Chaque gorgée devient un échange sans mots où son silence hurle sa vigilance. Boire un verre d'eau n'a jamais été aussi érotique. Parcourue par une étincelle subtile remontant le long de mon échine, les frisottis sur ma nuque se hérissent, et je sais que ce moment, fragile et brûlant, est un privilège à lui seul.

Avant de rejoindre la salle de bain, je débusque la deuxième chaussette de James en désertion près de ma table de chevet. Je l’ajoute au butin plié, puis saisis mes propres habits de rechange. Je m’apprête à quitter la pièce, les deux mains encombrées mais James se place dans ma trajectoire. Bam ! Atterrissage sur torse musclé. AirForce James en pleine démonstration. Son avant-bras m’impose une barrière à la fois légère et ferme. Interdiction de décoller sans une inspection approfondie de la carlingue, c'est ça ? Oui, on dirait bien.

Il se penche vers moi, avec ses yeux rieurs qui m’ont tant manqué. Soulagement version jackpot : dans ce regard-là, je le récupère, entier.

Ses phalanges assurées opèrent une exfiltration du tissu et repoussent le pan de mon déshabillé, révélant davantage ma poitrine. Tiens, tiens, tiens… Alors, comme ça, le Highlander joue les espions coquins… Tactique sacrément originale, n’est-ce pas ? Preuve biologique que ce petit jeu a un effet plus puissant que les mots qu’il retient encore : mes seins se tendent d’excitation.

— Tu dormirais pas nue contre moi, pour une fois ?

Bah tiens, va falloir t’y faire mon grand ! Je ravale mon hilarité et laisse filer un rictus mi-figue mi-raisin.

Son attention pèse sur moi. Je pourrais céder à sa requête pour le plaisir de le voir trépigner d’anticipation, mais je campe sur mes positions.

— Bien tenté… Mais tu sais bien que je ne suis pas cliente, soulignè-je.

Un soupir, lourd de capitulation et de tendresse mêlée, lui échappe. D’un geste fluide, il imprime un baiser rapide sur mes lèvres et recule.

Un partout, balle au centre. Il accepte ma dictature vestimentaire. Qu’on soit clairs : rien à voir avec lui. Son corps nu collé au mien, plutôt mille fois qu’une. Cependant, par principe et par respect de mes standards de confort et d’hygiène personnelle, jamais je ne fais impasse sur la barrière textile d’un bas. Règlement intérieur difficile à saboter. Topless, passe encore — quoique limite limite déjà — alors sans culotte…

— En parlant de culotte… Que devient ma fugueuse, au fait ?

Comment ça, c’est moi qui l’ai mis à la porte ? Je me serais rendue coupable d'un attentat à la pudeur volontaire ? Non, non, vous vous méprenez…

L’évocation de ce shorty noir que j’ai obstinément refusé de remouler sur mes hanches lui tire un sourire éclatant jusqu’aux oreilles.

Haha, tu trouves ça drôle… attends de voir ma revanche psychologique.

— Ce petit bout de tissu en fuite ferait mieux de rejoindre ses congénères dans mon panier à linge, tu ne penses pas ?

James coulisse ses paumes sur mes avant-bras avant de répondre.

— Tu sais quoi ? T’as raison. Si ça m’épargne d’être estampillé collectionneur compulsif de dentelle féminine, je le bazarde moi-même.

Il marque une pause, caresse mes coudes. La courbe de ses lèvres vire à l’insolence carnassière.

— Pour être franc… je regrette presque de ne pas avoir embarqué quelques trésors de ta garde-robe dans ma valise pour l'Écosse.

Pour s’étrangler avec ? Nan, je plaisante. S’étouffer, à la rigueur ? Hop, un petit string coincé au fond de la trachée, et finita la commedia ! Ça lui aurait changé de ses amuse-bouches à l’écossaise, servis sur porte-jarretelles débraillés. Mon dieu, je dois sérieusement revoir mes standards de vengeance imaginaire. L'acidité de la vacherie me picote les gencives. La courtoisie me ramène à temps par la main.

— Vraiment ? Quelle étrange curiosité aurait pu motiver le chapardage de mes dessous, je me le demande.

Voilà, légère, inoffensive, quasi badine… Si seulement il savait que mon esprit aiguise ses katanas…

James hausse les épaules, incarnation parfaite du pécheur innocent. Je capte son investigation en cours lorsqu’il louche vers le sol derrière moi… Raté ! La pièce incriminée demeure sous scellés — enfin, je présume, j’ai pas vérifié — au chaud dans la poche de son pantalon, désormais impeccablement posée sur mon fauteuil.

— Te presse pas, va, lancè-je en le contournant, tu t’en occuperas lors de ta prochaine lessive… à moins que ce soit Isla. Ou pire, Antoine…

Ni une ni deux, je m’éclipse vers ma salle de bain, zygomatiques en feu, expédiant au passage mon verre dans l’évier de la cuisine.

Sérieusement, quelle tête fera sa sœur jumelle, pince à linge en témoin, quand elle découvrira, un de ces matins, l’objet du scandale parmi les chaussettes des hommes de la maison ? J’en ris d’avance. Et James, je l’imagine déjà opérateur de blanchisserie, portes closes, savon de Marseille dans une main, mon shorty dégoulinant dans l’autre, à frotter fébrilement son rapt textile au-dessus du lavabo. Parfum olive et soupirs métaphysiques. Un Highlander réduit à la condition de lavandière de l'ombre ? Quelle chute brutale ! Mais quel chef-d'œuvre de comédie romantique, surtout !

Trois minutes montre en main suffisent pour retrouver propreté et allure. Coup de brosse, queue-de-cheval haute remise au carré, passage rapide sous le robinet… et hop : opération éclair conclue par l'exécution sommaire d’un bouton dissident sous mon menton.

Lorsque mes pieds atteignent ma chambre quelques instants plus tard, téléphone récupéré en chemin, l’élan joyeux qui m’animait s’éteint brutalement. Re-re-rebelote ! James est assis sur le sommier, dans le silence de mes murs, la nuque accusant une flèche de flexion inquiétante. Je ne comptais pas le trouver dans une pose de dragueur-play-boy, genre « monte à bord, bébé », mais là, son regard flotte dans le vide ! Un vertige m’empoigne. Non, eh ! Pas encore !

Dieu merci, cette fois, la barrière psychique est poreuse. Déjà ses iris clairs se lèvent et se plantent dans les miens. Dos toujours courbé, James laisse filtrer un souffle minuscule mais, lentement, le repli cède : ses lèvres se décroisent, une ombre de douceur fend ses traits, ses paumes s’ouvrent en grand, dépouillées de toute défense. Un geste plus éloquent que mille phrases. Pas besoin de dictionnaire Français-Écossais. Ses mains disent tout : « Je suis brisé, répare-moi ». Et devinez qui a déjà son kit de soudure émotionnelle à la main ?

Mes poumons expulsent leur soulagement, mes jambes tremblent de hâte. Sans plus réfléchir, je m’abandonne à l’aimant, avance, aspirée par ce paradoxe organique : roc immuable, cassure à découvert. Peut importe : je suis accro au puzzle de 20 000 pièces me faisant face. Sa complexité est ma drogue. Mon vœu le plus cher à cet instant ? Raviver la lumière en lui, arracher à ses yeux leur crépuscule pour favoriser une soudure moléculaire entre nos êtres. Objectif : transformer nos cicatrices en blindage. À nous deux, on va finir par être plus solides que du titane.

Je m’insinue entre ses cuisses, répudie mon portable sur le matelas et tisse nos doigts. J'y déverse une charge affective indicible : chaleur, tendresse, conviction fragile. Comme si le palpitement de nos paumes pouvait reverdir le sol aride de mon incompréhension, combler l’incertitude de ses cimes lointaines. Mon désir de le percer à jour se mêle à une détresse bouillonnante : capturer, définir, et, si possible, disperser la brume de ses tourments. Pourquoi ai-je la sensation que je serais celle qui va se perdre dans ce labyrinthe de muscles et de mélancolie ? Parce que, même si ma raison doute, mon cœur, lui, reste prisonnier de son appel.

Nul mot ne filtre pourtant. Il m’enserre, s’enracine aux reliefs de mon corps, front aplati contre mon sternum. Je le câline, réchauffe ses épaules, pendant de longues secondes. Sa proximité est tout ce dont je rêve, mais peut-être a-t-il besoin de plus.

— Si tu as quelque chose sur le cœur… quelque chose dont on doit parler—

— Non, tranche-t-il. Non, il est temps que tu dormes. On discutera à ton réveil. Si tu le veux encore…

Fin de non-recevoir. James vient de verrouiller la porte du coffre-fort. On verra demain si j'ai encore le code ou si la nuit aura changé la serrure.

À peine ma joue abandonnée au creux de l’oreiller, James se greffe à mes reins, naturel comme un ressac. La couette s’élève puis retombe, nous engloutissant dans sa geôle tiède pour une nuit de coton. Son souffle s’éparpille dans ma nuque, y sème un baiser feutré. Je me cambre légèrement en arrière, positionne ma jambe en équerre : chorégraphie involontaire du désir et du repos. Son corps tâtonne, se contorsionne un peu, jusqu’à trouver l’accord parfait, cet emboîtement tranquille qui gomme tout reste de discontinuité spatiale. J’attrape sa main rivée à ma hanche et la guide contre ma poitrine basse, là où bat ma respiration. Un soupir me fuit, tressé de lassitude et de douceur.

James redevient mien : mon oasis dans le désert, mon radeau sur l’océan, la passerelle tendue au-dessus du ravin qui me ramène hors du vertige. Mon monde se stabilise, mon esprit, délesté de ses tempêtes, affale ses voiles, jette enfin l’ancre dans ma baie intérieure, loin des courants, puis accoste sur la grève intime de mes songes. Le sable a l'air doux.

Mes cils s’abattent et le présent se retire derrière mes paupières closes. Sa présence se tatoue sur ma peau. J’envoie valser les cages dorées dans lesquelles je nous voyais, renverse les soleils paresseux censés éclabousser nos retrouvailles, évince les illusions décolorées qui bâtissaient mes rêves d’avenir avec lui. Rien n’est plus pareil, je le sais. Notre histoire a subi une altération de tessiture irréversible. Mais je choisis la pureté du moment, vierge de la morsure de l’analyse, de l’écorchure du raisonnement. Juste lui et moi, dans une bulle de cristal où la chronologie s'atrophie au profit du ressenti. La tâche d’inscrire les lignes encore suspendues reprendra demain. Je me réfugie dans le réconfort de son corps et reporte l’ouverture du livre des réponses à un autre jour. Un jour qui, je l’espère, se dressera devant nous, et non entre nous.

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