16.1 * VICTORIA * LE HIGHLANDER ET LA MARMOTTE
CHAPITRE 16.1
LE HIGHLANDER ET LA MARMOTTE
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VICTORIA.R.de.SAINT-CLAIR
30.10.22
08 : 15
♪♫ I GIORNI - LUDOVICO EINAUDI ♪♫
♪ ♫ Pam-pam-pa-dam ! Pam-pam-pa-dam ! ♪ ♫ Non, ce ne sont pas les premières gammes de la Marche Nuptiale de Wagner annonçant mon entrée solennelle à l'autel, c'est… mon réveil.
Bon sang de bonjour ! Pas déjà ?
L'écho de la musique percute le cristal de mes tempes. J’ouvre-ferme une paupière. Ô frêle rempart ! Mon obturateur oculaire subit une effraction de clarté sans merci totalement expropriante. Mince... Faute d'avoir clos mes stores, une pluie de flèches d'or menace de transpercer mes synapses à peine sorties de leur limbe de velours. Le soleil, en parfait justicier vengeur de l'aube, me traite comme une fourmi sous une loupe. Ok : on est le matin... Quoi ? Oh, noooon ! Mon système rejette ce diktat, hurle au sacrilège. Veux pas, veux pas, veux pas, je vituperre dans ma tête, en tentant de m'enfoncer dans l'oreiller.
À tâtons, mes doigts tentacules cherchent mon téléphone, ce Gremlin technologique, dont la sonnerie sabote mon cocon d’oisiveté. Quel toupet celui-là ! D'une ponctualité perverse pour m’épingler à coups de notes assassines tous les matins, et aux abonnés absents dès qu’il s’agit d’appels, messages urgents ou autres preuves d’utilité sociale.
Absent ? Qui ça ? Ah, oui, mon portable. Ou devrais-je plutôt dire : enseveli dans les interstices d'un vortex ménager réservé aux objets traîtres, le même responsable de l'orphelinage des chaussettes ; des fermoirs de boucles d'oreilles clandestins ; des pinces à épiler qui pratiquent l'auto-kidnapping ; des briquets fuyants, probablement déjà en train de refaire leur vie dans la poche d'un inconnu ; des tickets de caisse qui surgissent en masse, excepté celui qui permettrait d'échanger ce maudit soutien-gorge bustier pigeonnant acheté deux tailles de trop — un modèle à triples agrafes renforcées, avec des sequins dorés brodés sur du tulle couleur beige et des armatures qui pourraient supporter un pont suspendu ! Quelle erreur de calibrage... Voilà le résultat, quand on cède à l’appel du grand spectacle, alors que ma générosité naturelle boycotte un tel espace aérien. Bref. Passons.
Je ne le trouve pas. Qui ça ? Ah oui : mon portable... Jamais à portée de clic, toujours à portée de claque. Grrrr. À l’heure de me scalper le dodo, il sait inéluctablement retrouver le chemin de mon canal auditif, ce coquin ! Quel coquin ? … Mon portable !
Je tambourine à répétition, sans parvenir à lui mettre le grappin dessus, puis m'allonge en arc de cercle dououreux pour ratisser la table de chevet. Nada. Ah, si ! D'un coup de griffe aveugle, je lui coupe le sifflet et, hop, le balance dans mon dos. Ma manœuvre est accueillie par un « hmmpfff » mat et granuleux, une sorte de murmure de couette froissée, le genre de bruit que fait la réalité quand elle essaie de me dire un truc — mais je ne suis pas d'humeur à écouter. Droit de réponse refusé. Qu’il s'agisse d'un ressort en fin de vie ou d'une distorsion spatio-temporelle, je classe l'affaire sans suite.
Deux secondes plus tard — j’exagère, mais mon horloge biologique rejette les cinq minutes de sursis officiellement écoulées — la mélodie familière irradie à nouveau dans l'air, cadençant mon retour à la servitude volontaire... Roh la la la la... Mais... Ah, tiens, curieux... La bête s’étrangle de son propre venin et finit par s'enrouer toute seule ! Bah ! Je m'en frotte les mains. Merci les ondes, le 5G ou le Grand Magnétisme Terrestre ! Une fois la crise de nerfs de mon mobile passée, le silence se dépose derechef, comme une poussière d’or sur mes draps.
J'ai chaud ! Quelle climat de serre tropicale sous ce duvet ! J'ai dû pousser le radiateur à fond hier soir. Allez ouste ! Refusant de terminer en papillote humaine, je boute la couette d'un coup de pied magistral... Ou du moins j'essaie. La pesanteur a doublé d'intensité de l'autre côté du lit, ou quoi ? Je tente une reconnaissance visuelle pour inspecter ce mystère gravitationnel, mais un prisme vicieux me siffle entre les cils avec la violence d'un sabre laser. Marche arrière toute ! Je referme illico les écoutilles. Tant pis pour l'enclume qui squatte mon matelas. Je prononce des vœux de cécité jusqu'à nouvel ordre.
J'ai soif ! Je suis une plante grasse en fin de vie, un cactus qui aurait perdu son sens de l'humour et toute sa sève. Mon palais est une étape du Paris-Dakar. Je suis prête à lécher la condensation sur des vitres. Hannnn... Quelle gourde ! Bien joué, l'inconscient ! À force de fantasmer sur des sources d’eau fraîche, j’ai réveillé le monstre urologique et maintenant, j'ai envie de faire pipi ! On appelle ça l'arroseur arrosé. Écoute-moi bien, organe de malheur : j'ai décrété un embargo total sur tout déplacement vertical avant midi ! Alors, tu te calmes ! On fait le mort, on contracte, et basta ! On oublie ces idées saugrenues de carrelage froid et de chutes du Niagara.
Je gigote. Mon talon bute contre un relief inhabituellement ferme. Qu'est-ce que... Ah. Quand on parle du loup ! Mon portable fait de la résistance vibratoire. Il résonne en mode sonar sous le duvet. Qu’il s’égosille, donc ! S’il a décidé de mener sa propre vie de soliste au fond de ce canyon de coton, grand bien lui fasse. Je ne lève pas le petit doigt pour un appareil qui n'a aucune notion du repos dominical. J’ai plus de patience que lui de l'autonomie, de toute façon. D'ailleurs, ces notes de piano qui s'égouttent comme une pluie fine sur mon engourdissement léthéen, sont presque supportables. Je me laisse dériver sur les arpèges d'Einaudi, mon métronome depuis l'époque des posters au mur. Je possède ses morceaux sur le bout des doigts.
Bella Note. Nuvole Bianche. Una mattina. Oltremare. Experience. Certes, grand-mère Stella m'encourageait davantage à dompter les orages de Chopin — ce Dieu de la sculpture sonore dont la perfection m'intimidait — mais la virtuosité me fatigue, elle fait trop de bruit. Ludovico ne cherche pas à m'épater, il se contente de mettre en musique le vide intersidéral de mon dimanche matin, et c'est exactement ce que réclame mon état civil.
Mamie. Mamie m'apprenait la discipline de l'absolu. Je crois n'avoir jamais autant pleuré qu’en travaillant le Nocturne op. 55 n°1, sous l'œil de celle qui attendait que mes larmes finissent par donner au clavier ce poids de tristesse qu’aucune technique ne peut simuler. « Si on entend l'attaque de ton doigt, Victoria, c'est que tu n'as pas compris la douceur de la nuit. » « La force ne vient pas du poignet, elle vient de la douleur que tu retiens. » « Un piano ne doit pas crier, il doit confesser. » Et comme elle me le disait si souvent, je jouais comme si j'étais seule au monde, pas pour plaire, pour ressentir. Quand j'ai commencé à reproduire les mélodies minimalistes d'Einaudi à l'oreille, j’ai réalisé que la musique n'était pas qu'une partition sacrée, mais un souffle à soi. Un beau jour, timidement, j'ai vandalisé ses boucles et glissé les miennes, cessant d'interpréter pour enfin exister.
Ma grand-mère m'en a toujours voulu d'avoir boudé le Conservatoire. Pour elle, c'était du gâchis, pour moi, une issue. Dans ces touches, j'avais déjà trouvé ce que je traquais dans la danse, la littérature, l'appel des vagues, le sexe aussi : cet espace infini où la technique s'abolit devant la grâce, où l'on renonce à obéir aux règles pour n'obéir qu'à son instinct. La liberté, pure et sans compromis. Quoi ? L'horloge suisse qui refuse le moindre grain de sable n'est pas toujours sur le qui-vive, vous savez. Des jardins sans clôture, j'en ai semé partout et je rêve de déserter ma propre rigueur, de ne plus dompter, d'être juste traversée. Et j'ai été traversée, cette nuit.
Sous mes paupières lourdes, le souvenir de ses mains dessine une mélodie sans partition. Les mains de qui ? Je... Pourquoi ai-je la sensation d'avoir été... ouverte ? Je suis encore à moitié là-bas, n'est-ce pas ? Dans ce lieu sans foi ni loi où nos souffles se confondaient. Le souffle de qui ? Mon portable ? Non, pas cette fois.
Je tends ma paume vers cette ombre de chaleur, mais mes doigts ne rencontrent que le froid du drap housse, et... le verre glacé de mon téléphone. Bonne pêche du premier coup ! Prodigieux. Je la sabote, cette intrusion métallique, qui fait enfler ma migraine, puis balaye l'écran d'un geste machinal pour snoozer, mais rien. Le récital continue son cirage de tympans. Je m’échine, pianote frénétiquement, griffe la dalle... Mais qu’est-ce qu’il a, lui, oh ? Il bugue ? Il me désobéit ? C’est une mutinerie ! On aura tout vu, voilà que mon propre matériel me fait un bras d'honneur numérique et — clac. Il se stoppe. Ah, j’aime mieux ça.
Dans le silence soudain, mon soupir retentit comme un aveu de défaite. Je me tortille, cherche la position parfaite, finis par coincer mon oreiller entre mes jambes pour combler le vide. Ma paume logée sous ma joue, le nez pointé vers le plafond, j'essaie de retenir le rêve qui s'enfuit par les fissures de la réalité. Il était drôlement bien ce rêve en plus. Je rêvais de quoi ? Ah, oui, mon portable...
C’est celle du dimanche, l'alarme. Un gong programmé pour 8 h 00 sonnantes et trébuchantes. Pourquoi si tôt ? Eh bien... Le temps d'enfiler un maillot, de rouler jusqu'à Nakache, y enchaîner soixante minutes de longueurs olympiques pour décaper les excès de la semaine — surtout les Piña Coladas beaucoup trop sirupeuses, les tapas dégoulinants de gras et... les rancœurs accumulées contre l’administration, les kilomètres de scroll inutile sur les réseaux, l’agonie insonore de ma fougère de Boston, transformée par mon incurie en foin roussi d'une tristesse baudelairienne — puis terminer la matinée aux Carmes pour un café-bilan avec Nina. Rituel qui, en vertu de la taxe locale, s’accompagne invariablement d’une chocolatine — ou deux, selon la gravité des potins à traiter. Le but de cette entreprise ? S’acheter le droit à une sieste princière l'après-midi. On dira que c’est un luxe de grabataire, mais, chez les Saint-Clair, l'assoupissement postprandial dépasse la simple faiblesse ; il s'agit d'un art de vivre élevé au rang d'institution.
J'adore ça dormir. Je dors partout. Je suis une athlète de la vigilance au repos. En voiture, je m’écroule avant la fin de l'allée. En train, le contrôleur est mon réveil attitré. Je n’exclurais pas le métro si la barre centrale ne m'offrait pas un soutien aussi peu ergonomique pour mes vertèbres cervicales. Et puis devenir malgré moi la star d'un TikTok viral intitulée « La fille à la mâchoire pendante », merci bien. Donnez-moi un hamac bercé par une brise d’été et je disparais de la circulation. Donnez-moi un canapé et un ciel de plomb en janvier, et je me coule dans les coussins comme on plonge dans un bain moussant, avec la satisfaction d’une marmotte en congé maladie.
Mais attention : ne confondez pas ce laisser-aller avec du désordre. C’est une question de discipline. Du flan, certes, mais dotée de la saveur onctueuse d’un principe immuable. Voyez-vous, le réveil à 8 h 00 n’est qu’un point de départ administratif, l'annonce officielle de ma session de snooze contrôlé. Car pour une adepte de la structure comme moi, dormir sans balises équivaudrait à de l’anarchie.
Le snooze, paraît-il, détraque le corps, cabosse les cycles circadiens, désoriente les sens. Pure spéculation clinique dont je n'ai cure : j'assume d'en être la championne émérite. Non, franchement, qu’ils gardent leurs statistiques, moi, j'embrasse ma paresse. Victime de mon indulgence envers moi-même, ce vice minuscule — qui, si on en croit la nomenclature des sept péchés capitaux, n’est rien de moins qu’un fléau universel — je le cultive comme un petit plaisir. Et aujourd'hui plus qu’hier, je m’y prélasse avec entrain. Si roupiller est une hérésie passible du bûcher, alors appelez-moi Perséphone. Le diable a une literie d'enfer !
C'est ici qu'entre en scène mon concept fétiche : la plus-value de la désobéissance. L’idée est simple : une minute de sommeil autorisée ne vaut rien ; une minute de sommeil volée au réveil est un trésor national. La procrastination matinale est une pratique qui exige logistique. En m'épargnant l'affront de cette sonnerie, je n'aurais jamais le plaisir de l'ignorer royalement, vingt fois de suite, n'est-ce pas ? J'ai besoin de ce bras de fer contre l'alarme. Sans un opposant à terrasser, mon repos perdrait son prestige de conquête territoriale sur le domaine du réel.
Avec mon habitude déraisonnable de laisser mon téléphone beugler son décret un bon quart d'heure avant de m'extirper du lit, il est probablement 8 h 15, voire plus, ce qui, dans mon fuseau horaire personnel, correspond pile-poil à mon unité de mesure favorite : « encore cinq minutes ». Et aujourd'hui : wataaa ! Coup de sabre mental droit dans ses circuits ! Les circuits de qui ? Ah, oui, mon portable.
Ce dimanche 30 octobre, point de chlore, de panier en osier ou d'orgie de chocos. Nuit de folie, matin en sursis. Nina et moi avons acté le pacte de non-agression au milieu de la piste, entre deux verres : la fiesta d'hier efface l'ardoise dominicale. Je choisis de m'acoquiner avec mon matelas au lieu d'aller copiner. Que le soleil fasse le tour du pâté de maisons. On se revoit à midi, monde cruel !
Je déplisse mes membres, réaffecte mon blindage textile sur mes mollets froids, et aspire l’oxygène qui s’invite dans mon espace. Halte-là ! Quelle est cette composition chimique qui titille mes sinus ? Gel douche ? Hummmm… super agréable. Et puis, cette odeur chaude et enveloppante… Ça sent étrangement bon chez moi, dis donc. Presque… trop bon. Suspect ?
En plein étirement, ma jambe droite somnambule et ma voute plantaire heurte un obstacle non répertorié dans mon inventaire de chambre. Coup de foudre cutané. Ma peau rencontre une masse musculaire ferme et délicieusement velue. Je me fige. Une décharge de reconnaissance parcourt mon échine. Ce parfum... Ce mélange de savon boisé et de chaleur masculine.... Ce n'était ainsi pas mon radiateur qui jouait les hauts fourneaux, mais une source de calories en chair et en os ? Le fameux grognement de tout à l'heure vient de gagner une identité olfactive. Mon lit n'est pas hanté, il est juste… squatté par un distributeur de phéromones. Dans mon crâne, les connexions se font à la vitesse de l'éclair : James !
Mais enfin, Victoria ! Quelle prouesse d'amnésie sélective ! Comment mon cerveau, d’ordinaire si prompt à archiver la moindre peccadille, a-t-il pu occulter une donnée d'une pareille magnitude ? On n'élude pas un corps-à-cœurs de cette envergure comme on égare ses clés de voiture, non mais !
J'extrais ma tête de sous l'oreiller, me retourne d'un bloc, tel un tournesol en quête de son astre préféré. Alignement des planètes confirmé. Identification formelle. C'est bien lui. Pendant un battement de cils, l'angoisse de la roulette russe matinale m'a glacé le sang ! Et si j'avais rapatrié un « solde de tout compte » anonyme ramassé sur le dancefloor ? Mais, non. Le Highlander est dans la place, et ma grasse matinée vient de prendre un tournant radicalement plus intéressant.

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