16.3 * VICTORIA * DOUCHE FROIDE
CHAPITRE 16.3
DOUCHE FROIDE
* *
*
VICTORIA.R.de.SAINT-CLAIR
30.10.22
11 : 20
♪♫ — ♪♫
Pour la je-ne-sais-plus-combientième fois, et avec zéro remords, mon alarme se prend un râteau monumental, expédié aux oubliettes d’un revers d’index.
J'ai parlé du « vrai » générique de fin de nuit tout à l'heure ? Ne croyez pas tout ce que je raconte : ce prétendu réveil définitif n'était qu'une pure affabulation de mon ego, une tentative désespérée de mon cerveau pour simuler une reprise d'activité. Je suis toujours collée au fond de mon existence, incapable de lever une paupière sans mesurer l'abîme qui sépare mon ambition de mon exécution. Entre le moment où je décide d'entrouvrir un œil et celui où mes cils daignent bouger, j'ai l'impression qu'un siècle s'écoule, assez long pour voir une civilisation s'effondrer et une autre renaître. Même l'aura magnétique de James ne suffit pas à contrecarrer la tyrannie de plomb qui me plaque au matelas. Je t'aime bien Highlander, mais là, force à toi, si tu as l'intention de me faire faire de la gym. Un quelconque type de gym... Me lever ? Une hérésie. Je suis en maintenance critique coincée entre le désir de fusion et La certitude qu'une simple inclinaison de la nuque risquerait d'exploser mon crâne en mille tessons de porcelaine.
En même temps, la douce conscience de pouvoir ralentir m’emplit de satisfaction : aucune urgence ne troublera cette parenthèse à deux. Le reste du monde ? Qu’il prenne un ticket, mon heure est blindée. L’univers ? File d’attente aussi. De toute façon, mon éthique matinale est homologuée par mes instincts — un comité d’experts très sérieux, autrement appelé « syndicat du glandage », constitué de mon oreiller, mon doudou et moi-même. Et puis, dans l’éventualité de son éclosion, je ne m’opposerais pas à un bon gros câlin titanesque, moelleux et prolongé, pour parfaire le tableau. Surtout qu’aujourd’hui, ce supplément tendresse serait sublimé par la présence vibrante de celui qui occupe mes pensées et mon lit… Quand la compagnie de mon guerrier gaélique me promet autant de réconfort que d’électricité sous la peau, je frémis de la tête aux pieds.
Mais d'abord, faudra m'excuser. Plaider la folie passagère pour mon comportement irrationnel. Me faire pardonner le sabotage méthodique qui m'a poussé à tout brûler pour une seconde de plus dans ses bras, mon appétit sexuel démesuré, ma carence en altruisme élémentaire et en générosité respiratoire. J'ai été une vampire sentimentale qui a tout ponctionné — sa chaleur, ses silences, sa patience — sans lui laisser le moindre centimètre carré pour exister en dehors de moi.
Parallèlement, mes propres sangsues psychiques — ces très chères invitées de marque qui ne ratent jamais une réception de fin de nuit — retrouvent, elles aussi, le chemin de ma raison. Les ombres sibilantes de mes doutes, jamais fatiguées de débouler à l’improviste, osent ramper là où la logique voudrait les refouler. De sa bouche a surgi un mea culpa à déblayer, un « je t'aime » à éprouver, et ce terrible « je t'ai trahie » que je suis tenue de désamorcer avant qu'il ne me pulvérise.
J'ai ouï dire que la vérité libère, n'est-ce pas ? Bientôt — ou plutôt, dès que j'aurai la vigueur de me tourner vers son côté du lit et de pleinement sortir de mon coma volontaire — il nous faudra affronter nos mots retenus, rétablir les comptes que nos cœurs réclament. Pas envie. Mais alors pas du tout du tout envie. Je vote pour instaurer un blocus des conversations lourdes, barricade mentale comprise, avec mobilier renversé façon révolution étudiante. Caprice assumé, merci bien.
Malheureusement, oublier, recommencer à zéro, rejouer l'été dernier est une utopie, je le crains. Au mieux, on pourra peut-être chasser nos fantômes hors du cadre, rebattre les cartes et tenter un nouveau pari sur nous-mêmes. Au pire, des larmes, des cris, le goût amer d'un duel épineux, un éminent épilogue douloureux. Puis, la trinité de garde spéciale endiguement de cœur brisé : chocolat à gogo, pot de glace dans mon congélo et rhum offert par Cam et Flo, de braves délices coupables, qui, à la longue, modèleront ma silhouette en miroir des dérives de ma tristesse. Car quand trop de liquides, pas assez de consistants, pas besoin de monter sur la balance pour constater les dégâts inscrits dans ma chair depuis le mois de septembre. Mes petits bourrelets s’étiolent à vue d’œil. Beaucoup s’en réjouiraient, pas moi. Ado, j’ai trop côtoyé les ravages des maladies venues frôler certaines de mes amies pour être aujourd'hui séduite par cette minceur qui mord la fragilité.
Alors, je me console en me répétant que rien ne nous force, James et moi, à déplier notre fourbi sentimental d'un seul souffle : on avancera en douceur. Après tout… un « je t’aime », ça pèse son pesant d'or, non ? Même s'il n’efface pas la confusion latente, ni ne protège des turbulences, on peut le considérer comme une sorte de caution, pas vrai ? Enfin, moi, j'y crois. Ou j'essaie. Je ne sais plus…
Chi va piano, va sano e va lontano, dit l'adage. Pour le moment, je m'abandonne à cette croyance choisie. Je préfère envisager la journée à écrire comme un murmure plutôt qu’un coup de tonnerre.
Allez, place au quart d'heure câlins de chats. Certes, j’ai juré de ne pas transformer ce réveil en assaut, mais si Monsieur plante le drapeau, je l’aide à le hisser et l’autorise, avec pétulance et sceau officiel, à me recruter séance tenante comme partenaire sur la lice des loopings sensuels. Le couvent attendra ma prochaine vie. Tout le monde sait que la réconciliation sur l'oreiller est la seule clause de non-agression qui vaille vraiment la peine.
Lentement, je me love sur le flanc inverse, aspirée par l’expectative de retrouver James et l’amarre habituelle de nos aubes partagées, à l'image de l'été dernier. Mais… adieu script parfait : mes doigts, puis mon genou, mon bras, mes orteils ne rencontrent que la friture inerte du drap, impeccablement indifférent. Zéro chaleur. Zéro empreinte.
Non, non, non… Pitié, dites-moi que je n’ai pas perdu les pédales au point de fantasmer une nuit entière ! Lui, ici, l'odeur de sa peau, le poids de sa présence… tout ça était un fait établi ou une syncope dans mon lobe temporal ? L’alcool a-t-il ce pouvoir démoniaque de générer la densité d'un Écossais de 90 kilos ? J’ai vraiment subtilisé ses clés ou j’ai halluciné le casse du siècle ? S’il faut, j’étais si pétée que Mati m’a bel et bien déposée chez moi comme prévu et j’ai fabriqué mon propre James imaginaire pour meubler ma frustration solitaire.
Mais non, greluche ! Tu n'as pas les compétences techniques pour simuler un tel niveau de réalisme à partir de simples vapeurs de tequila. Ton cerveau est incapable d'inventer une débauche de détails sensoriels pareille alors qu'il galère déjà à coordonner tes battements de cœur. La vérité est probablement plus banale : il s’est levé pendant que je comatais comme une masse et il est sûrement en train de s'exhiber sur mon balcon, scrutant l'horizon avec une noblesse celte insupportable. Ou bien, mes ronflements de locomotive l’ont poussé à s'exiler sur mon canapé pour sauver ce qu'il lui restait de tympans.
Au fond de moi, toutefois, une torsion d’inquiétude me pince l'estomac, comme un pressentiment rapace que l’équilibre attendu s’est brisé quelque part. Mon sourire se fane, mes yeux désormais tout à fait ouverts se perdent dans le rien, traquent en vain la confirmation d’une donnée envolée. Cette sortie de route me torsade l’esprit. Mon front se ride. Où peut-il bien être ?
J’érige mes sens en antennes, guette le moindre cliquetis, froissement de tissu, crépitement d’une clope, pression de robinet, tintement pudique d’une tasse à café, écho étouffé d'un scrollage compulsif, claquement de ressort suspect du grille-pain que je n'ai pas branché depuis six mois et… bredouille. Ma seule proie ? Le calme. Tout est étrangement calme. Je me redresse sur les coudes, paramètre mon mode sniper et décortique la pièce. Mer. Deux. Le fauteuil s’est désencombré des vêtements de James. Mon cœur se grippe. Déjà, mon imagination se déchaîne : radar interne propulsé à plein régime, hyperactivité cognitive instantanée.
— James ?
Seul l’écho du vide me renvoie la balle.
Non. Mais, non, il est forcément dans les parages. Salon, cuisine, salle de bain… peut-être même aux toilettes. Pour la peine, je parie sur la terrasse : il n’a pas réagi parce qu’il ne m’a pas entendue, voilà tout. Je m’accroche à cette supposition fragile. Malgré tout, à mesure que le silence se condense autour de moi, un creux, pugnace, me grignote de l’intérieur.
Chaud devant ! Je repousse la couette, étire mes bras engourdis, projette mes jambes par-dessus le bord du lit. Ouh la. Vertige. La chair de poule colonise mes membres : il caille grave en fait ! D’un bond, je m’arrache au matelas. Arghh, mes genoux bronchent, facturant sans doute leur quota de repos post-beuverie. Le crâne en coton imbibé, je précipite pourtant mes pieds au fond de mes chaussons, pendant que mes mains pêchent un gros gilet en maille dans mon dressing.
Le séjour est figé, coagulé dans un mutisme caverneux, et ce néant me gifle avec une cruauté glaciale. Plantée entre mon canap, l'îlot de ma cuisine et le mur de mon entrée, j'ausculte chaque centimètre carré de mon trois-pièces. Vierge de toute trace, le décor transpire l’ordinaire. Comme si James n’avait jamais imprimé sa présence entre ces murs quelques heures auparavant.
Sérieux ? Ai-je succombé à un délire romanesque ? En aucune façon. Mes lèvres gardent la brûlure du miel de sa bouche, ma peau le sillage fébrile de ses paumes. Le souffle qui mordait ma nuque, je ne l'ai pas inventé. Encore moins l'abîme azuré de ses iris ou le grain rauque de sa voix. Alors oui, d’accord, j’ai un peu trop levé le coude sur la boisson, mais de là à... Non. On a déjà établi que non, Victoria. Tu deviens une machine à café détraquée, là ! Tu moulines le même grain de paranoïa en boucle sans jamais servir une preuve à charge. Arrête de patiner dans la semoule éthylique.
Mes pas m’entraînent jusqu’à la baie vitrée. Main sur la poignée, je constate : extérieur désert, pas l'ombre d'un Highlander Les rayons du soleil s’écrasent contre les carreaux. L’envie de les sentir directement m'incite à ouvrir. Je déverrouille. L’air vif me fouette les pommettes et pique mes narines. Paupières closes, j'inspire ce cocktail de froid et de réalité jusqu’à la nausée. Chaque goulée, bien trop fraîche, me secoue jusqu’aux os, et ranime par la même occasion mes plus féroces angoisses.
Bon sang… Il… il est parti. Pour de bon ? Non, c’est… c’est… Non. Une douleur sourde me gagne, mouchetant mes vaisseaux sanguins de gelures, cristallisant mon cœur au centre d'un igloo polaire, comme si on m’injectait l’Arctique en personne. Pris dans un nœud de Carrick double, intraitable, serré à l’extrême, mon estomac se plie, puis se contracte.
Bravo, Vic ! Tu l’as acculé. Poussé à bout. Enlevé à son refus. Il n’a jamais voulu être ici, avec toi, chez toi, dans ton lit. Donc, il s’est tiré. Simple. Net. Sans un mot. Sans explication. Sans…
Un tressaillement me vrille l’échine. Je claque des dents. Quel froid de canard, ici ! Je ferais mieux de refermer la porte. Non, de fumer. Non, d’arrêter de divaguer !
Mes bras se rabattent en bouclier autour de moi. Ma gorge expulse un son âpre, grotesque. Un quasi-sanglot. Mes poumons cognent. Tristesse, dégoût. Les émotions s’agglutinent dans ma poitrine, se disputent la part du lion. Et tout à coup, une vague d’une autre trempe déferle : la colère. La trahison. L’abandon. Comment a-t-il pu ? Comment a-t-il osé ?!
Ma tête fait la girouette, refuse de se fixer sur cette réalité. Les faits rebondissent sur moi, se toquent, s’évanouissent : il n’est plus là. Il m’a lâché. Cette idée est insupportable. Je pousse un soupir tremblant, frêle esquif pour me hisser à la surface de ma panique : peut-être qu’il m’a laissé une note, quelque part ? Un message ? Mon téléphone !
Je me téléporte dans ma chambre, balance coussins et linge de lit par-dessus bord pour débusquer l'appareil, le cœur étranglé d’espoir, les doigts fébriles : niet. Ni SMS, ni vocal. Le néant numérique, reflet exact de ces huit dernières semaines.
Convaincue ou complètement siphonnée, j’entame une chasse absurde au cas où il aurait eu l’élégance et le tact d’anticiper ma réaction, ou la gentillesse de m’épargner l’apocalypse cardiaque. Zéro syllabe couchée sur un post-it, pas un indice, pas une piste. Je me retiens de devenir folle. L’été passé, James m’a biberonné aux petites attentions. Elles étaient légion et délicieuses.
Cafetière parée à l’avance, dessins cuties esquissés sur le miroir embué de la salle de bain, mot timide ou olé olé scotché partout — plan de travail, frigo, table basse, sur l’opercule d’un yaourt, derrière ma gourde, au milieu du clavier de l’ordi, sur la page en cours de mon bouquin… De simples détails, mais assez puissants pour métamorphoser l’ordinaire en enchantement. J’étais conquise. Et que dire des capotes disposées en pétales sur le matelas, qui me rappelaient que son humour flirtait toujours avec mes envies ?
« Mais quel sens du décor ! Quel message subliminal fascinant ! » « Subliminal ? On est sur de la clarté limpide, là. » « Pas faux. C'est quel niveau de poésie, ça ? » « C’est de la signalétique de sécurité, Victoria. Certains offrent des roses, moi j'offre des promesses de ne pas dormir. Avoue que le parfum est bien plus intéressant, non ? » « C'est la première fois qu'on fait du land-art de première nécessité sur ma couette ! » « Pas de quoi ! On y va ? »
La bulle de chaleur éclate. Le silence de la chambre me revient en pleine figure. Ce souvenir est une pièce à conviction qui ne fait qu’aggraver mon cas. Aucun faisceau d'indices disséminés. Juste l’air glacé de mon appart qui se dilate, se démesure, plein à craquer d’absence. À bout de résistance, je me vautre dans mon canapé, ramassée, en boule, minuscule.

Annotations