16.4 * VICTORIA * LE PELERINAGE DU MOLLET

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CHAPITRE 16.4

LE PÉLERINAGE DU MOLLET


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VICTORIA.R.de.SAINT-CLAIR

30.10.22

11 : 30


♪♫ GOLD — CHET FAKER ♪♫



Était-ce écrit d’avance ? Notre histoire... Je veux dire, sa tragédie prévisible plutôt. J’ai projeté trop d’attentes sur nos retrouvailles, surinvesti chaque ligne, plaqué du sens à tout vent, au point de m’enliser dans mes propres chimères, pas vrai ? Cette révélation ricoche en moi. Un torrent d’émotions anarchiques me submerge. Un relent de cendres me racle le palais.

Dans ma solitude bétonnée, je me demande : combien de fois encore vais-je devoir avaler la pilule amère de l’abandon ? À quel point les souvenirs finissent-ils par se remailler en chaînes ? Jusqu’où une plaie invisible peut-elle gouverner quelqu’un, et la douleur, façonner nos contours ?

À partir d’aujourd’hui, j’exigerai des garanties en triple exemplaire. Mieux : un acte notarié de loyauté sentimentale. Un contrat en bonne et due forme, paraphé à chaque page, bourré de clauses de non-trahison, d’astérisques vicelards dignes d’un piège juridique, d'avenants anti-bobards et d'annexes « fidélité sans date d’expiration ». Tu veux que je t’aime ? Très bien. James Cameron, appose ta griffe ici, là et encore là, précédée de la mention manuscrite sacrée : « promis, je m'engage à ne pas exploser le cœur de la soussignée ». Tampon, empreinte digitale, serment solennel — on ne rigole pas avec la bienséance affective.

Mon téléphone s’anime de secousses sèches sur la table basse et me sort de mon hébétude. Des palpitations sauvages déchirent mes veines. Ma main fébrile s’empare du portable, souhaitant de tout mon être qu’il s’agisse de lui, que toute cette situation bancale ne soit qu’une erreur de perception, un malentendu, une mauvaise interprétation de ma part, un contresens cosmique. Mes yeux se posent sur l’interface : une rafale de textos. De Leslie. Trop sonnée pour m’intéresser, je zappe ses SMS comme une pub insupportable et les laisse pourrir dans le purgatoire des notifications. La capsule fragile qui me sert de pompe pusillanime chute dans un vide glacé, l’espoir abjuré à la seconde.

Quelle tannée ! Quelle tannée d’être si pathétique et gourde et ridicule ! Quelle tannée d’avoir troqué ma dignité contre des papillons dans le ventre ! Quelle tannée d’être tombée amoureuse de lui !

Je louche sur mon appareil. Je pourrais… l’appeler ? Mes doigts jouent à la balançoire au-dessus de l’écran. Mon pouce tremble, hésite. Le bouton vert me nargue. Encore un soupir, une pensée pour mon cœur bousculé, une autre pour mon orgueil, et la dernière pour mes envies contradictoires… et puis… je me lance. Oreille vissée à la dalle froide et scintillante, la tonalité démarre. Quelques bips plus tard, la sentence est irrévocbale : pas de déclic, pas de voix, pas de souffle, juste le néant qui se moque de moi et la greluche de la messagerie. Pétard ! J’hallucine.

Ma cage thoracique se bunkerise. Le chagrin remonte, monstrueux, affamé, il gonfle en moi, il cherche la brèche pour éclater en geyser. Respire. Ne t’effondre pas. Pas question de livrer des larmes. Je ravale l’orage, mords l’intérieur de ma joue, enterre la marée qui veut me noyer.

L'envie de nicotine arrive, crasseuse et urgente, comme une solution de fortune à ma rancœur bouillonnante. Stupide. Mais j’ai besoin de quelque chose qui brûle.

Mon smartphone me glisse des mains, rebondit mollement sur le canapé. En deux pas de géants, mon paquet, embusqué dans ma banane, se jette dans ma paume. J’exfiltre une mentholée, chaparde le Zippo rose qui parade dans le vide-poche de l’entrée. Clac, une flamme insolente jaillit.

Première taffe, première riposte. La fumée éraille ma gorge, embrase mes poumons. L’arôme chlorophyllé, aussitôt doublé par l’amertume blonde du tabac, colonise mes papilles. Me voilà promue au rang prestigieux de clopeuse désespérée. Je rebazarde l’encombrant briquet sur ma console et… Des clés. Pas les miennes.

Ni une ni deux, je me rue vers la terrasse, en impro apnée. Objectif : vérifier que l’Audi rouge est bien garée en bas de chez moi. Mes doigts crépitent, la poignée cède, je me penche au garde-corps… Bingo ! Si la voiture n’a pas bougé, alors James n’a pas filé. Il rôde quelque part. Il va revenir. Obligé.

Par contre, où est-il passé, nom de nom ? Pitié, pas son foutu sport, quand même ?! Je pouffe mon hypothèse, réencastre mes talons au sol, m’emmitoufle dans mon tricot laineux, et tire une longue latte sur ma cigarette.

L’été dernier, au cours de sa deuxième nuit chez moi, j’avais surpris Monsieur Pectoraux-luisants-et-fessiers-bandés sur mon balcon, l’expression tendue par l’effort, le soleil à peine levé, en pleine séance de pompes et de crunchs. Un concentré de testostérone et de puissance qui m’avait brûlé les rétines — véritable crime de distraction massive, supplice esthétique classé +18. Moi ? Cuisses liquéfiées, culotte douchée, couinements internes, cent fois pire que la midinette de 16 ans que j’étais à glousser devant le sourire scandalicious de Damon Salvatore[1]. Ah, l'héritage d'adolescente séditieuse…

James m’avait avoué que ses journées démarraient toujours par des exercices intensifs. Naturellement, ma curiosité taquine s’était offert le luxe de chambrer sa rigueur quasi obsessionnelle et ses penchants de sadique musculaire. Raillé, oui… raillé à mort. Mais en vrai ? Je me pâmais en silence devant son armure abdominale, ses biceps de vitrine, ses relevés de jambes façon fruit défendu portatif, jusqu'aux gouttes de sueur ruisselant sur son torse estampé bas-relief grec. Fou, non ? Étant donné que, de base, la transpi, j’ai horreur de ça… Bref.

Mon esprit se gavait de ces banquets visuels, véritables orgies oculaires à la fois électrisantes et impitoyables pour mon self-control. Bien que, la plupart du temps, à l'heure de son défilé matinal de pecs en furie, ma carcasse et moi, on négociait encore un compromis précaire avec la gravité et le matelas. Parce qu’on parle quand même d’un mec capable de carburer avec quatre à cinq heures de dodo, tandis que mon métabolisme réclame le double, minimum. Du coup, j’ai raté la moitié des épisodes cardiosexys. Tant pis pour moi. En revanche, j’ai pris grand plaisir à jouer les Belle-au-bois dormant. Et j’étais consentante — plus que consentante, candidate d'office pour un décathlon sous la couette !

Je tire une nouvelle bouffée. Les volutes cabriolent autour de moi, mais le vent capricieux les rabat sur mon visage. Pupilles irritées, je cligne des cils et frotte mes yeux avant de m’accouder à la balustrade. La maille de mon gilet peine à me protéger : le froid mord le métal, et le métal me mord en retour.

Me voici donc plantée entre envie et inquiétude. Voir arriver sa dégaine dans mon champ de vision me fait piaffer d’impatience, la colère en cocotte-minute juste en dessous ! Bah oui, faut pas pousser : mon cœur n'est ps un paillasson ! Ça lui aurait écorché les doigts un petit mot ? Nan.

Franchement, si son culte des squats, génuflexions, tractions, incantations à la barre, alias « le pèlerinage des martyrs du mollet » lui est si indispensable, ce matin plus que tout autre, j’aurais mille fois préféré que James me transpire dessus ! Flinguez-moi : ma déchénce est totale. J'en viens à vouloir troquer mes Guerlain et Lancôme contre son exsudation virile… C'est dire si mon amour-propre a déclaré forfait… Mais je le redis : il aurait dû rester ici et cramer son énergie contre ma peau, me crucifier de passion au lieu de transformer le bitume en piste d'expiation à ciel ouvert. De toute manière, avec ses pompes en daim à 500 briques, son pantalon à pinces et sa chemise partir courir me paraît peu crédible… Sauf si, dans sa cervelle de torturé pénitent, il s’est lancé un petit défi masochiste pour se punir lui-même… Genre un marathon pour racheter la bévue d’avoir couché avec moi ? Ou juste le gâchis de m’avoir revue ?

Saloperie de flûte ! Mon mercure intérieur chauffe à blanc au même rythme que la combustion de mon cylindre de nicotine. Faut plus qu’il me fasse de coup à la Houdini, hein ! Je m’en vais lui narrer le topo complet, avec emphase et répétition, lui servir mes objections sur un plateau, mettre mes points sur ses i et ses barres sur mes t : Monsieur apprendra la leçon vaille que vaille. D’ailleurs, je n’attendrai pas son retour. La dernière taffe avalée, je lui enverrai une mitraille téléphonique jusqu’à ce qu’il décroche !

Toujours. Il a toujours répondu. Sous la vapeur de sa douche, ou au beau milieu de la nuit, coincé dans la circulation, à toute heure, en tout lieu, son doigt effleurait toujours le bon bouton. Cette constance me rassurait, me requinquait, me donnait l’impression d’être importante à ses yeux. Lui l’était pour moi… L’est. Il… Il m’énerve ! Qu’il se prépare : il va m’entendre et aura intérêt à s’en souvenir jusqu’à la fin de ses jours !

Mon corps s’irrite de tension, mon rythme cardiaque s'offre un galop d'insoumission, mes guibolles refusent le statisme, mes dents pèlent mon pouce et la colère, moteur déréglé et sauvage, ronronne dans mon sang. Une partie de moi hurle à grands coups de frustration et d’indignation, mais l'autre… l'autre réalise que le vacarme n’aboutira à rien. Appeler, tempêter, fulminer… stérile, inutile. Je ne suis pas vindicative. Je sais me canaliser.

Paupières fermées, je plonge dans le bleu de mon esprit, commande aux flots de se résorber. Focus, posée, l’écume m’enveloppe, les remous me poussent et me tirent, je glisse sous les tourbillons. La houle s'émousse petit à petit. Je remonte et émerge dans des eaux paisibles, parées de reflets chauds, de souvenirs complices. Bouche pincée, j'expire longuement et déglutis. Bien. Mes pieds cessent de gigoter. Mes bras s'alanguissent.

À quoi je pensais déjà ? Lui. Toujours. Torse nu. Affairé à son cardio.

Après notre week-end à Biarritz, où surfer avaient remplacé ses routines maison, James avait importé ses pénates sportives chez moi — shorts, débardeurs et baskets de running — décidé à reconvertir mon appart en salle de sport miniature, spécialement le balcon. Parfois, il s’éclipsait pour un jogging solitaire dans le quartier, et je l’imaginais slalomant entre voitures, passants, obstacles urbains, chaque foulée accentuant son physique outrageusement aguicheur… Me plaindre ? Non, non. Surtout lorsqu’après sa douche, il surgissait, mèches trempées collées au front, corps sculpté irradiant de fraîcheur, sur le point de m’inonder de cette virilité indécente dont je ne me lassais pas le moins du monde.

Je me souviens de cette fois — malheureuse ! — où il m’a enrôlée dans sa croisade et, tel était son plan machiavélique dès le début, a exigé que je prenne la tête du circuit. Je crois bien avoir été cobaye de sa version individuelle du parcours du combattant. Ou bien, ai-je été inscrite sans le savoir à un protocole de recherche avant-gardiste en neurosciences lubriques, intitulé : « Corrélation entre l’impact visuel et tactile du postérieur de la participante et la modulation de la concentration et du contrôle comportemental de son partenaire masculin en contexte de course pédestre et d’entraînements en extérieur ».

Premiers résultats ? Trajectoire, attractivité, rebond, optimisation du potentiel d’oscillation, mon derrière a fait l’objet d’évaluations approfondies et d’un test de résistance aux sollicitations extrêmes, le tout accompagné de critiques stratégiques façon chef de produit : « Taux de séduction en hausse de 37 %, Vi ! » ; « Note maximale pour l’aérodynamisme » ; « Niveau de désirabilité largement supérieur à mes attentes » ; « Vivement qu’on rentre pour explorer les fonctionnalités de contact rapproché ». Ce démon grivois n’en ratait pas une !

Mi-offusquée, mi-amusée, je soufflais, je rigolais et je me disais surtout que, décidément, me transformer en spectacle ambulant pour le jury le plus exigeant de Pech David ne m'allait pas si mal finalement. Et, puisque la vengeance se mange froide, le soir venu, je lui ai livré à mon tour un compte-rendu détaillé et en live de notre étude d'adhérence sur revêtement fixe. Entre mes « oh, oui ! », mes « plus vite ! » et mes « t’es mon champion ! », je l’ai régalé de commentaires cinq étoiles en mode analyste sexuelle : « Coordination motrice de tous les membres au top ! » ; « Avalanche exponentielle de caresses diaboliques, mode expert » ; « Correctifs appliqués après feedbacks en temps réel » ; « Ratio satisfaction tactile idéal, mention spéciale pour l'usage créatif du canapé » ; « Cotation ultime : maître de l’orgasme, médaille d'or toutes catégories ». James était mort de rire, mais hyper méga giga précis, réactif et… inspiré. Jamais je n’avais autant apprécié une configuration dorsale !

En attendant, de cette montagne de puissance et de vigueur, pas la moindre trace de vie. Je propulse mon mégot dans mon cendrier de table et regagne mon intérieur en tentant de me raccrocher aux souvenirs lumineux, aux fous rires qui chatouillaient mes côtes, aux gestes qui me faisaient fondre sans fin.

Bien sûr, je ne l’appelle pas. Pas envie de ressembler à une harceleuse, déjà qu'on peut aisément me taxer de snipeuse d'aveux amoureux, d'obsédée de l'entrejambe et de preneuse d'otages automobile, n'ajoutons pas une tare supplémentaire. Alors, cramponnée à ma retenue, je me contente de poser mes fesses sur mon canapé bleu océan, de m’y pelotonner, d'étreindre un coussin contre mon ventre et de l’attendre.

Deux, cinq ou dix minutes passent. Et puis, soudain, le stidor distinct de ma porte d’entrée qui s’ouvre doucement. Mon cœur manque un battement. Un profil inoubliable se faufile dans l’encadrement et tout mon corps tressaute puis se statufie.

James rentre à la maison.

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