17.1 * JAMES * DIMANCHE MATIN À VITESSE SOUPIR
CHAPITRE 17.1
DIMANCHE MATIN À VITESSE SOUPIR
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
10 : 08
♪♫ HOW DEEP IS YOUR LOVE — JOSEPH VINCENT ♪♫
Je respire à pleins poumons, laisse la brise brûler les restes de ma gueule de bois et redécouvre que l'air peut ne pas avoir un goût de malt ou de pile électrique. Mes pupilles fixées aux ramures roussies qui balaient le sol, j'essaie de stabiliser mes mains, mais j'ai cette micro-vibration sous les phalanges, comme si mes nerfs jouaient de la guitare tout seuls. Dans ma poitrine, ma pompe cardiaque fit des ratés. Pourtant, c'est pas vraiment ma première fois sur le manège. Avec mon passif et le traitement que je lui ai infligé dernièrement, mon corps devrait gérer ces retours de bâton en mode pro. Seulement ce matin, la machine grince plus fort que d'habitude.
Poings serrés pour étouffer le tremblement, je me cale sur le silence du parc et savoure le calme acoustique. Ce matin, Toulouse a décrété un cessez-le-feu sonore qui n'est pas pour me déplaire. Logique, c'est dimanche. Moi qui rêve de tourbières et de rivages, je me surprends à croire que la ville rose a calqué son rythme sur la fatigue en acier rouillé qui s'accroche à mes semelles depuis des lustres. Ceci dit, au loin, un léger bourdonnement de circulation me parvient, preuve que tout n'est pas tout à fait entré en mode légume, juste, au ralenti.
Du coup, pas de cartables brinquebalants ni de piaillements de petits razmockets qui te zigzaguent entre les pattes quand j'ai longé le grillage de l'école du quartier au bout de sa rue, au sortir de chez Vi, y a quasi une heure. Même pas l'ombre d'un troupeau de géniteurs caquetants avec leurs poussettes agglutinées devant le portail, à bloquer le passage et à tailler des costards à la France entière. No babbles, no bother [1]. Y a mieux : zéro course effrénée vers le bureau, pas de concert de klaxons impatients, aucune voitures garées en double file, les conducteurs lancés à la conquête du Ticket d'or beurré local : la chocolatine. D'ailleurs, c'est exactement la mission dans laquelle je me suis engagé : le ravitaillement du petit déjeuner.
Bien sûr, la boulange à deux cent mètres de son appart m'aurait réglé l'affaire en dix minutes, mais j'avais deux heures à tuer, un surplus de tension à dompter, un besoin viscéral de me dégourdir les jambes pour ne pas exploser en vol dans son salon et d'un peu de solitude pour digérer la nuit. Donc j'ai marché. J'ai tout de suite capté que le labyrinthe de béton était sous sédatif, genre engourdi d'un calme plat quasi sacré qui n'appartient qu'aux dimanches — à moins que ce soit mon cerveau qui carbure à vitesse soupir et enjolive l'atmosphère environnante en pseudo-haïku.
Tout à l'heure, devant le rade du parc, par contre, l'ambiance détonnait : esplanade grouillante, porcelaine bavarde, cuillères cliquetantes. Bloody racket. C'était à se demander s'ils mélangeaient leur café ou s'ils cherchaient du pétrole au fond de leur tasse. Faut dire que mes oreilles sont restées bloquées en mode ultra-sensible depuis mon tête-à-tête avec... non, pas Victoria, le whisky, ce vieux démon de Lagavulin. Désormais, mon crâne n'est plus qu'un immense chantier de démolition, alors forcément... A bit fragile, ken? Aye. Elle m'en a fait voir de toutes les couleurs. Pas la bouteille, cette fois. Vi. À choisir, elle est encore plus addictive que le malt le plus tourbé d'Islay. Une sacrée gueule de bois, mais sans comparaison avec les précédentes : celles qui puaient la solitude rance et le renoncement. Un avant-goût de cercueil, odeur sapin, sans personne pour tenir la pelle. Mental dark.
Bref. Là-bas, sur ce petit spot de vie, la moitié de chaises occupées générait son lot de verbiage et de joyeux gazouillements urbains. Pas l’affluence des soirées d'été, non plus. Mais juste assez pour que l’air s'électrise d'un peu d'humanité. Jusque-là, mon trajet s'était résumé à un défilé de murs de maître impeccables, deux-trois vélos hollandais, des chats domestiques qui me toisaient du haut de leurs balcons sculptés, des carrosseries tantôt brillantes, tantôt repeintes à la fiente de pigeon — le revers de la médaille quand tu fais ta niche dans un périmètre plein de verdure : les arbres centenaires offrent une vue royale, mais ils font surtout office de bases de lancement pour les bombardiers locaux.
Reste qu'en franchissant les grilles du Jardin des Plantes et en longeant la buvette Chez César, le contraste m'a sauté aux oreilles. Là, un vieux doyen, concentré, mais détendu, prenait le pouls du monde dans les colonnes de son quotidien, le nez girouetté vers le soleil. À côté, sa jeune voisine s'abritait derrière un mug fumant, en berçant une poussette du bout du pied. Maman ou nanny, elle avait surtout la mine de quelqu'un qui vient de se farcir un marathon de pleurs et de couches sales, sans récompense à la clé, juste une dose de caféine pour tenir le coup. Poor lass. Tout au fond, une petite grappe de retraités fringants refaisait le monde à grand renfort de moulinets. Ça sentait l'eau de Cologne et les cancans de quartier, un vrai tribunal populaire. C’est toute la came de mon grand-père, ça. Sauf qu'au pays, le matin, si tu t'assieds cinq minutes dehors, tu finis avec de la mousse sur le côté nord et une pneumonie de l'espace. Nae sunshine for the wicked[2].
J'ai avisé le serveur, plateau en équilibre, affairé au débarassage des soucoupes, verres, assiettes et bouteilles de jus de fruits vides. Une boule de poils couleur feu m'a obligé à déployer mes talents de contortionniste, pour éviter ma collision avec sa maîtresse, une petite dame à la mise en plis indestructible. Comme quoi, même les inconnus à quatre pattes semblaient vouloir me rappeler que j'ai le caisson qui déraille.
Habituellement, c’est Milo, le golden retriever indissociable de la petite vie rangée d'Isla et Antoine, qui joue les copilotes à l’aube — museau au vent, gardien jovial de mes foulées cardio et distributeur officiel de bonne humeur canine. Sauf que, ce matin, bon, bah, point de Milo, point de baskets. All by my wee self[3] ! En vérité, je ne suis pas sorti pour aligner des kilomètres, mais pour une mission autrement cruciale : de la séduction improvisée. Hope I dinna glaik it up[4]. Mais d'abord, histoire de tringler les minutes jusqu’à onze heures — heure du réveil programmé par ma belle endormie — j’ai planté mes talons pour une parenthèse au vert dans le plus emblématique jardin toulousain.
En ce dimanche, bientôt 10 h, la majorité des gens pioncent probablement encore ou, tout du moins, savourent le luxe de s'encrasser dans les plumes de leur duvet un peu plus longtemps, de buller en pantoufles mentales, loin du tic-tac tyrannique des montres. Perso, j’ai raté l’inscription au club très sélect des champions de la couette. Mes nuits à moi sont sponsorisées par l’insomnie — non, pas le marchand de sable — et un système en manque de poudre magique incapable de s’éteindre. Même avec Victoria blottie dans mes bras, même avec sa tignasse dorée en travers de ma joue, son odeur tatouée dans mes narines, sa chaleur collée à mes os, la rondeur de son sein sous ma paume, j’ai pas fermé l’œil. Ou plutôt si : mais rivé sur mes idées fixes, pas sur le sommeil. Wide awake like a night owl, ken ?[5]
J’ai résisté une heure — peut-être une heure trente — à essayer de synchroniser mon souffle sur le sien, à mendier un break au moindre accord de ses côtes, à me berner en pensant que ce mimétisme embobinerait mon organisme détraqué. Peine perdue. Petit à petit, l’agitation a colonisé mes muscles : mes jambes vibrionnaient, ma poitrine se serrait comme un poing, ma tête moulinait pire qu’un mixeur, au point qu’aucune comédie de sérénité n’aurait tenu la distance. Impossible de rester cloué au matelas plus longtemps. Avec tout ce bordel qui se cognait contre les parois de ma carcasse, une minute de plus et Victoria allait finir par ressentir les secousses et ouvrir un œil pour me demander si j'avais avalé une turbine. Et vu comment elle se battait avec les draps, je n'étais pas le seul en surchauffe. Elle gigotait dans tous les sens, incapable de se figer plus de dix minutes. Un vrai poisson hors de l'eau.
Vers 9 h et des brouettes, j’ai déclaré forfait : extraction discrète des draps, Vi laissée dans le sanctuaire de ses songes. J’aurais vendu cher pour m’imprégner de calme, au lieu de me coltiner les grincements de ma carcasse éclatée. Mais les nuits réparatrices, celles qui lavent l’esprit et le corps ont été jartées de mon calendrier depuis un bail. À ce stade, je pourrais les ranger à côté des licornes, faes et autres leprechauns. Tellement légendaires que j’en viens à me demander si elles ont jamais foutu les pieds dans ma piaule un jour. M’enfin…
Une fois debout, je me suis traîné, panards et torse nus, jusqu’au balcon, pour engloutir l’air frais à pleins poumons, façon dose de stimulant express pour mes nerfs décrépits. La morsure du matin m’a décollé la pulpe, dessillé les mirettes, chassé vite fait la purée de pois sous mon crâne et simulé l’illusion d’une trêve. J’ai chouré une clope dans un paquet de Marlboro qui errait sur la table de la cuisine. En douce, pour éviter que l’odeur de tabac ne la sorte du lit, j’ai tiré dessus en silence, accoudé, à l’extrémité de sa terrasse, avant de revenir au chaud. Cap sur la salle de bain. Douche expéditive, encore une fois, pour ne pas gâcher sa grasse mat. Le jet : glacé, évidemment, pour faire en sorte de transformer chaque goutte en coup de jus destiné à me remettre en marche. A bit of a wake-up call, aye[6]. Puis, mode automatique : deux verres d’eau avalés, antidépresseur pêché au fond de mon portefeuille gobé, œil morne lâché aux cernes dans le miroir, pompes chaussées, soupir poussif, et hop, dehors.
Six ou sept minutes plus tard, je débouchais dans ce parc, véritable poumon vert au cœur de la ville rose. Victoria adore cet endroit : royaume de rêve pour elle, traquenard à mélancolie pour moi.
J’ai avancé parmi les ancêtres à écorce, les traîne-savates du dimanche, les quadrupèdes surexcités et les projectiles à roulettes. Pire que mon passage devant le bouiboui : l'aire de jeux, summun de l'agression sonore. Un véritable hachoir à tympans où des hordes de minis Attila le Hun hurlaient à s'en décrocher la luette. Entre cris stridents et grincement des essieux, j'avais l'impression qu'on me perforait le ciboulot avec de petites perceuses électriques. J'adore les mioches, j'en veux plein, c'est pas la question. Bon, vu mon hygiène de vie actuelle, je risque pas de léguer mon ADN de sitôt, mais quand je serais père, je serais au taquet. Quoique, j'ai une pensée émue pour mon moi du futur qui devra se fader la surveillance de ses héritiers au milieu de ce boucan après une nuit à l'envers. À mon avis, le concept de « père de famille » et celui de « finir en boîte à 7h du mat » sont deux univers qui s'entretuent. Comble de l'ironie ? Je suis un pur produit du terroir éthylique : Écossais mâtiné Irlandais, distillateur de métier. Et Vi ? Fille et petite fille de producteur de gnôle, adepte des cocktails sucrés et des fines bulles. On est biologiquement programmé pour vivre dans un fût, pas une nursery. On demandera à l'intéressée — ou pas — ce qu'elle en pense…
Bien évidemment, j'ai contourné la zone au pas de course. En gagnant le nord du parc, les souvenirs ont aussitôt profité de la brèche pour bondir. Elle et moi. Ici. Juillet en fleur. Son rire effrontément sensuel, ses lèvres mordillées quand elle cogitait, ses iris tachetés d’espièglerie, et surtout moi, version boulet amoureux. Sérieux, le cap fatidique de mes trente piges approche, mais, durant ces quinze jours collés à elle, j’ai eu l’impression de redevenir un collégien en stage intensif de flirt : toujours à courir après son regard, à gratter son contact, à vouloir lui rouler des pelles monstres, lui sortir des violons à s'en faire péter les cordes. Et le sexe ? Plein turbo. Mon corps criait « Action ! » et Victoria… disons qu’elle répondait facilement à l’appel. On a pas chômé : temps ensemble rentabilisé à 100 % jusqu’à la dernière seconde de la dernière heure.
Par instinct — ou par manque — mes pas m’ont conduit vers ce recoin discret planqué au bout d’un sentier tortueux, entre des massifs ornementaux et des parterres de fleurs défraîchies — vestiges d’un automne à genoux. Et là : le saule pleureur. Non plus éclatant, mais roussi. Non plus promesse, mais souvenir. Solitude, fatigue, nostalgie, désordre, feuilles mortes, flaques stagnantes, couleurs fanées, bancs vides, tout y est. L'exacte réplique de ma psyché. Bienvenue dans mon magnifique foutoir mental. Fair dowie[7].
Me voilà scotché devant ce vieux mastodonte de bois, depuis une bonne quinzaine de minutes, le cul assis sur un bloc de pierre un peu à l’écart, vampirisé par l’ombrage familier que ses branches me renvoyaient. Je nous revoyais là, étalés comme des crêpes sous les interminables ramures tombantes qui créaient une alcôve naturelle au-dessus de nos têtes. On était deux mômes, heureux d’avoir déniché notre cabane de verdure rien qu’à nous, hors du temps, même si la fournaise de juillet s’amenuisait à peine sous le couvert végétal de cet abri. Ma sublime, mais non moins râleuse partenaire, furieuse de dépit, pestait tellement contre la canicule qu'on aurait dit qu'elle en voulait personnellement au soleil, encore plus quand un insecte non identifié explorait sa cheville. A wee crabbit lassie[8], mais qu'est ce qu'elle était belle…
Couché à plat ventre, dans sa magnifique robe jaune dos nu, Victoria moussait pour grappiller un peu d’énergie après le bordel de notre nuit blanche et torride. Totalement sous son charme — en vrai, calcul mental à chaque minute pour ne pas baver comme un puceau — j’admirais sans discontinu les jeux d’ombres et de lumières qui dansaient sur l’horizon de sa peau dorée, et les rayons qui jouaient à saute-mouton dans ses mèches blondes. Du bout des doigts, je traçais en boucle la ligne de motifs tatouée le long de sa colonne et la nuée d’oiseaux qui sinue jusqu’à la courbure de son sein. L’amour me perforait le palpitant, méthodique, seconde après seconde. En fin de journée, ma pompe cardiaque brillait plus qu'une boule à facette de bonheur. Gie's a break[9], I was foutu.
À l’époque, notre histoire, verte et maladroite, balbutiait encore. Nos corps se frôlaient avec précaution, nos gestes hésitants murmuraient l’anticipation d’une intimité seulement explorée à quoi, deux reprises ? Aye, c’était le lendemain de notre deuxième rencard. La veille, Vi m’avait invité à un festival solidaire de musique pop-électro en centre-ville. Des pintes, des sirotages de lèvres, des palpations clandestines, puis une fin de nuit chez elle, ventilateur en otage, fusion moite, ventre contre ventre jusqu’à pas d’heure.
On avançait à pas comptés, retenus par la crainte délicieuse de briser l’enchantement. Pourtant, chaque frisson portait déjà le goût de l’évidence que seuls nos regards osaient crier — pour peu que nos langues se délient un jour et officialisent à leur manière, en mode plus de bavardages, moins de fricotages… Mouais, comme quand je lui ai dit « je t’aime » hier soir et qu’elle m’a quasi confondu avec un taureau mécanique... À sa décharge, première fois que je nous bridais sexuellement, alors, forcément, ma petite dévergondée s’est pris le frein à main dans les dents. N’empêche, le cheval fou a le droit d’avoir des sentiments lui aussi. Et ces sentiments, je les ai vus s'affirmer par un après-midi d'été, sous les branches d’un saule pleureur, au Jardin des Plantes de Toulouse, il y a trois mois.
[1] Pas de babillages, pas de soucis.
[2] Pas de soleil pour les méchants, version écossaise de "pas de repos pour les braves"
[3] Tout seul comme un grand !
[4] J'espère que je vis pas tout foirer en faisant l'idiot.
[5] Réveillé comme un hibou, tu vois ?
[6] Un sacré réveil, ouais.
[7] Vraiment lugubre.
[8] Une petit nana grincheuse.
[9] Sans déconner.

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