17.2 * JAMES * LANG MAY YER LUM REEK

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CHAPITRE 17.2

LANG MAY YER LUM REEK


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

10 : 06



♪♫ GHOSTS (HOW CAN I MOVE ON ) — MUSE ♪♫



Cette fille me plaisait de dingue. Elle réamorçait en moi une vibration enfouie, un voltage que ma mémoire avait enseveli. C’était pas juste de l’attirance, c'était un lancement en orbite. Mon vrai premier. Elle m'uppercutait au creux du bide, me laissait le bec ouvert sans un gramme de vent, remettait mes capteurs affectifs niqués sous tension, refroidissait mes peurs. Les circuits essentiels repartaient plein gaz : respirer, espérer, croquer la vie. Back in the land o’ the livin'[1].

C'est pas tout. Bonus explosif par-dessus le marché, elle fumait mes attentes, déglinguait mes projections, me séduisait au-delà de toute imagination. Mes fantasmes, soigneusement astiqués depuis notre épisode pilote, faisaient grise mine face à la déflagration qu’elle incarnait. La réalité carottait largement mes scénarios rêvés. Prévisions : 0. Concrétisation : + 1000 ! Quand tu trouves une nana qui te bouscule sans te briser et qui, en plus, transmute le quotidien en une défonce monumentale, alors tu balances tes plans sur la comète par le hublot et tu te cramponnes à la carlingue, les dents dans le cuir du siège, prêt à encaisser toutes les turbulences qu'elle t'enverra dans les gencives. Et que l'altimètre aille se faire voir chez les Grecs : plus besoin d'instruments pour savoir qu'on touchera plus le sol. On est hors-norme, hors-piste, en plein décrochage sauvage.

Entre Victoria et moi, dès le premier rencard, physique et désir étaient plus que l'arbre qui cachait la forêt. Appelez ça, reconnaissance mutuelle, match parfait du code source ou alignement des astres, c'est du pareil au même. Au fond, tout brûlait autrement, tout résonnait plus loin, sur des harmoniques insoupçonnées, dans des profondeurs jamais atteintes. Ce jour-là au parc, quelque chose de brut, d’authentique, de viscéral s’est incrusté. Notre plan planque sur l'herbe a scellé en moi la reprise de la flamme. Bien plus forte que la seule fièvre des corps. Bien plus puissante que l’onde de choc électrique de notre contact initial, trois ans plus tôt, à Carcassonne, ou de l'infusion lente de nos voix au milieu des nuages, quand la pudeur avait tempéré l'éclat de la foudre durant ce vol retour vers Toulouse. C’est là-haut que j’ai pigé : ce petit bout de femme n’était pas juste une bombe, c'était un morceau de sucre complexe, une mosaïque de Sud aux racines emmêlées, une amoureuse du grand large qui collectionne les cailloux en forme de cœur. Le coup de grâce ? Sa manie de se mordiller la lèvre inférieure dès qu'elle est concentrée et cette drôle d'habitude d'orner chevilles et orteils de bijoux. Sérieux, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un filon d’or pur au milieu d’une mine de charbon. This lass is... mair than meets the ee[2]. Entre le fix de sel que je venais de me payer dans les vagues portugaises et cette sensation de mordre enfin l'air libre après avoir rongé mon frein à cause du confinement, elle m'est apparue comme l'élue, celle qui allait donner un sens à mon retour sur la terre ferme. Pas juste une rencontre : une destination.

Bon, à l'époque, essai non transformé. La tête de nœud que je suis — a richt gawping gowk[3] — avait été foutue de lui demander confirmation de son prénom, mais pas son numb. Elle me gazéifie la fiole, j'y peux rien : dès que je suis à proximité immédiate, je deviens en logiciel qui plante au démarrage. Encore heureux qu'au troisième télescopage, j’ai fini par débloquer les commandes. J'ai foncé dans le tas, l'invitation à la bouche. Elle m'a douché avec un refus direct. Pas croyable. J'ai senti mon moteur ratatouiller sévère, prêt à rendre l'âme. Mais Victoria a ce don pour les virages à 180 degrés : elle s'est excusée, a fait fondre le mur et a accepté mon 06. Jamais deux sans trois, j’ai ressuscité plus vite qu’un lendemain de cuite au pur malt.

Un coup de vent plus frais me vire de mon trip, ici, lesté sur mon monolithe froid. Je nettoie mes optiques, évacue la buée de mes souvenirs pour me resouder dans le dur. On est loin des nuages et du beach break de Nazaré, on est loin de l'idéal même, mais l'intensité entre nous n'a pas bougé d'un iota. Je ferme les paupières pour relancer la bobine, retrouver la chaleur de ce fameux après-midi. Je veux retourner là-bas, sur cette pelouse, au moment précis où le temps a claqué la porte au tic-tac. Tout y était parfait, tout semblait possible, les complications de ma vie paraissaient lunaires et insignifiantes comparées à la croyance qui naissait en moi.

Quand Vi a eu suffisamment recouvré ses forces, on a interverti nos positions. La nuque nichée contre son ventre chaud, bercé par ses doigts qui fouillaient ma tignasse et le son de sa voix, j'ai fini par végéter à mon tour, façon môme en coma diabétique après un trop-plein de mousse au chocolat. À cet instant, déclic : j’étais garé au bon spot. Son corps, c’était ma zone de sécurité. Cushie as ye like[4]. Un sas de décompression veloutée où je pouvais enfin couper le moteur sans craindre l'explosion.

D’abord, elle m’a déballé son enfance dans les Corbières. La carte postale : les pavés du village, le vignoble de sa famille, le parfum des pins, du romarin, des vieilles pierres chauffées au soleil du midi, le vent marin qui te décoiffe le portrait. Gamine, elle passait son temps à battre la garrigue avec Sissi, son épagneule bretonne. Apparemment, si je veux marquer des points, va falloir que je me tape l'intégrale de la saga avec Romy Schneider ou que je devienne incollable sur l'étiquette de la cour d'Autriche. Bon, au moins, pour une fois que mon pedigree de sang bleu me sert pas qu'à caler des meubles, je pourrai sûrement lui offrir une tiare de famille ou deux, de la crioline si besoin et un pseudo titre de Comtesse, à la limite, pour qu'elle valide son fantasme impérial. Rigolez pas, c'est du sérieux : elle m'a juré connaître la garde-robe de toutes les scènes et les partitions des valses par cœur. Et qui c’est le couillon qui va devoir se coltiner des heures de « un-deux-trois » pour pas avoir l'air d'un gland lors de l'ouverture du bal de notre fut… Woah ! Tout doux l’étalon ! Tu te cabres beaucoup trop tôt, mon vieux. T'es con, en plus ? T'a juré qu'on ty prendrait plus !

Coup de frein à main sous les cloches de l'église, et retour au paddock. Parce que la demoiselle n'est pas qu'une fan de valses : c'est aussi une sacrée cavalière. Oh malheureux ! Je parle de jambières de cuir, de selles et de manège sablonneux, pas de ses prouesses acrobatiques en position horizontale. Va pas t'imaginer qu'elle te mènera au galop juste parce que tu lui sortiras ton kilt d'apparat et une botte de foin. Quoique… non, chaque chose en son temps.

Mec, t'as eu ta dose avec elle, y a quoi ? Trois heures ? L'eau a même pas eu le temps de remonter sur la jetée… T'es pas en manque de vitamines ? Ma braguette me regarde de travers, mode blasé : Non. La ferme. Rentre ton matos et arrête de pigner, t'as l'air d'un chien devant un os. Focus. Victoria. En train de… monter… Fuck… j'y arriverai pas ! Si, si, allez.

Vi. Quand elle gambadait pas à pied, elle jouait les Amazones sur sa licorne de gala, dont le nom s’est perdu en route. Belle bête en photo : un hongre lusitanien, parfait pour les parades et les corridas — robe gris clair piquetée, crins argentés, balzanes blanches, allure souple et aristocratique. Le genre de cheval qui fait des révérences. Frimeur, va ! Abyss, mon vieux de la vieille, babines retroussées, lui croquerait les jarrets. Aussi cabochard que moi, ce canasson. Depuis l'hiver dernier, il se la coule douce, profite d'un jubilé équin, se contente de brouter et de gueuler contre le blizzard, tranquillou pilou puisque qu’il a plus à trimballer mon gros derche et mon poids de mule sur les falaises.

Avec ses frangins, Vi construisait des cabanes dans les arbres. Avec le fameux Camille — croisé hier, pas déçu — elle excellait au tennis. Elle a tâté de tout : jardinage avec pépé, piano avec mémé et les classiques soirée pyjama et concours de duckface pour impressionner tout Insta avec les copines. Son père lui a injecté le sel du large dans les veines. Sa mère lui a filé non seulement la fibre artistique, mais aussi le sens pratique du bricolage malin et de la récup créative. D'ailleurs, son projet juilletiste de tête de lit bohème, elle l'a finalisé. Boulot propre, nickel. Preuve qu’elle laisse jamais rien en plan. Remarquez, de mon côté, je suis pas un manche non plus. J'ai un faible pour le travail manuel, le sur-mesure, celui qui demande de la précision et de la patience. Et avec Victoria, j'ai vite compris que le plus beau projet qu'on pourrait monter à deux, c'était pas une étagère, mais un truc qui se passait beaucoup plus au sud de la tête de lit. Une vraie débauche pour les capteurs, entre le grain de sa peau et celui de sa voix.

Et justement, ses fredonnements qui venaient doubler les mélodies flottant dans l'air du parc ? Du nectar pour mon ouïe, digne d'une princesse Disney. Elle a un timbre qui tient la route, Victoria. Pas trop aiguë, pas trop grave, un peu rauque par endroits, un peu faux parfois, impossible de s’en lasser. Après, faut être lucide : elle danse bien mieux qu’elle pousse la chansonnette. Mais vu que j’ai pas franchement inventé la roue côté voix non plus, on va pas faire les fiers…

Moralité : les bébés Cameron-Saint-Clair chanteront peut-être comme des casseroles, mais ils vont briser des hanches sur le dancefloor. Niveau rythme et chaloupé, l’ADN de leur mère les surclassera à coup sûr. Pour ce qui est des gènes paternels, je me démerde : je peux me targuer de pas être trop rouillé des rotules et d’avoir quelques réflexes qui sauvent la mise. No' sae bad, pour un vieux loup de mer.

Comme à chaque fois que je me joue ce film, je me marre en douce. Imaginer des prototypes James + Victoria ? Pas la première fois, mais bon, y a encore un monde avant d’en arriver là. Bref, la meuf est complète. Sportive, ingénieuse, bohème et capable de te sortir une tête de lit de nulle part. Elle a ce mélange de grâce et de sens pratique qui me rend marteau. Si on ajoute à ça son déhanché de feu... à la ville ET au plumard, on est sur un dossier solide. A bonnie lass, avec de la suite dans les idées. Nae mair, nae less, she's the one[5].

Coup d’œil à ma montre : 10 h 24. Piqué par l’envie de dégourdir mes genoux, je quitte mon perchoir. Si je pars à droite, je rejoindrai la passerelle suspendue entre le Jardin des Plantes et le Grand Rond. Là-bas, un petit kiosque bucolique voisine un stand de confiseries, barbe à papa en vedette. Vi est une vraie junkie de sucre filé. Je la revois encore, avec son sourire de chipie, m’enfourner des pelotes de coton rose tout collant entre les dents. Chaque bouchée caramélisée devenait prétexte pour lui choper les doigts, les mordiller ou les lécher sans faire de manières. Elle gloussait de petites bulles de rire, se planquait derrière ses boucles blondes, les joues aussi rouges que des fraises tagada. Bordel… elle était à croquer.

Je secoue ma trogne, repousse l’image, et, d’un pas tranquille, trace dans l'autre direction : j’ai un itinéraire bien précis en ligne de mire.

Sur le sentier imbibé de pluie, mes bottines patouillent dans l’humus, laissant des empreintes brèves et glissantes. Les feuilles mortes, perlées de rosée, tapissent le sol de roux. Ça embaume la mousse, les aiguilles des résineux et le parfum entêtant de l'herbe mouillée. Depuis quand j'ai pas balancé un coup de propre à mes sinus, une trêve de sève et de terre qui te remet les idées à l'endroit ? Probablement depuis que mes narines se sont spécialisées dans la chimie frelatée de la coke... Je ricane ? Non, c'est naze. Je suis naze.

Le parc déroule ses allées, de plus en plus animées d'ailleurs, et je m'y enfonce, la compil de nos instants ensemble gravée dans la poitrine.

La facilité avec laquelle j’écoutais cette femme déposer ses confidences sur moi m’ensorcelait. Nos mains tressées s’amadouaient, le roulis de sa voix s’enroulait autour de moi façon vieux tricot mité, mais qui te tient grave chaud quand ça caille dehors. Victoria me cloisonnait dans un mitard de luxe, barreaux invisibles, papouilles-bisouilles incluses. Une piaule cinq étoiles, méga confortable, douillette, tapissée du velours de son existence. Mon logiciel de bord était complètement piraté. Elle débitait, je buvais ses paroles, ses secrets, ses petites fêlures et ses manies, ses paradoxes… Chaque fragment me fascinait, me rendait mordu et dépendant, à chaque fois que je pigeais un bout de son monde intérieur.

On avait — on a tellement de points en commun, à vrai dire. Des enfances cousines pour commencer. Like two peas in a pod[6]. Moi aussi, j’ai grandi loin des villes, au cœur du Lochaber, entouré de collines, de lochs scintillants, de forêts et de côtes battues par les vents. Comme elle, je zonais h 24 à l’air libre, à courir, grimper, explorer chaque mètre carré des nos paysages hérités sans jamais m’ennuyer. Autre parallèle déroutant — hormis le fait de trier les Smarties par couleur avant de les empiffrer, ou notre obsession pour l’océan et, par boule de neige, notre fixette de gosses de devenir capitaines du Black Pearl — on a coulé notre jeunesse dans des cadres assez proches et surtout, exceptionnels.

Elle, dans son château méridional, ceinturé de rangées de vignes bien rectilignes, une allée de cyprès en guise de tapis rouge. Moi, à Ridgebroch, dans le manoir de mes ancêtres, une vieille bâtisse de lords, imposante, glaciale, suspicieuse, nichée au milieu des landes, avec ses pierres grises, ses tourelles coniques, ses tuiles en ardoise et ses hectares de pelouses impossibles à tondre. Deux styles, deux ambiances : une piscine et une rivière pour Vi, des baignoires géantes à 2°C et une plage de galets pour moi. Devinez où je préfère me baigner ? In her shower, for sure[7] ! 'Fin, quand elle m’y invitera. Non, en vrai, au Costa Rica, sous une putain de cascade au milieu de la jungle, quand Je l’inviterai.

Bref, le quotidien de mini-aristos en herbe, pas juste une anecdote ou une coïncidence : une racine commune, une même façon d’avoir été pétris par la nature, des murs séculaires qui en ont vu d'autres, le vacarme de nos lignées, le terroir qui nous a tanné le cuir dès le berceau. Aye, on a tous les deux fait les scouts — vive le cliché ! Et aye, on aurait pu s’envoyer des lettres dans un programme d’échange pour fils et filles de bourges provinciaux. Bon, pour être honnête, j'ai bien eu une correspondante française, Morgane, une autre blonde, qui habitait bien plus au nord, en Normandie et on a… euh… beaucoup, pratiqué ensemble, quand j'ai débarqué pour mon semestre franco-écossais. Le pire, Victoria aussi a eu son Sassenach[8] attitré. Un Brummie[9] nommé Tobias. Pas envie de savoir ce qu'elle a traficoté avec lui par contre…

Que dire de nous, alors ? Eh bien, j'ai jamais gobé l’adage : « Le hasard fait bien les choses ». Trop simpliste. Réducteur. Une sorte de pirouette naïve, un vernis sur la complexité réelle des matchs entre deux êtres.

Pour Vi et moi, je vise plutôt un parcours fléché qui, malgré les mers et les frontières, semblait appelé à se croiser. Comme si nos existences, forgées dans des bois similaires, tiraient leur bille à part pour finir par s'emboutir fatalement. Inévitablement. Ou bien, c'est juste un gros concours de circonstances totalement pété, mais sympa à raconter en soirée ? Nae, c'est pas que ça. D’ailleurs, y a un philosophe, Sénèque, qui a pondu un truc là-dessus : « Luck is what happens when preparation meets opportunity ».[10] Perso, j'ajouterais que la chance ne frappe que si la porte est ouverte...

Faut avoir l'esprit aux aguets, pas sous perf de came of course, pour être cap de saisir l’occasion donc, et accepter de recevoir, se livrer, se risquer, to spill yer guts, to bare yer soul[11]. Voilà une étape où beaucoup se chient dessus… Même si l’univers enclenche l'engrenage et fait tourner la roue, les ponts entre deux êtres ne se bâtissent pas sans l’audace d’y poser pied, la conviction d’y croire, la patience de les franchir et l’énergie de tendre les cordages jour après jour.

Pas de miracle. Pas de magie. C’est juste une question de longueur d'onde. Si tu captes que du grésil, c’est que t’es pas sur la bonne radio. Tu dois faire le tri dans la foire ambiante, filtrer les interférences, pour attirer à toi ce qui vibre sur une fréquence synchrone, genre bande passante compatible, et établir une connexion qui perdure. Super, ta théorie, mate. Va entendre quoi que ce soit avec le boucan que font tes démons ! On dirait une bande de hooligans finis à la bière qui essaient de démolir un pub à l'intérieur de ta caboche. Crap...

L’amour exige davantage qu’un clin d’œil du destin : il réclame du charbon et de la sueur, de la persévérance, de la discipline, du rodéo affectif. Faut en remettre une couche chaque matin, se renouveler, se réengager. Pour garder Victoria, je devrais me jeter corps et âme dans le feu de nos possibles, affûter mon courage, déplacer des montagnes et être à la hauteur. Pourvu que notre histoire se réduise pas à un catalogue de conneries… Genre ? Genre coups de poudre dans le nez, baises anonymes et SMS digne du roi des crevards, par exemple !

Alors ouais, Vi et moi, on est le crash de deux galaxies différentes. Deux pays d’origine. Deux trains lancés sur des rails parallèles. Deux parcours de vie distincts, parfois en harmonie, parfois en collision. On a des tempéraments souvent aux antipodes aussi. Vi, c'est la reine du contrôle, adepte du bonheur simple et lumineux, du style : nager avec des dauphins, s’émerveiller sur les étals colorés de Marrakech, bouffer du pop corn sucré au ciné. Moi, je tourne à l'adrénaline. J’aime quand ça dérape, quand on pousse les cloisons et qu’on va voir ce qu’il y a derrière la ligne rouge. Je reluque le danger et l'imprévu parce que c'est là que je me sens vivant. Mais Vi ?

Tiens, là tout de suite, je me demande si elle mordrait facilement dans ma folie arctique : des heures de marche dans le blanc, un igloo en guise de suite nuptiale, les aurores boréales en apothéose… Elle me suivrait ? Bonne question. Réponse incertaine.

Peut-être qu’avec un conteneur de niaque, un stock infini de gramarye — ce vieux sortilège écossais qu'on appelle aujourd'hui le glamour — et quelques berlingots de couilles, je pourrais la faire chavirer dans mon camp, un poil plus extrême que les soirées Netflix-sur-canapé qu’elle risque grave de m’imposer. Je vais pas m’en plaindre, j’ai besoin de calme dans ma vie. Et de papouilles, de tisanes, de tête posée sur son épaule. Victoria est clairement le genre à tricoter un mini-planning des tâches ménagères, anticiper nos week-ends trois mois à l’avance, voire m'obliger à acheter un char d'assaut familial au lieu d’une sportive juste pour caser la moitié de nos affaires à chacune de nos virées en tourtereaux. Bien sûr, je me laisserai faire parce que j’aime cette fille et tous les aspects de sa personnalité. Par contre, mon instinct de chaos ? Toujours en vie, merci pour lui. Aye, je lui apporterai du grabuge à la pelle, des surprises en confettis. Je l’inciterai à bousiller ses petits papiers, à troquer ses routines contre du n’importe quoi organisé. Je la sauterai dans sa chambre de gamine, édredon en satin rose en guise de tapis volant si nécessaire, sous le même toit que ses parents et elle en sera ravie. Pas horrifiée, comme elle l’avait prétendu les pommettes cramoisies l’été dernier.

Nos différences ? On va en faire du blindage, des atouts conjugués. Elle m’aidera à guérir, à insuffler de la lumière sur mes entailles. Je ferai tout pour l’épauler dans ses rêves et ses projets. Malgré nos tactiques divergentes pour encaisser les coups du sort et les embûches de la vie, j’ai l’intuition — non, la conviction, que notre tandem a les reins assez solides pour traverser les tempêtes. Tous les deux, on partage un socle commun, une ossature de valeurs en miroir, une éducation qui nous a coachés à l’effort, à l’indépendance, à la curiosité. Le terreau pour une belle histoire d’amour est là. Maintenant, si on veut cultiver un éden d'amour et d'eau fraîche, pour que fleurisse ce qui mérite de durer, pas de place pour la pourriture et le chiendent. Désherbage intensif de nos coutures mal faites. Sans ça, aucun bourgeon d’avenir ne brillera. Et pour pas entacher ce qu'on pourrait construire, mes priorités sont gravées : expulser ma vermine interne, assainir mon merdier jusqu'à l'os, vider les tiroirs secrets. Et tout commence, aujourd’hui.

Lang may yer lum reek.[12]


[1] De retour au pays des vivants 

[2] Cette fille est... bien plus qu'il n'y paraît.

[3] une buse qui regarde sans comprendre

[4] aussi confortable que possible

[5] Ni plus ni moins, c'est la bonne.

[6] Comme deux pois dans une cosse.

[7] Dans sa douche, pardi ! 

[8] terme employé pour décrire un étranger, voire un Anglais, parfois utilisé de façon moqueuse ou taquine

[9] habitant de Birmingham

[10] La chance n'est que la conjonction de la volonté et de circonstances favorables.

[11] déballer ses tripes, mettre son âme à nu

[12] Littéralement "que ta cheminée fume longtemps". Expression écossaise traditionnelle pour souhaiter une vie longue, prospère et chaleureuse.

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